En quoi êtes-vous situationnistes ? – C’est simple : nous considérons que la caractérisation de la société comme société du spectacle est la plus juste, la plus opérationnelle, la plus élucidante. En un mot : le meilleur outil d’analyse.
Et c’est tout ?
– Nous apprécions aussi ce que Debord appelait « le style de la négation » : un certain tranchant dans l’emploi de l’intelligence, qui permet d’opérer une identification instantanée et parlante entre tout ce qui participe du spectacle et tout ce qui tend à s’en démarquer.
Nous trouvons aussi un intérêt dans l’idée de créer des situations qui permettent des sauts qualitatifs dans l’existence et dans la conscience.
En quoi vous différenciez-vous de l’I.S ?
– Nous ne reprenons pas l’ensemble du contenu et des pratiques immoralistes dont se sont gargarisés les suivistes de l’I.S, et dont la société actuelle s’est non seulement très bien accommodée, mais dont elle a même fait en quelque sorte le clou du spectacle : jouir, et vite. Les pratiques immorales dont les situationnistes se flattaient qu’elles scandalisent, sont devenues l’ordinaire des « élites », le modèle affiché de la réussite insolente.
Êtes-vous des moralistes ?
– Nous nous situons radicalement par-delà le moralisme et l’immoralisme. Ce qui nous intéresse, c’est le développement de la vie, dans ses dimensions individuelles ou communes comme totalité et comme unité. La jouissance éphémère et séparée, c’est pour les esclaves de la séparation, toutes celles et tous ceux qui se sont résignés à croupir dans le bagne du temps. L’épanouissement unitaire a quelque chose d’éternel, dont le goût est accessible en toutes choses. Maintenant et tout de suite.
N’est-ce pas une façon de ramener la religion ?
– Dites-nous ce que vous appelez religion, vous nous ferez plaisir, et surtout vous y verrez plus clair.
Nous faisons évidemment nôtre la critique de la « religion » qui commence dès l’antiquité, et se poursuit jusque chez les situationnistes. La « religion » comme consolation illusoire et consommation de l’illusoire – en ce sens la société du spectacle est d’essence religieuse -, la religion comme domination et auxiliaire de la domination, et bien sûr la religion comme séparation.
Nous nous intéressons cependant à ce qui n’est pas mort avec la mort de dieu : nous considérons comme une vérité radicale, et même comme la radicalité de toute vérité le fait que tout soit littéralement possible. Nous affirmons que c’est quelque chose d’expérimentable dans la vie la plus ordinaire. Voilà de quoi créer d’intéressantes situations !
Vous risquez d’être doublement incompris et rejetés : par la tradition marxiste, anarchiste, situationniste d’une part ; par les religions d’autre part.
– Ce risque est plutôt une chance : si nous sommes dans le vrai, et que le vrai pousse comme nous le disons, alors nous serons un moment de son chant, une des étapes de sa floraison. Un signe du Printemps.
Bien sûr que, vivant en société, et étant exposés à tant d’injustices, les humains se rassemblent, comptent leurs forces, élaborent des stratégies, choisissent leurs camps, etc.
Mais les humains ce sont cette femme, cet homme, et celui-ci, et celle-là, etc.
L’horizon social devient un masque quand il masque à l’individu que c’est sa vie, la sienne et nulle autre, qu’il joue en toutes circonstances.
Bien sûr, cette vie est reliée, d’une manière ou d’une autre mais fatalement, à toutes les autres vies. Solidaire ou solitaire, elle fait partie du tout, et dans le tout, d’une partie du tout.
Mais elle est aussi elle-même un tout.
L’horizon social n’est pas l’horizon total de l’individualité, juste une horizontalité.
Quant à ce qu’est l’horizon total de l’individualité, nous le pensons indécidable.
Contrairement à Debord reprenant Omar Khayyâm, mais pas jusqu’au bout, nous ne pensons pas retourner « dans la boite du néant », ni d’ailleurs en venir : le néant n’est pas, mais l’être est.
Maintenant, jusqu’à quel point, et de quelle façon, l’être individuel se forme et subsiste dans la totalité de l’être, c’est ce que nous ne pouvons décider.
Nous pouvons juste nous former, et décider de l’amplitude de cette forme.
Nous ne voyons rien qui s’oppose à lui donner une amplitude infinie : celle d’un tout contenant le tout.
Nous n’en savons rien, mais ce n’est pas une question de savoir. Juste un choix existentiel.
Conte toutes les horizontalités qui menacent sans cesse d’aplanir, d’aplatir, d’uniformiser l’individualité, nous la formons verticalement, et le ciel ne nous fait pas peur.
De sorte que la guerre contre elle-même dans laquelle l’humanité est engagée, ne nous fait pas oublier la guerre contre l’horizontalité de soi, dont toutes les autres guerres – militaires, sociales, civiles – ne sont que des produits déviés ou défigurés, dont ne peuvent sortir que d’autres horizontalités.
Les tentatives d’émancipation ont toujours été écrasées avant même que de l’être, parce qu’aplaties dans l’horizontalité, par oubli ou déni de leur possible verticalité.
Mais la guerre a un terme.
Le terme de la guerre, c’est la paix : la paix avec soi-même-avec le tout.
La paix au bout de tout, au bout du tout.
Quant à ceux qui se sont couchés devant une horizontalité, et en on fait le tout de l’horizon, ils n’ont certainement pas fini de faire le tour d’une telle illusion.
Car la seule façon d’en sortir, c’est de se redresser. L’horizon vertical. Ceci est à la portée de tous les déshérités.
L’argent n’est pas responsable de nos malheurs, de nos malhonnêtetés, ni de l’état désastreux du monde. Par contre il y est bien adapté. Il en est l’outil parfait.
Comment est-ce possible ? C’est que l’argent fausse la réalité. Il rend les choses et les êtres équivalents de son point de vue. Equivalent, cela veut dire de même valeur. Et cette valeur, c’est lui qui la fixe, de façon illusoire contrairement à ce que l’économie veut nous faire croire.
La valeur monétaire d’une chose n’est pas déterminée par le temps de travail qu’elle nécessite, ni par sa rareté, ni par le besoin qu’on a d’elle. Si elle l’est, c’est parce que nous donnons une valeur monétaire à ce temps de travail, à cette rareté, à ce besoin. La valeur monétaire d’une chose n’existe tout simplement pas. Bien sûr, si l’eau devient rare, elle prendra beaucoup de valeur, mais cela ne détermine en rien son prix. C’est nous qui déterminons son prix. Et ce prix va priver tous ceux qui ne peuvent le payer de cette chose vitale. C’est comme ça que la valeur monétaire fausse la réalité. La réalité, ce n’est pas que certains – les riches – ont besoin d’eau. Tout le monde a besoin d’eau. La réalité, ce n’est pas qu’il est légitime que seuls les riches boivent. La réalité, c’est qu’il y a peu d’eau et qu’il faut prendre une décision tous ensemble par rapport à ce fait. L’argent est ce qui nous prive de décision. Sauf les riches bien sûr. L’argent, c’est quand les riches décident. Décident du prix de l’eau et du reste. Le secret du prix de toutes choses c’est fondamentalement qu’il doit permettre aux riches de les posséder. Tout le reste est accessoire et dérivé de ce fait : de sorte que tous devront aspirer à une part de richesse, si petite soit-elle, et c’est ainsi qu’en faisant tout pour y parvenir, tous légitimeront les riches, légitimeront l’économie, légitimeront l’argent : légitimeront la valeur décidée par les riches.
Bien sûr, quand nous disons « les riches », nous savons bien qu’il s’agit d’une antiphrase : les « riches » sont terriblement pauvres : la réalité leur est entièrement faussée. Les riches vivent dans une réalité illusoire, déconnectée de la vraie réalité. Par exemple, s’il manque d’eau, ils croient qu’ils ont légitimement le droit de posséder, d’user et d’abuser de l’eau, parce qu’ils la payent. La réalité humaine générale du manque d’eau n’a aucune légitimité pour eux. La légitimité est tout entière annexée par la légalité économique. L’essence de l’argent est l’annexion du monde par les riches.
L’économie n’est rien d’autre que le traité de stratégie militaire qui permet aux riches d’annexer à l’argent l’esprit des hommes.
La révolution est l’opération qui, en se détournant de la valeur selon les riches, en se détournant de l’exemple lamentable donné par les riches, part à la reconquête de l’esprit, ce qui est identique à la reconquête de la réalité.
New revelations about the nature of money.
Money is not responsible for our misfortunes, our dishonesty, nor for the disastrous state of the world. But it is well suited to it. It is the perfect tool. How is this possible? It is because money distorts reality. It makes things and beings equivalent from its point of view. Equivalent means of equal value. And this value is fixed by money, in an illusory way, contrary to what the economy would have us believe. The monetary value of a thing is not determined by the amount of work it takes, nor by its scarcity, nor by the need for it. If it is, it is because we give a monetary value to that labour time, to that scarcity, to that need. There is simply no such thing as a monetary value for something. Of course, if water becomes scarce, it will become very valuable, but this does not determine its price. We determine its price. And that price will deprive all those who cannot afford it of this vital thing. This is how monetary value distorts reality. The reality is not that some people – the rich – need water. Everyone needs water. The reality is not that it is legitimate for only the rich to drink. The reality is that there is little water and we have to make a decision together about that fact. Money is what deprives us of a decision. Except for the rich, of course. Money is when the rich decide. Decide the price of water and so on. The secret of the price of everything is basically that it must allow the rich to own it. Everything else is incidental and derivative of that fact: so that everyone will have to aspire to a share of wealth, however small, and so by doing everything to achieve it, they legitimise the rich, they legitimise the economy, they legitimise money: they legitimise the value decided by the rich. Of course, when we say « the rich », we know that this is an antiphrase: the « rich » are terribly poor: reality is entirely distorted for them. The rich live in an illusory reality, disconnected from true reality. For example, if there is a shortage of water, they believe that they have a legitimate right to possess, use and abuse water, because they pay for it. The general human reality of water scarcity has no legitimacy. Legitimacy is all annexed by economic legality. The essence of money is the annexation of the world by the rich. The economy is nothing more than the treaty of military strategy that allows the rich to annex the minds of men to money. Revolution is the operation which, by turning away from value according to the rich, by turning away from the lamentable example set by the rich, sets out to reconquer the spirit, which is identical to the reconquest of reality.
L’ensemble du système mondial de production-consommation condamne l’humanité à des crises à venir d’une violence inouïe, et emporte l’ensemble des espèces et des milieux naturels vers une extinction massive déjà largement commencé. Nous sommes entrés dans une spirale d’interactions destructrices accélérées.
Nous le savons, mais nous continuons. Nous le savons, mais on veut croire que ce sera évitable. On veut croire que les dirigeants, conscients du danger, vont prendre les décisions qui s’imposent.
Les seules décisions qui seront prises sont celles qui leur permettront de continuer à s’imposer ; qui sont aussi celles que le système leur impose : contrôle intrusif des populations, dictature de l’explication officielle, lourde répression des soulèvements, division sociale généralisée. Le tout sur fond d’illusionnisme poussé à son comble.
Nous le savons, mais nous votons. Et quel que soit notre vote, il sera pour ceux qui vont poursuivre dans la même trajectoire, celle du système de spectacle, celle qui va plus vite que son ombre.
L’illusion généralisée s’opère sous anesthésie généralisée : elle vise à garantir un confinement individuel et collectif dans la fausse conscience.
La fausse conscience n’est rien d’autre que la mise sous tutelle de la réalité par des représentations tantôt alarmistes, tantôt rassuristes, qui dans tous les cas conforteront les populations dans leur sentiment d’impuissance. Et les dirigeants dans leur rôle d’indispensables promoteurs de cette vaste imposture, qui veut juste nous faire croire que la charogne va garder la forme : la forme de la société du spectacle.
Nous pensons à l’inverse que les interruptions forcées du programme spectaculaire ne vont cesser d’augmenter ; autrement dit que la réalité de la catastrophe dépasse les moyens de prédiction, d’anticipation et de remédiation que les dirigeants ont confié à leurs experts. Et déjà parce qu’eux-mêmes n’échappent pas à la fausse conscience dans laquelle ils ont été éduqués, formatés et managés sans aucun ménagement.
Nous pensons que la pensée de la réalité est plus forte que le mensonge de l’illusion. Conséquemment, nous pensons. Conséquemment, nous pensons que beaucoup d’autres pensent et que les populations vont être contraintes de se mettre à penser la réalité. Ce qui implique l’obsolescence volontaire de tous les biais idéologiques. L’humanité qui souffre va devoir se mettre à penser au ras de ses souffrances.
C’est ce que nous appelons le retour de la réalité. Il prend déjà de multiples formes heureuses et inventives, allant du refus de consommer ce qui nous consume, à la contagion d’une solidarité qui va nous rendre la santé. Ses armes sont également multiples, dont les affrontements inévitables n’occupent qu’une part marginale : celle de ce qui ne peut être évité : simplicité existentielle, sobriété consommatrice, reconnexion à la nature, boycotts, détournements, démocratie directe, recours à la sagesse.
La régénération de la vie sur terre dépend entièrement de la renaissance à soi-même d’une humanité réveillée : il faut raisonnablement en attendre des miracles.
The return of reality.
The entire global production-consumption system is condemning humanity to future crises of unprecedented violence, and is taking all species and natural environments towards a mass extinction that has already largely begun. We have entered a spiral of accelerated destructive interactions. We know this, but we continue. We know it, but we want to believe that it is avoidable. We want to believe that the leaders, aware of the danger, will take the necessary decisions. The only decisions that will be taken are those that will allow them to continue to impose themselves; which are also those that the system imposes on them: intrusive control of the population, dictatorship of the official explanation, heavy repression of uprisings, generalised social division. All of this against a backdrop of illusionism pushed to the limit. We know this, but we vote. And whatever our vote, it will be for those who will continue in the same trajectory, that of the spectacle system, the one that goes faster than its shadow. The generalised illusion is operated under generalised anaesthesia: it aims to guarantee individual and collective confinement in false consciousness. False consciousness is nothing more than the protection of reality by representations that are sometimes alarmist, sometimes reassuring, and which in all cases reinforce people’s feeling of powerlessness. And the leaders in their role as indispensable promoters of this vast imposture, which only wants us to believe that the carrion will keep its shape: the shape of the society of the spectacle. We believe, on the contrary, that the forced interruptions of the spectacular programme will continue to increase; in other words, that the reality of the catastrophe exceeds the means of prediction, anticipation and remediation that the leaders have entrusted to their experts. And already because they themselves cannot escape the false consciousness in which they have been educated, formatted and managed without any care. We believe that the thought of reality is stronger than the lie of illusion. Consequently, we think. Consequently, we think that many others think and that people will be forced to start thinking reality. This implies the voluntary obsolescence of all ideological biases. Suffering humanity will have to start thinking in line with its suffering. This is what we call the return of reality. It is already taking many happy and inventive forms, ranging from the refusal to consume what consumes us, to the contagion of a solidarity that will restore us to health. Its weapons are also multiple, of which the inevitable confrontations occupy only a marginal part: that of what cannot be avoided: existential simplicity, consumer sobriety, reconnection to nature, boycotts, diversions, direct democracy, recourse to wisdom. The regeneration of life on earth depends entirely on the rebirth to itself of an awakened humanity: miracles can reasonably be expected.
Cette angoisse, cette déprime, ce stress auxquels la jeunesse est sommée de s’adapter pour suivre coûte que coûte les décisions hors-sol bombardées du haut des tours ministérielles peuvent être paradoxalement l’occasion individuelle et collective de remettre en question l’ensemble de la logique éducastratrice.
Car enfin, lʼécole a-t-elle perdu le caractère rebutant quʼelle présentait aux XIXème et XXème siècles, quand elle rompait les esprits et les corps aux dures réalités du rendement et de la servitude, se faisant une gloire dʼéduquer par devoir, autorité et austérité, non par plaisir et par passion ? Rien nʼest moins sûr, et c’est ce que révèle crument la situation actuelle.
Aucun enfant ne franchit le seuil dʼune école sans s’exposer au risque de se perdre ; de perdre cette vie exubérante, avide de connaissances et dʼémerveillements, quʼil serait si exaltant de nourrir, au lieu de la stériliser et de la désespérer sous lʼennuyeux travail du savoir stérilisé et desséché. Quel terrible constat que ces regards brillants soudain ternis !
Mais pourquoi les jeunes gens sʼaccommoderaient-ils dans leur for intérieur dʼune société contaminée, bien plus que par un virus, par cette grisaille et cette absurdité que les adultes nʼont plus que la résignation de supporter avec une aigreur et un malaise croissants ?
Lʼinsupportable prééminence des intérêts financiers sur le désir de vivre nʼarrive plus à donner le change. Le cliquetis sinistre de lʼappât du gain sonne toujours plus faux, à mesure que dévalent vers lʼégout du passé les valeurs du maître et de lʼesclave, les idéologies de gauche et de droite, le collectivisme et le libéralisme, tout ce qui sʼest édifié sur le viol de la nature terrestre et de la nature humaine au nom de la sacro-sainte marchandise.
Au terme dʼune course frénétique au profit, l’on découvre qu’il ne restera bientôt plus que les parts empoisonnées d’un fromage terrestre rongé de toutes parts. Il est temps de se préparer à sortir la vie de cette impasse.
Nous nous sommes trop longtemps laissé persuader quʼil nʼy avait à attendre de l’existence que la déchéance et la mort. Cʼest une vision de vieillards prématurés, de golden boys tombés dans la sénilité précoce parce quʼils ont préféré lʼargent à lʼenfance.
Une société nouvelle commence où commence lʼapprentissage dʼune vie fondée sur la créativité, non sur le travail; sur lʼauthenticité, non sur le paraître; sur le raffinement des désirs, non sur les mécanismes du refoulement et du défoulement, sur la solidarité et la coopération, non sur une stupide compétition où l’arriviste sans scrupule lʼemporte sur lʼêtre sensible et généreux.
Outre qu’il nʼy a pas dʼenfants stupides, il nʼy a que des éducations stérilisantes. Dites-vous que nul nʼest comparable ni réductible à qui que ce soit, à quoi que ce soit. Chacun possède ses qualités propres, il lui incombe seulement de les affiner pour épanouir la joie de se sentir en accord avec ce qui vit.
Que lʼon cesse donc de dévaloriser lʼenfant qui sʼintéresse plus aux rêves et aux hamsters quʼà lʼhistoire de lʼEmpire romain. Pour qui refuse de se laisser programmer par les logiciels de la vente promotionnelle, tous les chemins mènent vers soi et à la création.
Quelle résignation dans lʼenfermement prétendument studieux où lʼélève est convié à se sacrifier et à claquer sur son propre bonheur la porte du renoncement ! Et comment instruirait-il les enfants quʼil a devant lui, lʼéducateur qui nʼest plus capable de redevenir enfant en renaissant chaque jour à lui-même ?
Celui qui porte dans son coeur le cadavre de son enfance nʼéduquera jamais que les âmes mortes. Dispenser la connaissance, cʼest réveiller lʼespoir dʼun monde merveilleux.
Face à la sinistrose dans laquelle la pandémie a plongé la planète, voilà l’horizon capable de dissiper la noirceur et d’éclairer nos pas vers un monde nouveau.
Address to the youth.
This anguish, this depression, this stress to which young people are summoned to adapt in order to follow, at all costs, the off-the-ground decisions bombarded from the top of the ministerial towers can paradoxically be the individual and collective opportunity to question the whole of the educator logic. For finally, has the school lost the repulsive character it had in the nineteenth and twentieth centuries, when it broke minds and bodies from the harsh realities of performance and servitude, making a point of educating by duty, authority and austerity, not by pleasure and passion? Nothing is less certain, and this is cruelly revealed by the current situation. No child crosses the threshold of a school without exposing himself to the risk of losing himself; of losing that exuberant life, eager for knowledge and wonder, which it would be so exhilarating to nurture, instead of sterilising and despairing it under the dull work of sterilised and dried-up knowledge. What a terrible realization that these brilliant looks are suddenly dulled! But why should young people inwardly accommodate themselves to a society contaminated, far more than by a virus, by that dullness and absurdity which adults now have only the resignation to endure with increasing sourness and unease? The unbearable pre-eminence of financial interests over the desire to live no longer manages to give the change. The sinister clatter of greed rings ever more false, as the values of master and slave, the ideologies of left and right, collectivism and liberalism, everything built on the rape of earthly nature and human nature in the name of the sacrosanct commodity, descend into the sewer of the past. At the end of a frenzied race for profit, one discovers that there will soon be nothing left but the poisoned slices of an earthly cheese eaten away on all sides. It is time to prepare to get life out of this impasse. For too long we have allowed ourselves to be persuaded that there is nothing to look forward to in existence but decay and death. It is a vision of premature old men, of golden boys who have fallen into premature senility because they have preferred money to childhood. A new society begins where the learning of a life based on creativity, not on work; on authenticity, not on appearances; on the refinement of desires, not on the mechanisms of repression and release, on solidarity and cooperation, not on a stupid competition where the unscrupulous upstart prevails over the sensitive and generous being. Besides the fact that there are no stupid children, there are only sterile educations. Tell yourself that no one is comparable or reducible to anyone, to anything. Each one has his or her own qualities, it is only up to him or her to refine them in order to blossom the joy of being in tune with what lives. So let us stop devaluing the child who is more interested in dreams and hamsters than in the history of the Roman Empire. For those who refuse to be programmed by the software of promotional sales, all roads lead to the self and to creation. What resignation in the supposedly studious enclosure where the student is invited to sacrifice himself and slam the door of renunciation on his own happiness! And how would he instruct the children he has before him, the educator who is no longer capable of becoming a child again by being reborn each day to himself? He who carries in his heart the corpse of his childhood will never educate anything but dead souls. To dispense knowledge is to awaken the hope of a wonderful world. In the face of the grimness into which the pandemic has plunged the planet, this is the horizon capable of dispelling the darkness and lighting our steps towards a new world.
L’appauvrissement d’un vécu massivement réduit à la consommation expansive et rotative d’images doit nécessairement réduire le langage lui-même à une succession d’images toutes faites.
Le spectacle nous apprend à parler son langage, qui est un perpétuel éloge de l’image, comme signifiant autoréférentiel.
C’est pourquoi la syntaxe à laquelle s’éduquent les nouvelles générations suit elle-même les lois de l’image, qui n’a pas besoin de sujet et qui est, sous des dehors exclamatifs, essentiellement injonctive.
Parler la langue du spectacle implique en outre d’utiliser un pass constitué d’une petite série d’images convenues propres à un milieu donné.
C’est pourquoi aussi la plupart des phrases qui se prononcent dans tel ou tel milieu auront un côté ésotérique pour tous les autres, et y seront rejetées.
C’est ainsi que l’universalité des significations possibles régresse et s’appauvrit, pour générer des apartés, qui formeront ensuite un vaste apartheid linguistique.
Avec ça, l’effort pour formuler des propos ayant quelque profondeur devient de plus en plus pénible et aléatoire : à quoi bon chercher à exprimer précisément le fond d’une pensée quand seule la surface est recevable, à condition encore d’être correctement formatée.
Ce modèle de communication s’étend jusqu’aux discours politiciens, qui regorgent d’images réduites à la simple fonction attractive ou répulsive, et qui devront être pris en exemple quand on voudra dire quelque chose d’important.
On comprend pourquoi, par contre, il n’est pas du tout important de justifier même des énormités, car leur valeur ne réside plus depuis longtemps dans leur possible vérité, mais seulement dans l’effet qu’elles produiront.
Cet alignement du langage sur les lois du spectacle rend évidemment ou comique, ou insupportable toute tentative d’entrer dans la nuance et la complexité, ce qui doit achever de mettre l’intelligence au chômage.
On ne nous demande pas de réfléchir, mais de répéter.
La liberté d’expression consistera donc à sélectionner dans quelle variante on est autorisé à répéter, selon le milieu que l’on veut atteindre, et l’effet que l’on veut y produire.
Nous noterons pour finir que cette heureuse simplification de l’usage de la parole présente néanmoins un inconvénient : la montée en puissance de l’alexithymie, ou incapacité à mettre des mots sur ses émotions et en particulier sur sa souffrance.
Les émotions seront donc elles-mêmes appauvries au strict minimum, ce qui favorise certes l’indispensable anesthésie dont on aura toujours plus besoin pour supporter l’impensable misère du monde mais qui, par effet de refoulement, tend à générer toutes sortes de pathologies aux effets sociaux imprévisibles.
De sorte que les actes incompréhensibles et incontrôlables doivent tendre à se généraliser.
L’universalité portée par le langage laissera ainsi la place à l’universalité de la barbarie.
The politics of language destruction.
The impoverishment of an experience massively reduced to the expansive and rotating consumption of images must necessarily reduce language itself to a succession of ready-made images. The spectacle teaches us to speak its language, which is a perpetual praise of the image as a self-referential signifier. This is why the syntax in which the new generations are being educated follows the laws of the image, which has no need of a subject and which is, under an exclamatory exterior, essentially injunctive. Speaking the language of the spectacle also implies using a pass made up of a small series of agreed-upon images specific to a given environment. This is why most of the phrases that are pronounced in this or that environment will be esoteric to everyone else, and will be rejected there. This is how the universality of possible meanings regresses and becomes impoverished, generating asides, which will then form a vast linguistic apartheid. With this, the effort to formulate words with any depth becomes more and more painful and random: what is the point of trying to express precisely the substance of a thought when only the surface is admissible, provided it is properly formatted. This model of communication extends to political speeches, which are full of images reduced to the simple function of attraction or repulsion, and which must be taken as an example when we want to say something important. It is easy to see why, on the other hand, it is not at all important to justify even enormities, because their value has long since ceased to lie in their possible truth, but only in the effect they will produce. This alignment of language with the laws of the spectacle obviously makes any attempt to enter into nuance and complexity either comical or unbearable, which must put intelligence out of work. We are not asked to think, but to repeat. Freedom of expression will therefore consist in selecting the variant in which one is authorised to repeat, according to the environment one wants to reach and the effect one wants to produce there. Finally, we note that this happy simplification of the use of speech nevertheless has a disadvantage: the rise of alexithymia, or the inability to put words to one’s emotions and in particular to one’s suffering. Emotions will thus be impoverished to the bare minimum, which certainly favours the indispensable anaesthesia that we will need more and more to bear the unthinkable misery of the world, but which, through the effect of repression, tends to generate all sorts of pathologies with unpredictable social effects. So that incomprehensible and uncontrollable acts must tend to become generalized. The universality of language will thus give way to the universality of barbarism.