Le formatage d’une majorité totalement conditionnée se réalise sur les réseaux sociaux par la répétition en boucle des postulats de la soumission aux dictats de la novlangue.
Les variantes y sont non seulement permises, mais même encouragées, parce qu’elles donnent l’illusion d’une agora virtuelle. Ces variantes permettent aussi de canaliser l’énergie de chacun vers des impasses argumentatives épuisantes et stériles : puisque l’on ne s’adresse à l’autre que pour s’auto-convaincre soi-même, followers à l’appui ; l’autre ayant juste droit à un dénigrement caricatural. Enfin, et ce n’est pas leur moindre mérite, ces variantes renforcent également les frontières des réflexions permises.
L’efficacité de cette servitude médiatique volontaire ne doit pas être exagérée : ne tenant sur rien d’autre que le besoin qu’à le spectateur de nier sa misère, elle peut s’effondrer à tout moment, dès lors que la réalité de la misère refait suffisamment surface.
Mais d’un point de vue stratégique, nous en tirons une leçon : celle de concentrer nos énergies sur le déploiement patient de nos propres postulats ; et de ne viser à en convaincre personne qui n’en soit déjà réellement proche sur le fond. C’est d’abord par une contagion de proche en proche que la critique radicale devient une force pratique.
Nous nous renforçons en renforçons ce qui nous renforce et ceux que nous renforçons nous renforcent.
Tandis que les prisonniers disputent de la qualité et de la quantité des ombres projetées sur la paroi de la caverne, nous avons fait le pari que la réalité donnera un jour raison à la vérité. Il nous importe juste d’œuvrer à la lumière de ce jour.
The formatting of a totally conditioned majority is achieved on social networks by the repetition in loop of the postulates of submission to the dictates of the novlanguage.
Variations are not only allowed, but even encouraged, because they give the illusion of a virtual agora. These variants also allow one to channel one’s energy towards exhausting and sterile argumentative impasses: since one addresses the other only to convince oneself, with followers in support; the other is just entitled to a caricatural denigration. Last but not least, these variants also reinforce the boundaries of the allowed reflections.
The effectiveness of this voluntary media servitude should not be exaggerated: holding on to nothing other than the viewer’s need to deny his misery, it can collapse at any moment, as soon as the reality of misery resurfaces.
But from a strategic point of view, we learn a lesson: that of concentrating our energies on the patient deployment of our own postulates; and of not aiming at convincing anyone who is not already really close to them in substance. It is first of all by a contagion from close to close that the radical critique becomes a practical force.
We strengthen ourselves by strengthening that which strengthens us, and those whom we strengthen strengthen us.
While the prisoners argue about the quality and quantity of the shadows cast on the wall of the cave, we have made a bet that reality will one day prove the truth. It is only important for us to work in the light of that day.
Il existe des possibles réalisables : ils seront ou ne seront pas réalisés. D’autres vraisemblablement irréalisables. Ceux-ci sont de deux sortes : certains radicalement, définitivement irréalisables (je ne peux pas être un stylo), d’autres momentanément : je ne peux pas me baigner ce matin.
A noter que quand un possible se réalise, il cesse d’être un possible, pour devenir une réalité.
Mais il existe une autre sorte de possibles : qui ne sont pas faits pour être réalisés, mais pour exister en tant que possibles. Un peu comme les rêves.
Ce sont les possibles imaginaires : des possibles qui se présentent à notre imagination sans but précis, sans volonté ou désir de les réaliser : ils émergent et disparaissent presque aussitôt ; ce sont des représentations fugitives, des évasions instantanées. Par exemple : je vois une peinture médiévale ; je me vois exister dans la scène représentée, parler à quelqu’un, continuer avec lui un bout de chemin.
Je ne vais pas rendre ça réel ; et m’obstiner à le vouloir ou à le désirer serait dommageable à ma réalité : je me sépare d’elle, me heurte à elle, en vain.
Les possibles imaginaires, qui nous attendent au coin de la rue, au détour d’une pensée, d’une situation, ne sont ni des fantasmes, ni des fantômes, ni des désirs. Ils témoignent de racines en nous qui ne sont ni matérielles, ni terrestres : non localisables, non spatialisables.
N’étant rien de tout ceci, ils ne relèvent pas de la réalité petit « r » ; je suis ici, maintenant, je fais ceci, j’ai fait cela, je vais faire ça – ou autre chose, c’est possible.
Mais je ne vais pas me retrouver au moyen-âge, ni un stylo.
Par contre, j’existe un bref moment au sein même de la possibilité imaginaire qui s’est présentée à moi.
Elle s’est réalisée en tant qu’elle-même, et cela lui suffit – et à moi aussi.
Elle n’a pas enclenché l’envie de la tirer vers mon réel petit « r » : elle m’a au contraire instantanément tiré de ce petit réel : elle m’a fait respirer le réel grand « R » : le « tout est possible ».
Elle a fortifié et nourri les racines en moi qui plongent dans le réel grand « R » ; elle m’a reconnecté avec une réalité personnelle qui ne se réduit pas à l’espace-temps que j’occupe (et qui m’occupe), ni à mes activités, mes rôles et fonctions sociales, ni même à ma biologie ; la possibilité imaginaire, en la laissant se réaliser, nous dilate spirituellement, psychologiquement, émotionnellement, métaphysiquement, poétiquement, existentiellement ; bref totalement.
Autrement dit, laisser venir, laisser vivre et laisser partir les possibilités imaginaires, ne change apparemment rien à ma réalité petit « r », sauf que j’y ai ouvert un passage vers la réalité grand « r » ; dans laquelle j’ai pris ou repris racine.
Quelque chose est donc bien passé du possible à la réalité : je n’ai pas réalisé un possible, mais ce possible m’a fait réaliser l’existence du « tout est possible »
Il en résulte un nouvel horizon de perception, une océanisation existentielle.
Si nous apprenons à y nager, nous pourrions bien basculer un beau jour dans la réalité grand « r ».