Il fut un temps où mentir exigeait quelques précautions. Il fallait construire une version des faits, éliminer les contradictions, prévoir ce que l’adversaire pourrait découvrir et conserver une certaine vraisemblance. Le mensonge avait encore cette faiblesse ancienne : il devait ressembler à la vérité. Cette contrainte a disparu.
Lorsque Mediapart publie des messages antisémites qu’il attribue à Jordan Bardella, celui-ci ne discute pas leur interprétation. Il nie, et c’est tout. Jusque-là, rien que de très ordinaire. Un homme politique mis en cause conteste les faits qui lui sont reprochés. La suite est plus intéressante. Mediapart ne se contente pas de maintenir son accusation. Le journal publie sa méthode d’authentification. Deux personnes distinctes lui ont communiqué des conversations Messenger datant de 2013 et 2014. Pour l’une d’elles, le journal lui demande de récupérer directement auprès de Meta ses données personnelles de l’année concernée. Le fichier produit par Meta contient la conversation contestée. L’extraction est effectuée de nouveau devant un commissaire de justice. Des courriels et dix-huit témoignages complètent l’enquête.
La réalité possède ici un défaut considérable : elle insiste.
Il faut donc lui opposer quelque chose de plus puissant qu’elle. Non pas une autre démonstration, mais une affirmation répétée suffisamment longtemps et suffisamment fort pour que la question ne soit plus : « Que montrent les documents ? », mais : « Qui croyez-vous ? »
C’est un progrès considérable.
La vérité ancienne reposait sur cette idée naïve qu’une affirmation devait correspondre à quelque chose qui s’était effectivement produit. La vérité moderne repose davantage sur l’appartenance. Chacun dispose de ses journaux, de ses réseaux, de ses commentateurs, de ses indignations et bientôt de ses faits. L’information qui confirme le camp est exacte par destination ; celle qui le compromet porte en elle-même la preuve de sa falsification. Il ne s’agit plus de convaincre. Le spectacle politique contemporain n’exige même plus que le mensonge triomphe. Il lui suffit d’introduire assez de bruit, de soupçon et de versions concurrentes pour que le fait le mieux documenté redevienne une opinion parmi les autres.
L’affaire Bardella présente à cet égard un intérêt qui le dépasse largement. Elle montre ce que devient la discussion publique lorsque la réfutation cesse d’avoir besoin de réfuter. Il n’est plus nécessaire de démontrer qu’un document est falsifié. Il suffit de le déclarer falsifié.
La technique a rendu possible l’accumulation presque infinie des traces. Messages, courriels, métadonnées, archives, sauvegardes : jamais les sociétés n’avaient conservé autant de fragments de leur propre passé. Elles ont simultanément perfectionné les moyens de n’en tenir aucun compte.
On imaginait que l’abondance des preuves rendrait le mensonge plus difficile.
Elle lui a seulement donné davantage de choses à nier.
L’OS rassemble les dernières archives en plus de quelques textes liés à l’actualité. Ça va faire pas mal de publications ces jours-ci. Plusieurs resteront pourtant à l’état de brouillons. Bref. Il est temps de sortir. Sortir les textes. Sortir de ce monde, comme disait Camatte.
La misère moderne a ceci de supérieur aux anciennes qu’elle sait se faire aimer.
Elle se présente sous la forme du choix et de tous ces perfectionnements dont il serait mal vu de demander ce qu’ils perfectionnent exactement. Elle n’impose plus seulement des privations. Elle distribue des satisfactions. Elle ne laisse pas seulement les hommes dépossédés : elle équipe leur dépossession.
Il serait ainsi devenu assez difficile d’expliquer à un contemporain convenablement logé, motorisé, connecté et distrait qu’il pourrait être pauvre de sa propre vie. Tout témoigne du contraire. Les objets qui l’entourent sont là pour lui rappeler l’étendue de ses possibilités. Il peut virtuellement aller partout, parler à tout le monde, voir presque tout, commander presque n’importe quoi et recevoir le lendemain ce dont il ignorait encore la veille qu’il avait besoin. Il dispose d’une puissance matérielle dont un roi d’autrefois aurait été jaloux.
Seulement cette puissance ne lui appartient pas.
Il utilise des systèmes qu’il ne comprend pas, dépend de réseaux sur lesquels il n’a aucune prise, travaille dans des organisations dont il ne décide pas les fins et achète des marchandises dont les conditions de production lui sont aussi étrangères que ceux qui les ont fabriquées. Il peut accomplir en quelques secondes des opérations qui auraient demandé autrefois plusieurs jours, et il emploie le temps ainsi gagné à accomplir davantage d’opérations du même genre.
L’amélioration incessante des moyens s’accompagne d’une lente destruction des fins. Il faut que tout soit plus rapide, plus simple, plus accessible et plus performant, mais la question de savoir à quoi tout cela doit servir pour l’humain passe pour une spéculation obsolète.
Une société qui ne sait plus ce qu’elle veut sait en revanche parfaitement qu’elle le veut tout de suite. Elle a donc organisé l’existence en conséquence. L’attente est devenue dysfonctionnement, le silence un vide à remplir, l’ennui pathologie légère et toute difficulté qui ne peut être supprimée une « expérience utilisateur » à améliorer. Ce qui résiste doit être simplifié ; ce qui prend du temps doit être accéléré ; ce qui échappe encore à la mesure devra tôt ou tard fournir ses données.
Ce monde ne demande plus seulement aux hommes de s’adapter à lui. Il leur fournit obligeamment les instruments de leur adaptation. C’est là sa réussite la plus considérable.
La misère moderne habite des existences où les moyens se multiplient à mesure que disparaît la possibilité d’en décider l’usage. Elle a commencé lorsque les hommes ont disposé de davantage de moyens pour mener une vie dont les fins leur échappent.
À présent, il faut encore que chacun puisse reconnaître comme sienne une existence dont l’essentiel des conditions avait été décidé ailleurs. Il faut que la dépossession prenne la forme de l’expression personnelle, que l’adaptation ressemble à un choix et que la conformité puisse être vécue comme une singularité.
Le spectacle s’en est chargé.
Il ne se contente pas de montrer des images du monde. Il fournit à chacun les représentations dans lesquelles il peut reconnaître sa place dans ce monde. Il lui montre ce qu’est une vie réussie, un corps désirable, un voyage enviable, une maison agréable, une indignation légitime, une révolte convenable. Il ne commande presque jamais directement, sauf crise aiguë. Il suggère, expose, recommande. Chacun devra choisir.
La dépossession devient alors nettement plus difficile à reconnaître puisqu’elle parle désormais à la première personne. « Mes goûts », « mes choix », « mes envies », « mon profil », « mon opinion » : jamais l’individu n’a autant disposé de mots pour désigner comme sien ce qui a été si soigneusement préparé pour lui.
Les réseaux sociaux ont simplement rendu cette opération réciproque. Le spectacle ne montre plus seulement aux individus comment vivre ; les individus lui fournissent en retour les images de la manière dont ils ont compris la leçon.
Ils photographient le repas avant de le manger, le voyage avant de le vivre, le paysage avant de le regarder. Ils exposent leurs loisirs, leurs colères, leurs corps, leurs enfants et jusqu’à leurs tentatives pour échapper à cette exposition. La vie privée elle-même n’échappe au spectacle qu’à la condition d’être photographiée comme une vie privée authentique.
Il ne s’agit plus d’avoir une existence, mais de produire les signes attestant qu’on en possède une.
L’individu moderne transporte avec lui les moyens de sa propre représentation. Il n’a plus besoin qu’une puissance extérieure lui impose une représentation de lui-même : il la produit bénévolement.
Le spectateur n’a pas disparu. Il a été mis au travail.
C’est probablement l’un des perfectionnements les plus remarquables du spectacle moderne. La séparation ne se présente plus comme séparation. L’individu produit du contenu, donne son avis, partage, personnalise. Plus il intervient dans la circulation des représentations, plus il peut avoir le sentiment d’être acteur de ce qui lui arrive.
Il est actif partout où son activité ne décide de rien.
Le spectacle n’aura donc pas seulement interposé des images entre les hommes et leur monde. Il leur a appris à produire eux-mêmes l’image qui viendra s’interposer entre eux et leur propre expérience.
Il fallait donner aux hommes le sentiment qu’une vie organisée sans eux était néanmoins leur vie.
Le plus économique était encore de leur en confier la mise en scène.
Le téléphone portable est devenu l’un des instruments les plus accomplis de la séparation.
Le téléphone n’est pas seulement un écran transportable. Il est le point de jonction permanent entre l’individu et l’ensemble des représentations produites par le spectacle. La vieille opposition entre une vie réelle et un monde spectaculaire extérieur tend ainsi à perdre sa pertinence. Le spectacle ne se tient plus seulement devant nous. Il nous accompagne, nous sollicite et s’insère dans les gestes les plus ordinaires, jusqu’à devenir l’environnement immédiat de la perception.
L’objet tenu dans la main donne accès à une totalité fragmentée : informations, images, marchandises, conversations, publicités, souvenirs, opinions et divertissements. Le monde n’est plus seulement regardé à distance. Il est consulté, commenté, évalué et consommé à chaque instant. L’individu ne se contente plus de recevoir le spectacle. Il participe à sa circulation et contribue à la reproduction de l’environnement qui le sépare de son expérience.
Le geste consistant à sortir son téléphone sans raison apparente n’est pas une simple habitude individuelle. Il révèle une organisation du temps dans laquelle le moindre intervalle doit être occupé, et où l’attente, l’ennui ou le silence apparaissent comme des anomalies à corriger. Le dispositif ne contrôle pas seulement ce que nous regardons. Il intervient dans notre capacité à demeurer quelque part sans rien consulter.
Le téléphone est ainsi devenu un instrument portatif de la dépossession du temps. Il ne nous retire pas nécessairement toute possibilité de vivre, mais il transforme chaque moment disponible en occasion de retour vers le spectacle. Il ne faut pas chercher sa fonction essentielle dans les images qu’il diffuse, mais dans la relation qu’il instaure entre l’individu et sa propre existence : une existence toujours susceptible d’être interrompue, enregistrée, commentée ou convertie en contenu.
L’économie de l’attention constitue une nouvelle étape de la marchandisation de l’existence.
Le capitalisme n’a jamais seulement cherché à produire des objets. Il a progressivement organisé les conditions dans lesquelles les individus perçoivent, désirent, choisissent et consacrent leur temps. L’économie dite de l’attention ne fait qu’expliciter cette tendance : ce qui doit être capté, retenu et monétisé n’est plus seulement la force de travail, mais la disponibilité mentale elle-même.
Les plateformes ne se contentent pas de proposer des images. Elles organisent leur succession, calculent les réactions qu’elles suscitent et ajustent leur fonctionnement en conséquence. Elles transforment l’attention en flux mesurable et l’activité des utilisateurs en matière première. Chaque consultation, chaque réaction, chaque défilement et chaque interruption fournissent des informations exploitables sur les comportements.
Le spectacle est maintenant capable de s’adapter en temps réel à ceux qu’il maintient dans sa dépendance. Il ne diffuse plus un contenu identique à une masse indifférenciée. Il produit pour chacun un environnement particulier, construit à partir de ses habitudes, de ses réactions et de ses fragilités. L’individu croit choisir ce qu’il regarde, mais son choix s’effectue dans un espace dont l’architecture a été conçue pour orienter sa conduite.
L’attention n’est pas seulement une ressource économique. Elle est une condition de l’expérience. Ce qui capte continuellement l’attention détermine en partie ce qui peut être perçu, retenu et pensé. La lutte pour l’attention devient ainsi une lutte pour l’organisation du vécu.
Chaque défilement ne conduit pas nécessairement à l’abolition de toute intériorité. Mais la répétition de gestes conçus pour éviter l’interruption, l’ennui et l’absence peut réduire la capacité de demeurer dans une expérience qui ne produit immédiatement ni récompense ni réaction. Le spectacle ne détruit pas l’intériorité par décret. Il l’érode en organisant un monde dans lequel il devient de plus en plus difficile de ne pas être sollicité.
L’homme spectaculaire est devenu le gestionnaire de sa propre image.
La société spectaculaire avait d’abord séparé les individus de leur propre vie en leur proposant des représentations à contempler. Elle leur demande désormais de produire eux-mêmes les images auxquelles ils seront ensuite confrontés. Chacun devient à la fois spectateur, producteur et diffuseur de sa propre représentation.
L’individu apprend sans relâche à considérer sa possible mise en scène. Un repas, un voyage, une rencontre, une colère, une réussite ou une difficulté peuvent être évalués en fonction de leur capacité à devenir visibles. Le vécu doit être accompagné par son double potentiel : l’image qu’il sera possible d’en extraire et la réaction qu’elle pourra susciter.
Le moi n’est plus seulement vécu. Il est administré.
L’individu surveille sa présentation, mesure sa réception, corrige son expression et ajuste son comportement à partir des signes que lui renvoie son public. Il devient le producteur permanent de sa propre valeur symbolique. Il travaille à sa visibilité comme d’autres travaillent à leur employabilité, et finit par confondre l’existence avec la gestion de ses apparences.
La marchandisation de l’image ne signifie pas que chacun deviendrait littéralement une marchandise au même titre qu’un objet industriel. Elle signifie que les rapports marchands tendent à imposer leur logique d’évaluation à des dimensions toujours plus nombreuses de l’existence. La valeur d’une personne est mesurée selon sa visibilité, son influence, sa capacité d’attraction ou son potentiel de conversion.
La surveillance n’a plus besoin de prendre la forme d’un regard extérieur permanent. Elle est intériorisée dans les conduites. Chacun devient le gardien de son image, le contrôleur de sa présentation et le correcteur de ses propres écarts. La domination gagne en efficacité lorsqu’elle n’a plus besoin de s’exercer contre les individus, mais à travers leur participation volontaire à leur propre exposition. La liberté spectaculaire consiste alors à choisir la forme sous laquelle on acceptera d’être visible.
L’intelligence artificielle révèle la séparation entre le langage et l’expérience.
ChatGPT et les autres systèmes génératifs ne sont pas des anomalies surgies en dehors de la société spectaculaire. Ils prolongent une tendance déjà ancienne : la transformation du langage en objet de production, de circulation et d’optimisation. Une intelligence artificielle peut produire des phrases cohérentes, reformuler un raisonnement, imiter différents styles, rapprocher des informations et fournir une réponse plausible en quelques secondes. Mais la fluidité de sa production ne doit pas être confondue avec une expérience du monde. La machine ne parle pas depuis une existence vécue, un corps engagé dans des relations, une histoire personnelle ou une situation qu’elle aurait à transformer. Son fonctionnement rend visible une séparation que le spectacle tend à dissimuler : celle qui existe entre la forme du langage et les conditions réelles de son élaboration. Un discours peut être parfaitement construit et demeurer sans rapport vécu avec ce qu’il désigne. Il peut reproduire les signes de la compréhension sans avoir été produit par une expérience de la chose comprise.
Le problème n’est pas que la machine mentirait par nature, ni que toute parole humaine serait authentique. Les hommes peuvent eux aussi parler sans expérience, reproduire des formules et se réfugier dans des discours convenus. L’intelligence artificielle rend simplement cette dissociation disponible à une échelle industrielle.
Elle peut ainsi devenir le modèle implicite d’une nouvelle parole : immédiate, fluide, adaptable, toujours disponible, mais sans nécessité intérieure ni risque véritable. L’homme apprend à parler à l’image de la machine, c’est-à-dire à produire des énoncés sans avoir besoin de s’exposer à ce qu’ils pourraient engager.
La question décisive n’est pas de savoir si les machines finiront par produire de meilleurs textes. Elle est de savoir ce que les hommes abandonnent à ces systèmes lorsqu’ils leur confient non seulement la formulation de leurs idées, mais la détermination de ce qu’ils ont à penser, à désirer et à dire.
La fusion du spectacle et de la machine transforme l’individu en opérateur de sa propre dépossession.
Le capitalisme industriel avait soumis l’activité humaine aux exigences de la production. Le capitalisme spectaculaire a étendu cette soumission à la perception, au désir et à la représentation de soi. La rencontre du spectacle et de l’automatisation approfondit cette évolution : l’individu est désormais invité à gérer son existence selon les critères mêmes qui organisent les machines. Productivité, disponibilité, visibilité, réactivité, adaptation : ces exigences ne concernent plus seulement le travail. Elles deviennent des normes générales de conduite. Il faut répondre rapidement, publier régulièrement, rester joignable, actualiser son image, suivre les flux, anticiper les attentes et transformer chaque activité en trace exploitable.
Le sujet spectaculaire-machine n’est pas un homme auquel on aurait simplement ajouté des outils techniques. C’est un individu dont les gestes, les relations et les représentations tendent à être organisés selon une logique d’optimisation permanente. Il ne se contente plus d’utiliser les dispositifs. Il apprend à se comporter comme l’un d’eux : la mémoire est remplacée par l’archivage, l’expérience par la trace, la relation par la connexion, la réflexion par la réaction, le désir par la recommandation, etc.
Il ne s’agit pas de dire que toute mémoire, toute relation ou tout désir auraient disparu. La domination spectaculaire ne supprime pas les facultés humaines. Elle les réoriente vers des formes compatibles avec leur exploitation. Elle transforme la mémoire en données, la relation en réseau, le désir en profil et l’activité en suite de comportements observables.
Le spectacle ne cache plus le monde derrière un écran. Il tend à faire du monde lui-même un environnement d’écrans, de signes et de sollicitations. Il ne se contente plus de produire des images de la vie. Il organise les conditions dans lesquelles la vie doit se produire.
La séparation atteint ici une forme nouvelle. L’individu n’est plus seulement séparé de ce qu’il contemple. Il est séparé de sa propre activité par les dispositifs à travers lesquels il la réalise, l’enregistre et l’évalue.
Une réappropriation du temps vécu.
La critique de la société du spectacle intégral ne peut pas se limiter à dénoncer les écrans, les plateformes ou les machines. Elle doit interroger les rapports sociaux qui leur donnent leur puissance et les usages qui les rendent nécessaires.
Il ne s’agit pas de célébrer un passé débarrassé de toute technique. Il s’agit de comprendre pourquoi tant d’activités humaines sont désormais organisées autour de leur mise en visibilité, de leur quantification et de leur circulation. Il s’agit de retrouver la possibilité de faire quelque chose qui ne soit pas immédiatement destiné à être montré, enregistré ou évalué.
La résistance ne consiste pas seulement à éteindre un appareil. Elle commence lorsque l’on cesse de mesurer toute activité à sa visibilité, lorsque l’on retrouve du temps qui ne soit pas soumis à la réaction, lorsque l’on rétablit des relations qui ne passent pas par un public et lorsque l’on produit des situations dont la réalité ne dépend pas de leur représentation.
Une conversation sans témoin, une activité collective sans publication, une fête sans archive, une décision prise directement par ceux qu’elle concerne, une expérience vécue sans souci de sa mise en scène : ces pratiques ne constituent pas en elles-mêmes un dépassement du spectacle. Elles peuvent cependant ouvrir des espaces où la séparation cesse de commander les rapports entre les hommes.
Le spectacle intégral n’est pas l’omniprésence des écrans. C’est une société dans laquelle la vie tend à ne plus être vécue que sous la forme de sa représentation.
Son dépassement ne consistera pas à produire de meilleures images du monde, ni à opposer une nouvelle esthétique à l’ancienne. Il consistera à créer des situations dans lesquelles les individus pourront de nouveau agir directement sur leurs conditions d’existence, sans devoir d’abord passer par la médiation d’une image.
Le monde n’est pas devenu une succession d’écrans. C’est notre rapport au monde qui est organisé comme une succession d’écrans. C’est ce qu’il faudra renverser.
Personne ne s’aviserait plus, maintenant que la vie sur terre est menacée de toutes parts par la technocène (définition : « la clôture du monde technologique sur lui-même »), de nier les impacts négatifs du développement effréné des techniques. La question est plutôt de savoir si ce développement n’est pas en lui-même négatif, s’il n’implique pas en soi ce caractère effréné, selon la loi de Gabor déjà mentionnée : « What can be made, will be made » (ce qui peut être fait le sera).
Ce qui amène à se demander plus radicalement si ce développement ne s’est pas fait au détriment d’autres voies de développement, sans aucun doute beaucoup plus lentes sur le plan technique, mais clairement plus harmonieuses et infiniment moins destructrices par rapport à la totalité vivante, ce dont témoignent les modes de vie des Guarani ou des Achuar, parmi tant d’exemples possibles.
Ce n’est pas la technique (savoir-faire) en elle-même qui serait négatrice de la vie : elle en est une modalité constatée chez tous les êtres vivants, à différents stades innés ou acquis.
Ce qui pose problème, c’est la domination du savoir sur le faire : le savoir-faire inclut dans un objet technique procédant d’un savoir préalable qui le surplombe et en détermine la prescription.
De quel savoir s’agit-il ? Du savoir saisir et séparer, du savoir dominer et donc dénaturer ; ce savoir écrasant la connaissance intuitive (innée ou acquise) des liaisons, interactions, interdépendances et équilibres qui sont précisément le savoir-faire propre à la vie.
Tant qu’une culture entretient, cultive, ces relations, elle est la nature qui s’essaie, se poursuit, se développe, se transforme, se prolonge. La culture est alors l’autre nom de la nature et réciproquement.
En revanche, lorsqu’une culture cesse de cultiver le jardin de la terre, elle entre en guerre avec la nature, qui est pourtant son nid nourricier et non un support à prothèses. Il ne peut fatalement en sortir qu’un désert étouffant assorti de mirages empoisonnés.
La séparation qu’opère le savoir comme domination donne libre accès au développement exponentiel d’une infinité de savoir-faire qui sont en vérité autant d’ignorer-défaire, car il est dans la nature de l’arrachement de mésestimer les conséquences de son geste.
Sur un plan strictement technique séparé (techniciste), les conditions de possibilité d’un objet technique sont toujours respectées, grosso modo les quatre causes relevées par Aristote : il faut un projet, lui donner la forme adéquate, lui faire correspondre les matériaux adaptés et actionner sa production. Elles sont même si aveuglément respectées qu’elles imposent autoritairement le respect par leur précision, leur efficacité, leur scientificité, toutes séparées du tout de la réalité : sans considérer donc comment s’inscrit ce projet dans la totalité vivante, quelle esthétique s’y impose à la sensibilité générale du vivant, quelles répercussions ont l’extraction et le taux d’extraction des matériaux sélectionnés, comment en sont traités les producteurs.
Ce respect aveugle est au fondement idolâtre de l’idéologie du progrès.
« Oui, d’accord, ça fonctionne, et alors ? – Eh bien, ça pollue aussi, entre autres. – Eh bien, ce sera l’objet de nouvelles techniques. »
Cette idolâtrie n’épargne donc rien : elle en vient même plutôt à frapper d’« obsolescence » l’humain qui, de son point de vue, précision, efficacité, scientificité séparées et aveugles, fonctionne en effet plutôt mal.
Cette idée est développée par Günther Anders qui, dans L’Obsolescence de l’homme, anticipant les thèses de Debord, a mené une enquête implacable sur l’état de l’humanité face aux forces proprement impensables qu’elle a déchaînées. L’hubris technologique a produit la bombe atomique, dont l’auteur note que les conséquences, littéralement, dépassent l’entendement. Mais ce qu’il nous décrit est pire : à savoir que cette démesure industriellement suréquipée est elle-même une nouvelle sorte de bombe, et même la bombe ultime, capable d’exploser l’humanité tout en conservant ses apparences :
« L’effacement, l’abaissement de l’homme en tant qu’homme réussissent d’autant mieux qu’ils continuent à garantir en apparence la liberté de la personne et les droits de l’individu. Chacun subit séparément le procédé du “conditioning”, qui fonctionne tout aussi bien dans les cages où sont désormais confinés les individus, malgré leur solitude, malgré leurs millions de solitudes. Puisque ce traitement se fait passer pour “fun” ; puisqu’il dissimule à sa victime le sacrifice qu’il exige d’elle ; puisqu’il lui laisse l’illusion d’une vie privée ou tout au moins d’un espace privé, il agit avec une totale discrétion. »
Face à cette emprise, on est facilement pris de vertige devant l’immensité des tâches pratiques qui attendent une humanité s’émancipant.
S’émancipant comment d’ailleurs, étant donné la dépendance protéiforme, externe et interne à la « mégamachine » (Lewis Mumford, Technique autoritaire et technique démocratique) où elle se trouve enchaînée pour assurer même seulement basiquement sa survie séparée, sa survie sans considération de sa vie ?
Nous laisserons de côté ce radicalisme infantile ou idéologique ou cynique ou dément ou, paradoxalement, mécanique, qui admet allègrement l’idée proprement inhumaine qu’il « faudra faire des sacrifices » sous forme de famines aggravées, de soins stoppés, etc.
En postulant ce geste contagieux où les humains lâcheront pour de bon le système qui les aliène, un tel geste n’aurait plus rien d’une posture, et tout d’un humble apprentissage.
Pour le dire autrement, la radicalité de la révolution nécessaire ne pourra avoir d’égale que la prudence, sagesse pratique collective artisanale, à mettre en œuvre pour sortir de ce monde, qui ne va pas disparaître par magie ou par incantations.
Il n’est pas trop difficile de constater que ce radicalisme antitechnologique, comme toute posture sectaire, peut fort bien s’accommoder de toutes les tares qui ont toujours servi de fondements à toutes les formes de domination, dont ce monde est en quelque sorte le couronnement.
Méfions-nous des roitelets.
Le démantèlement-dépassement de la « mégamachine » sera nécessairement une œuvre de longue haleine, une patiente et hésitante déconstruction-création, et cette vaste opération sera elle-même subordonnée aux progrès proprement humains, qui eux non plus ne se feront pas en un jour. La désaliénation ne suit pas d’autres chemins que l’aliénation.
Inutile donc de démanteler à échelle et vitesse industrielles la société industrielle : c’est entre autres de cette efficacité et de cette rentabilité dont il s’agit de sortir.
L’humanité s’émancipant retrouvera ou inventera progressivement, généralement lentement, mais surtout unitairement et solidairement, ce qui lui fait défaut.
Le pas décisif est de se désaliéner des puissances de domination, en y renonçant déjà de l’intérieur.
Concernant les mesures pratiques compatibles avec ce processus, voici quelques pistes, que l’intelligence collective dépassera sans peine.
Concernant l’industrie, chaque fois et tant qu’un secteur industriel ne peut pas immédiatement être liquidé sans conséquences humaines désastreuses, « la technologie moderne est si étroitement mêlée à tous les aspects de notre vie qu’elle ne saurait être supprimée brusquement sans anéantir, dans un chaos mondial, des milliards de gens » (Ken Knabb, La Joie de la révolution), et le temps que des alternatives non industrielles puissent le remplacer, il sera toujours possible de ralentir, freiner ou supprimer toutes les industries ne répondant pas à des besoins fondamentaux.
La société marchande moderne crée un nombre invraisemblable d’activités qui n’ont d’autre finalité que de garantir son fonctionnement, à quoi s’ajoute une masse énorme de productions « non naturelles et non nécessaires », pour le dire comme Épicure.
Avec l’industrie moderne, le capital s’est créé un mode de production à son image, imposant à tous sa rationalité mortifère et ses temporalités artificielles. Son démantèlement passera nécessairement par un examen concret des processus industriels existants afin de pouvoir déterminer collectivement lesquels doivent subsister temporairement, pour les raisons de survie commune planétaire déjà évoquées, avant de disparaître.
On pourra par exemple rapidement supprimer l’obsolescence programmée et la remplacer par la durabilité maximale, ce qui permettra déjà de ralentir très fortement les extractions, de réduire considérablement ce qui subsistera de temps de production séparée et donc de commencer à se dégager collectivement du rapport d’assujettissement aux machines.
Dans cette même optique, il sera loisible d’organiser la rotation du plus grand nombre de personnes volontaires pour toutes les tâches répétitives, pénibles, ingrates qui subsisteront en tant que telles.
Cette rotation permettra en retour à tous d’être fondamentalement conscients de l’ampleur des changements à faire et collectivement maîtres de leurs rythmes, en pouvant moduler, mettre en pause, ralentir ce qui resterait des processus de production.
Il est également indispensable de supprimer ou de marginaliser partout où c’est possible la référence au temps, de se libérer au maximum des horaires, de sorte que ce ne soit plus le temps qui détermine l’activité, mais les activités qui recommencent à prendre leur temps.
Toujours dans la même optique, seront partout rendues disponibles pour tous les bases fondamentales de l’ingénierie des machines subsistantes, en vue de leur appropriation théorique et pratique. On peut facilement, à l’aide de toutes sortes d’ex-ingénieurs et d’ex-techniciens, tous déserteurs, tous impliqués dans la rotation des tâches, rendre accessibles toutes les formations à tous les savoirs, à toutes les techniques, à tous les outils, dans tous les domaines.
Cette appropriation est fondamentale, non pas seulement pour se dégager massivement du temps de production, dissocier la production de la comptabilité du temps, mais pour que tous accèdent progressivement à une intelligence suffisante de l’ensemble des processus, afin de pouvoir y intervenir en connaissance de cause, pour les modifier, les réduire, les détourner, les réconcilier en totalité à la totalité de tout ce qui existe, elle-même toujours plus et mieux conçue et vécue sans séparation.
Ce qui est ici en jeu, malgré le caractère ingrat de la prise en charge des pesanteurs et des inerties subsistantes d’un monde mort, c’est l’invention collective et joyeuse de formes non autoritaires, non hiérarchiques, non directives.
Il sera alors d’autant plus agréable, sur l’immensité du versant artisanal, d’améliorer, développer, accroître et rendre accessibles toutes les expériences et les formes associatives, coopératives, fédératives, de cultures paysannes, ouvrières, artistiques, pédagogiques, philosophiques.
De sorte qu’au terme de ce premier moment de desserrement des contraintes et de réouverture d’autres possibles, l’humanité devrait avoir réduit massivement le recours à l’industrie et aux machines, tout en redéployant le génie libéré de chacune et chacun dans de nouvelles inventions maîtrisées, de nouvelles découvertes, de nouvelles relations aux objets, à l’art, à la nature, aux autres, à soi, au temps.
Il nous semble à ce stade assez secondaire et, en tout cas, prématuré de trancher pour savoir si toute forme d’industrie devra disparaître ou si certaines pourraient utilement subsister, comment et combien de temps, et bien sûr sous quelles formes nouvelles ; leur indispensabilité étant sans doute le meilleur critère de leur maintien, mais toujours subordonnée aux capacités de réappropriation et de participation individuelle et collective à l’ensemble du processus, extractions, ingénierie, production, fonctionnement, maintenance, lui-même progressivement absorbé et dissous dans le cours unitaire de la vie individuelle et collective.
Concernant enfin la gouvernance : l’anarchie, sur les fondements de laquelle nous reviendrons plus loin, est non seulement l’idéal, mais ce qu’il s’agit de mettre en pratique immédiatement.
L’anarchie, maîtrise individuelle et interindividuelle des responsabilités, ne se confond pas ni ne se réduit pas à la démocratie, pouvoir du peuple : elle dispose souverainement de toutes les formes possibles de concertation et de décision, sans en fétichiser ni en figer aucune.
Excluant systématiquement toute forme d’autoritarisme à toutes les échelles de la vie sociale et naturelle, rejetant toute hiérarchie, elle est la fluidité réinventée dans toutes les relations.
L’anarchie ne sera pourtant viable que par l’évolution, l’élévation, l’humanisation, la sensibilisation et la conscientisation de toujours plus d’individus.
L’anarchie s’épanouira comme la libre formation et l’émulation de la noblesse d’âme, du désintéressement et de la sagesse individuelle et collective, sans dogmes, sans systèmes, sans idéologie.
Elle sera la libération sans fin de toutes les potentialités créatrices de chaque individualité.
¹ Alexander Trocchi, « Technique du coup du monde », I.S., n° 8.
Les jeunes se disent qu’ils n’auront pas de retraite, les moins jeunes battent en retraite, les vieux sont soulagés d’échapper à l’été 2050, tout continue en pire et l’Observatoire Situationniste ne continue pas. Nous cessons l’activité publique le 23 octobre, pour nous consacrer à des activités, disons, moins politiques, plus poétiques, ou plutôt qui inversent le sens des deux, ou le réinventent. L’adresse de courriel fonctionnera toujours pour maintenir les échanges initiés. Les amis et les collaborateurs sont plus dispersés que jamais. Nous pensons avoir observé l’essentiel de l’apocalypse : il nous reste à dégager quelques repères de dépassement, à en dire les émerveillés et puis c’est tout.
Il ne suffit plus de constater l’appauvrissement général du langage comme on le ferait d’un phénomène secondaire, une conséquence regrettable du progrès technique ou du nivellement culturel.
Il faut dire les choses nettement : la destruction méthodique du langage articulé est une stratégie centrale du maintien de l’ordre social existant.
Elle permet à la domination de s’exercer sans limites, dans un monde où les mots n’ont plus le pouvoir de décrire, encore moins de relier ou de soulever.
La parole véritable, celle qui relie les choses aux êtres, les êtres entre eux et chacun à sa propre intériorité, est aujourd’hui ensevelie sous des couches épaisses de néo-bavardage organisé.
La logorrhée technocratique, les slogans des marques, les éléments de langage politiques, les productions automatisées par « intelligence artificielle » (un oxymore) forment un continuum de bruit dont le but premier est d’obstruer l’espace où pourrait naître la pensée.
« La langue de la communication véritable a été perdue, et avec elle la communauté qui l’accompagnait. »
Les médiatiques
Les premiers responsables de cette désertification sont les médiatiques, les agents d’un système qui a fait du langage une marchandise comme les autres. Ils ont une fonction : transformer en spectacle toute parole. Le médiatique parle essentiellement pour combler les désagréments d’une attention en cours d’ablation.
C’est un tube digestif idéologique, qui avale n’importe quoi pour le recracher sous forme digeste immédiatement périssable.
L’alexithymie de masse
Dans ce contexte, surgit une pathologie psychique devenue norme sociale : l’alexithymie. Michel Bounan en mesura toute l’étendue : cette incapacité à nommer ses émotions, à comprendre ce que l’on ressent, à identifier ce que l’autre éprouve. Ce que les psychologues repèrent comme un trouble individuel est en vérité une pathologie de civilisation, conséquence d’un langage vidé de toute résonance intérieure. Le vocabulaire émotionnel se réduit toujours un peu plus à quelques onomatopées ou anglicismes rudimentaires : « c’est trop », « j’ai le seum », « gros mood », « ça vibe », etc.
On mime des affects empruntés, prescrits par les formats. On vit des émotions préfabriquées, recyclées dans des stories.
Le mutisme émotionnel devient le lit de la résignation, car l’impossibilité de dire rend toute contestation intérieurement inarticulable.
La souffrance devient muette, donc exploitable.
La disparition de la poésie populaire
Le peuple, quand il existait encore en tant que sujet collectif, parlait une langue vivante. Par les chansons, les proverbes, les récits, il transmettait une mémoire et une manière d’habiter le monde. Cette langue, fruit de générations d’expérience, portait à la fois la douleur et l’ironie, le savoir des mains et la lucidité des pauvres. Aujourd’hui, cette poésie populaire a été remplacée par la publicité. Là où les mots sentaient le bois, la cuisine, la fête, on entend aujourd’hui des « éléments de langage » issus des agences de communication. Le langage populaire s’est effacé au profit d’un sous-langage algorithmique, fait de buzzwords, d’imitation et d’aphasie volontaire.
Le langage politicien
Le langage politicien n’est pas simplement mensonger. Il est l’exemple chimiquement pur de ce langage vidé de tout contenu vérifiable. Tout y est « valeurs », « vivre ensemble », « transition », « souveraineté » autant de termes qui servent à occuper la scène verbale en interdisant à toute réalité d’entrer. Le politicien ne cherche pas à dire, mais à empêcher que les autres puissent dire. Il pratique l’occultation par saturation. Ses mots sont des rideaux. Il invente des euphémismes pour chaque catastrophe, des métaphores rassurantes pour chaque violence structurelle. Il faut « accompagner les mutations », « apaiser les tensions », etc.
La brutalité de la survie continue d’autant plus.
Langage mutilé, conscience faussée
Le plus grave n’est pasdans les usages imposés, ni dans la grammaire saccagée. Il est dans la rupture entre l’expérience vécue et la capacité à en rendre compte. Ce que l’on appelait jadis fausse conscience trouve ici son fondement matériel : une langue mutilée. On ne comprend pas ce que l’on vit si les mots disponibles sontfaits pour le nier. Le précaire se croit « autonome », le surveillé se croit « libre », le dominé se croit « inclus ».
Le langage qui devait nommer l’exploitation la déguise. Et sans mots pour nommer l’injustice, il n’y a plus d’injustice, seulement des normes.
« La critique révolutionnaire du langage est inséparable de la critique du monde renversé dont il est devenu le garant. »
La situation est dramatique, mais elle n’est pas close. La langue peut encore être retournée contre ses usurpateurs. Car les mots ne sont pas des fichiers. Et la poésie, si elle a déserté les institutions culturelles, rejaillit, passagère clandestine, par invention, par dérision, par retournement. Non pour « innover » comme le ferait une start-up lexicale, mais pour rendre dicible ce qui est refoulé. De même que les situationnistes inventèrent le détournement, nous pouvons détourner les mots imposés, saboter les slogans, tordre le vocabulaire dominant jusqu’à le faire parler malgré lui.
« Le détournement, loin d’être une nouvelle écriture, est la fin de toutes les écritures : la réutilisation subversive de tous les mots volés. »
Une parole qui recommence
Tout commence avec le langage. Et tout se perd quand il se perd. Dans un monde qui ne tolère que l’information, la parole doit être le lieu du sens et de la beauté. Une parole anachronique, incompressible. Une parole réveillée.
Pour tout dire, romantisée (Novalis).
Nous en dirons plus une autre fois.
Annexion
MINISTÈRE DE LA COHÉSION COGNITIVE Observatoire Européen des Flux Sémantiques Direction de la Communication Adaptative et des Interfaces Humaines
ÉLÉMENTS DE RÉFLEXION POUR UNE STRATÉGIE POST-VERBALE EUROPÉENNE
Vers une société harmonisée par la fluidification sémantique
Résumé exécutif :
Dans un contexte de transition numérique accélérée, de complexification des échanges intersubjectifs et de saturation linguistique des environnements cognitifs, le langage historique est désormais identifié comme vecteur de frictions, de parasitages émotionnels et de dérives interprétatives. Le présent document propose une orientation positive, inclusive et durable vers un paradigme post-verbal, fluide et régulé.
I. Constat d’obsolescence du langage hérité
Les modèles linguistiques traditionnels (verbalisation articulée, discours, rhétorique, etc.) présentent des limites structurelles : surcharge cognitive due à la polysémie et à la syntaxe ; variabilité culturelle générant des risques de non-alignement ; charge émotionnelle incontrôlable (passion, colère, nostalgie, ironie) ; traçabilité faible des intentions dans les interactions orales non scriptées.
Par ailleurs, les études menées par l’Observatoire (2023–2026) démontrent une corrélation significative entre intensité verbale et instabilité sociale (indice S.S.I. > 0.42).
II. Vers une communication épurée, quantifiée et directe
Le langage n’a plus vocation à être un vecteur de profondeur, mais un canal de convergence. La multiplication des outils de synthèse, des tableaux émotionnels interactifs et des protocoles de réponse automatique permet d’abandonner progressivement le langage lourd au profit de formats ultra-légers : icônes universelles (emoji-sémantiques unifiés) ; matrices de réaction instantanée (MI-RI) ; grammaires à 24 items (protocole ORSA – Oralité Réduite Simplifiée et Algorithmique).
« Dire moins, c’est interférer moins. S’ajuster mieux. » (Charte de Lisbonne pour l’Harmonisation Cognitive – article 2.1).
III. Les bénéfices socio-cognitifs du post-verbal
Clarté démocratique : la disparition des nuances inutiles réduit les risques de mésinterprétation.
Inclusivité augmentée : disparition des dominations symboliques liées au niveau de vocabulaire.
Prévention des conflits : appauvrissement contrôlé de la langue = réduction des charges affectives.
Interopérabilité cognitive : vers un langage translinguistique à base de séquences simplifiées (QR-texts + réactions intégrées).
À terme, l’objectif est d’atteindre un langage mondial standardisé, compatible avec l’Internet des objets, les assistants cognitifs, les interfaces neurales et les assistants conversationnels de confiance.
IV. Recommandations stratégiques (phase pilote 2020–2030)
1. Intégration des grammaires simplifiées dans les interfaces publiques (hôpitaux, sécurité, éducation).
2. Campagnes de sensibilisation aux risques liés à la surcharge verbale (syndrome logocentrique chronique).
3. Substitution progressive des pratiques discursives dans l’enseignement par des modules interactifs emoji-sémantiques.
4. Création d’un Service Public Européen de la Communication Allégée (SPECA) — garant des seuils sémantiques tolérables.
« Ce que l’on ne dit pas ne peut être mal interprété. Ce qui reste à penser peut être co-piloté. »
Document validé en séance plénière du Comité de Pilotage des Ambiances Sémantiques, le 28 juillet2026.
[Fin du document Observatoire Européen des Flux Sémantiques – Département Langue et Cohésion Pour une Europe fluide, accessible et unifiée par le silence partagé.]