Prisonniers de leurs chaines, mais plus encore de la sorte de confort qu’ils avaient fini par trouver, les prisonniers avaient rejeté le philosophe qui voulait les délivrer. Ils étaient tellement habitués à leur situation, et n’en connaissaient aucune autre. Ils se sentaient rassurés, serrés les uns contre les autres. Ils avaient leurs habitudes, ils habitaient leurs habitudes et leurs habitudes les habitaient, et même les habillaient. Bref, sortir de leurs habitudes, ça aurait été se retrouver tout nus, et perdus. Il faut dire qu’en plus, les ombres qu’on leur projetait sur la paroi de la caverne étaient variées, avec des programmes renouvelés une fois par semaine, et quelques séries passionnantes. Et ainsi, même s’ils avaient admis la description que le philosophe leur avait faite de la situation exacte dans la caverne, ça leur était bien égal, ils avaient leurs spectacles qui étaient à eux.
Tout allait donc au mieux dans la meilleure des cavernes possibles, quand un jour il n’y eut plus de spectacle : la paroi de la caverne restait désespérément vide, il faisait froid, on n’entendait plus rien. En fait, les serviteurs dévoués des maîtres de la caverne faisaient grève ! Impensable jusque-là, la révolte avait éclaté quand ces mêmes maîtres décidèrent de licencier une partie des serviteurs, arguant que pour porter les objets dont les ombres se projetaient sur la paroi, il n’y avait pas besoin d’être nombreux. On avait besoin des serviteurs pour d’autres tâches, comme fabriquer de nouveaux objets de divertissement pour les maîtres, car eux aussi aimaient s’évader (façon de parler) en regardant défiler les marionnettes de luxe dans la grande salle luxueuse de la caverne.
Il faut croire qu’il n’est jamais bon de priver les prisonniers de leur spectacle : ils finirent par se détacher, et organisèrent une manifestation : « On veut nos spectacles ! » criaient-ils tout d’abord. Mais le peu qu’on consentit à leur rendre ne les satisfaisait pas, d’autant qu’ils avaient pris un certain plaisir à braver l’interdit en se détachant, en se redressant. Et en plus, ils se sentaient forts, toujours bien serrés les uns contre les autres. Devant le refus obstiné des maîtres, qui n’avaient aucune intention de se priver de leurs nouveaux spectacles, les prisonniers s’enhardirent : « La fabrication des objets à ceux qui en regardent les ombres ! » Tel était leur audacieux slogan d’autogestion. On entendait même quelques timides : « Soyons nous-mêmes les maîtres de la caverne ! ».
Il y a une suite heureuse et imprévue à cette triste farce, déjà rédigée, mais nous la gardons pour plus tard.
On a beaucoup glosé sur les situationnistes, quand ils n’étaient plus là. Pendant ce temps, la société du spectacle n’a cessé de leur donner raison, sauf sur le point décisif : celui de son dépassement. C’est ce mouvement réel qu’il s’agit pour nous de repérer, dans son avancée anti-spectaculaire, et d’activer, par des voies à chaque fois surprenantes.
Ce n’est pas que l’I.S aurait eu tort, mais qu’elle a eu très tôt raison. Quand cette avance n’est pas perçue comme telle, mais qu’on pense « marcher au pas de la réalité », alors on s’expose à subir désarmé la lourde inertie du système de domination.
Cet écart entre la critique radicale et le mouvement qui dissout les conditions existantes devait nécessairement produire de terribles conséquences, que ce soit pour le monde, déjà si avancé dans sa décomposition, ou pour ceux qui le combattaient, armés sans aucun doute d’une belle générosité historique, mais ça n’a pas suffi.
Certes le temps s’écoulait de plus en plus vite, mais le spectacle, lui, ne s’écroulait pas, dont les modifications incessantes n’ont fait que masquer la « monotonie immobile. »
La déception fut donc très cruelle pour les plus engagés, et qui étaient en même temps les plus pressés d’en finir avec la non-vie. Parmi eux, certains ont résisté, en se postant à la périphérie du « centre tranquille du malheur », d’autres n’ont connu que le versant tragique de ce reflux ; et la masse des suiveurs, comme on pouvait le prévoir, s’est reconvertie dans les emplois attractifs que le spectacle de l’insatisfaction s’est mis à promouvoir furieusement.
C’étaient déjà ces années répugnantes où le gauchisme pro-situ, quand il ne se découvrait pas un goût surprenant pour la restauration rapide ou la rénovation des ruines, a investi les plateaux de la télévision, en les trouvant fort beaux finalement, avec eux au milieu.
Finalement non, les jours de cette société n’avaient pas bien été comptés, sinon à l’aune d’une compréhensible impatience, agrémentée de premiers succès historiques certes, et de quelques scandales aboutis ; mais les habitants de la désolation ne se sont pas divisés en deux partis, dont lʼun voudrait quʼelle disparaisse.
Les insatisfaits se sont plutôt dispersés : soit dans la résignation, soit dans les luttes en miettes, soit dans les campagnes ou encore parfois les biens immobiliers, une valeur sûre, parce qu’on peut toujours rénover.
Quant aux autres, ceux qui ont toujours donné raison à la dépossession, ils en sont encore à croire la posséder, bien que de moins en moins, parce que cela devient chaque jour nettement plus incertain.
Et ce qui devait arriver est venu : un cap décisif a donc été franchi. Nous revoici plongés dans un malaise universel aux contours insaisissables, où trouver des repères est bien la tâche la plus ardue, et c’est très bien.
La disparition de l’horizon contraint chacun à ne plus pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit d’autre qu’à la rigoureuse nécessité de la vérité.
Et c’est elle, qui va maintenant éduquer directement l’humanité.
Notre rôle s’en trouve donc sensiblement allégé et facilité : si les premiers situationnistes devaient produire la théorie à laquelle l’histoire donnerait raison, nous n’aurons plus qu’à souligner comment la raison remonte maintenant, comme naturellement, à la surface de l’histoire.
« Le mécontentement partout en suspens sera aggravé, et aigri, par la seule connaissance vague de l’existence d’une condamnation théorique de l’ordre des choses. » Guy Debord.
From the SI to us.
Much has been said about the situationists when they were no longer around. During this time, the society of the spectacle has never stopped proving them right, except on the decisive point: that of its overcoming. It’s this real movement that we have to spot, in its anti-spectacular advance, and activate, by surprising ways each time.
It is not that the SI was wrong, but that it was right very early on. When this advance is not perceived as such, but when one thinks one is « walking in step with reality », then one exposes oneself to suffer the heavy inertia of the system of domination unarmed.
This gap between radical critique and the movement that dissolves existing conditions was bound to produce terrible consequences, both for the world, which was already so far advanced in its decomposition, and for those who fought against it, who were undoubtedly armed with a beautiful historical generosity, but it wasn’t enough.
It is true that time was passing faster and faster, but the show itself was not collapsing, and its incessant changes only masked its « immobile monotony. «
The disappointment was therefore very cruel for those who were the most committed, and who were at the same time the most eager to end the non-life. Among them, some resisted, positioning themselves on the periphery of the « quiet centre of unhappiness », others only experienced the tragic side of this ebb; and the mass of followers, as could be foreseen, reconverted themselves into the attractive jobs that the spectacle of dissatisfaction furiously promoted.
Those were the disgusting years when pro-situ leftists, when they weren’t discovering a surprising taste for fast food or renovating ruins, took over the television sets, finding them quite beautiful after all, with them in the middle.
In the end, no, the days of this society had not been well counted, except by the yardstick of an understandable impatience, embellished by first historical successes certainly, and by a few successful scandals; but the inhabitants of the desolation were not divided into two parties, one of which would like it to disappear.
Rather, the dissatisfied have dispersed: either into resignation, or into crumbling struggles, or into the countryside, or even sometimes into real estate, a safe bet, because you can always renovate.
As for the others, those who have always given reason to dispossession, they still believe they own it, although less and less, because it becomes more and more uncertain every day.
And what had to happen has happened: a decisive step has been taken. We are once again plunged into a universal malaise with elusive contours, where finding reference points is indeed the most difficult task, and that’s fine.
The disappearance of the horizon forces everyone to be unable to cling to anything other than the rigorous necessity of truth. And it is truth that will now directly educate humanity.
Our role is thus considerably lightened and facilitated: if the first situationists were to produce the theory that history would prove right, we would only have to point out how reason now rises, as if naturally, to the surface of history.
« The discontent everywhere in abeyance will be aggravated, and embittered, by the mere vague knowledge of the existence of a theoretical condemnation of the order of things. « Guy Debord.