Les jeunes se disent qu’ils n’auront pas de retraite, les moins jeunes battent en retraite, les vieux sont soulagés d’échapper à l’été 2050, tout continue en pire et l’Observatoire Situationniste ne continue pas. Nous cessons l’activité publique le 23 octobre, pour nous consacrer à des activités, disons, moins politiques, plus poétiques, ou plutôt qui inversent le sens des deux, ou le réinventent. L’adresse de courriel fonctionnera toujours pour maintenir les échanges initiés. Les amis et les collaborateurs sont plus dispersés que jamais. Nous pensons avoir observé l’essentiel de l’apocalypse : il nous reste à dégager quelques repères de dépassement, à en dire les émerveillés et puis c’est tout.
Il ne suffit plus de constater l’appauvrissement général du langage comme on le ferait d’un phénomène secondaire, une conséquence regrettable du progrès technique ou du nivellement culturel.
Il faut dire les choses nettement : la destruction méthodique du langage articulé est une stratégie centrale du maintien de l’ordre social existant.
Elle permet à la domination de s’exercer sans limites, dans un monde où les mots n’ont plus le pouvoir de décrire, encore moins de relier ou de soulever.
La parole véritable, celle qui relie les choses aux êtres, les êtres entre eux et chacun à sa propre intériorité, est aujourd’hui ensevelie sous des couches épaisses de néo-bavardage organisé.
La logorrhée technocratique, les slogans des marques, les éléments de langage politiques, les productions automatisées par « intelligence artificielle » (un oxymore) forment un continuum de bruit dont le but premier est d’obstruer l’espace où pourrait naître la pensée.
« La langue de la communication véritable a été perdue, et avec elle la communauté qui l’accompagnait. »
Les médiatiques
Les premiers responsables de cette désertification sont les médiatiques, les agents d’un système qui a fait du langage une marchandise comme les autres. Ils ont une fonction : transformer en spectacle toute parole. Le médiatique parle essentiellement pour combler les désagréments d’une attention en cours d’ablation.
C’est un tube digestif idéologique, qui avale n’importe quoi pour le recracher sous forme digeste immédiatement périssable.
L’alexithymie de masse
Dans ce contexte, surgit une pathologie psychique devenue norme sociale : l’alexithymie. Michel Bounan en mesura toute l’étendue : cette incapacité à nommer ses émotions, à comprendre ce que l’on ressent, à identifier ce que l’autre éprouve. Ce que les psychologues repèrent comme un trouble individuel est en vérité une pathologie de civilisation, conséquence d’un langage vidé de toute résonance intérieure. Le vocabulaire émotionnel se réduit toujours un peu plus à quelques onomatopées ou anglicismes rudimentaires : « c’est trop », « j’ai le seum », « gros mood », « ça vibe », etc.
On mime des affects empruntés, prescrits par les formats. On vit des émotions préfabriquées, recyclées dans des stories.
Le mutisme émotionnel devient le lit de la résignation, car l’impossibilité de dire rend toute contestation intérieurement inarticulable.
La souffrance devient muette, donc exploitable.
La disparition de la poésie populaire
Le peuple, quand il existait encore en tant que sujet collectif, parlait une langue vivante. Par les chansons, les proverbes, les récits, il transmettait une mémoire et une manière d’habiter le monde. Cette langue, fruit de générations d’expérience, portait à la fois la douleur et l’ironie, le savoir des mains et la lucidité des pauvres. Aujourd’hui, cette poésie populaire a été remplacée par la publicité. Là où les mots sentaient le bois, la cuisine, la fête, on entend aujourd’hui des « éléments de langage » issus des agences de communication. Le langage populaire s’est effacé au profit d’un sous-langage algorithmique, fait de buzzwords, d’imitation et d’aphasie volontaire.
Le langage politicien
Le langage politicien n’est pas simplement mensonger. Il est l’exemple chimiquement pur de ce langage vidé de tout contenu vérifiable. Tout y est « valeurs », « vivre ensemble », « transition », « souveraineté » autant de termes qui servent à occuper la scène verbale en interdisant à toute réalité d’entrer. Le politicien ne cherche pas à dire, mais à empêcher que les autres puissent dire. Il pratique l’occultation par saturation. Ses mots sont des rideaux. Il invente des euphémismes pour chaque catastrophe, des métaphores rassurantes pour chaque violence structurelle. Il faut « accompagner les mutations », « apaiser les tensions », etc.
La brutalité de la survie continue d’autant plus.
Langage mutilé, conscience faussée
Le plus grave n’est pasdans les usages imposés, ni dans la grammaire saccagée. Il est dans la rupture entre l’expérience vécue et la capacité à en rendre compte. Ce que l’on appelait jadis fausse conscience trouve ici son fondement matériel : une langue mutilée. On ne comprend pas ce que l’on vit si les mots disponibles sontfaits pour le nier. Le précaire se croit « autonome », le surveillé se croit « libre », le dominé se croit « inclus ».
Le langage qui devait nommer l’exploitation la déguise. Et sans mots pour nommer l’injustice, il n’y a plus d’injustice, seulement des normes.
« La critique révolutionnaire du langage est inséparable de la critique du monde renversé dont il est devenu le garant. »
La situation est dramatique, mais elle n’est pas close. La langue peut encore être retournée contre ses usurpateurs. Car les mots ne sont pas des fichiers. Et la poésie, si elle a déserté les institutions culturelles, rejaillit, passagère clandestine, par invention, par dérision, par retournement. Non pour « innover » comme le ferait une start-up lexicale, mais pour rendre dicible ce qui est refoulé. De même que les situationnistes inventèrent le détournement, nous pouvons détourner les mots imposés, saboter les slogans, tordre le vocabulaire dominant jusqu’à le faire parler malgré lui.
« Le détournement, loin d’être une nouvelle écriture, est la fin de toutes les écritures : la réutilisation subversive de tous les mots volés. »
Une parole qui recommence
Tout commence avec le langage. Et tout se perd quand il se perd. Dans un monde qui ne tolère que l’information, la parole doit être le lieu du sens et de la beauté. Une parole anachronique, incompressible. Une parole réveillée.
Pour tout dire, romantisée (Novalis).
Nous en dirons plus une autre fois.
Annexion
MINISTÈRE DE LA COHÉSION COGNITIVE Observatoire Européen des Flux Sémantiques Direction de la Communication Adaptative et des Interfaces Humaines
ÉLÉMENTS DE RÉFLEXION POUR UNE STRATÉGIE POST-VERBALE EUROPÉENNE
Vers une société harmonisée par la fluidification sémantique
Résumé exécutif :
Dans un contexte de transition numérique accélérée, de complexification des échanges intersubjectifs et de saturation linguistique des environnements cognitifs, le langage historique est désormais identifié comme vecteur de frictions, de parasitages émotionnels et de dérives interprétatives. Le présent document propose une orientation positive, inclusive et durable vers un paradigme post-verbal, fluide et régulé.
I. Constat d’obsolescence du langage hérité
Les modèles linguistiques traditionnels (verbalisation articulée, discours, rhétorique, etc.) présentent des limites structurelles : surcharge cognitive due à la polysémie et à la syntaxe ; variabilité culturelle générant des risques de non-alignement ; charge émotionnelle incontrôlable (passion, colère, nostalgie, ironie) ; traçabilité faible des intentions dans les interactions orales non scriptées.
Par ailleurs, les études menées par l’Observatoire (2023–2026) démontrent une corrélation significative entre intensité verbale et instabilité sociale (indice S.S.I. > 0.42).
II. Vers une communication épurée, quantifiée et directe
Le langage n’a plus vocation à être un vecteur de profondeur, mais un canal de convergence. La multiplication des outils de synthèse, des tableaux émotionnels interactifs et des protocoles de réponse automatique permet d’abandonner progressivement le langage lourd au profit de formats ultra-légers : icônes universelles (emoji-sémantiques unifiés) ; matrices de réaction instantanée (MI-RI) ; grammaires à 24 items (protocole ORSA – Oralité Réduite Simplifiée et Algorithmique).
« Dire moins, c’est interférer moins. S’ajuster mieux. » (Charte de Lisbonne pour l’Harmonisation Cognitive – article 2.1).
III. Les bénéfices socio-cognitifs du post-verbal
Clarté démocratique : la disparition des nuances inutiles réduit les risques de mésinterprétation.
Inclusivité augmentée : disparition des dominations symboliques liées au niveau de vocabulaire.
Prévention des conflits : appauvrissement contrôlé de la langue = réduction des charges affectives.
Interopérabilité cognitive : vers un langage translinguistique à base de séquences simplifiées (QR-texts + réactions intégrées).
À terme, l’objectif est d’atteindre un langage mondial standardisé, compatible avec l’Internet des objets, les assistants cognitifs, les interfaces neurales et les assistants conversationnels de confiance.
IV. Recommandations stratégiques (phase pilote 2020–2030)
1. Intégration des grammaires simplifiées dans les interfaces publiques (hôpitaux, sécurité, éducation).
2. Campagnes de sensibilisation aux risques liés à la surcharge verbale (syndrome logocentrique chronique).
3. Substitution progressive des pratiques discursives dans l’enseignement par des modules interactifs emoji-sémantiques.
4. Création d’un Service Public Européen de la Communication Allégée (SPECA) — garant des seuils sémantiques tolérables.
« Ce que l’on ne dit pas ne peut être mal interprété. Ce qui reste à penser peut être co-piloté. »
Document validé en séance plénière du Comité de Pilotage des Ambiances Sémantiques, le 28 juillet2026.
[Fin du document Observatoire Européen des Flux Sémantiques – Département Langue et Cohésion Pour une Europe fluide, accessible et unifiée par le silence partagé.]
Machine : du grec ancien μηχανή (mēkhanḗ) : invention ingénieuse, artifice, moyen détourné pour atteindre un but. Le mot machine n’a pas pour origine l’idée de régularité mécanique, mais bien celle d’un artifice rusé. La machine est liée à l’illusion et non pas immédiatement à l’industrie ou à l’automatisme. C’est à partir de la Renaissance qu’elle sera identifiée à un assemblage de pièces mécaniques. L’idole (du grec eidôlon, « image, apparence ») est un objet construit qui mime la vie, la puissance, la présence d’un dieu ou d’un pouvoir. C’est une figure prétendument animée, qu’on adore comme si elle était vivante. Une machine est, elle aussi, un artefact construit, mais qui va plus loin : elle agit, se meut, simule une action autonome. Elle donne l’illusion du vivant par le mouvement. La machine est, en quelque sorte, une idole animée, un eidôlon qui bouge : un simulacre en action.
L’erreur la plus commune de notre époque, y compris parmi ses critiques, consiste à croire que les machines gouvernent le monde. Que les ingénieurs sont devenus rois, que les technocrates président aux destinées humaines.
Les machines ne commandent pas, elles obéissent. Elles obéissent à une seule injonction : faire de l’argent. La technique n’est pas autonome. Elle est instrumentalisée, orientée, financée, déployée par une instance supérieure, plus ancienne et plus totale : la logique de la valeur. Ce n’est pas l’ingénieur qui donne ses ordres à la société, c’est l’argent qui donne ses instructions à l’ingénieur. Toute technologie, aujourd’hui, n’est conçue, lancée, diffusée que si elle promet une rentabilité, une capture, une exploitation, une expansion de la marchandise à un domaine encore vierge : le corps, le vivant, l’intimité, le lien, la forêt, le langage, le rêve. L’innovation n’est rien d’autre que l’avant-garde de la valorisation, le moyen de transformer ce qui échappait encore au marché en valeur d’échange, en flux monétisable.
Mais ce que la logique de la valeur opère, ce n’est pas simplement une rationalisation profitable des activités, c’est une transmutation générale. Une alchimie inversée. Non plus la transformation du plomb en or, mais celle de la vie en valeur, de la nature en marchandise, de l’expérience en donnée, du lien en service.
Tout est capté, converti, représenté, mis en équivalence. Tout devient fétiche. Les objets, les êtres, les gestes, les affects : tout reçoit un double abstrait, monétaire et/ou numérique, qui se substitue à lui ; le spectacle au sens strict : non pas illusion, mais réalité devenue autonome sous forme d’image et de circulation de valeurs.
Il s’agit ni plus ni moins d’un processus religieux, dans le sens propre du terme : adoration d’idoles fabriquées, croyance collective dans des abstractions qui déterminent nos vies.
La technologie est à la fois le culte contemporain de ces puissances abstraites et leur bras opérateur. Elle ne sert pas l’homme, elle sert l’argent devenu monde.
La domination technologique est l’infrastructure fonctionnelle de la valorisation. C’est parce qu’il faut automatiser, accélérer, standardiser, mesurer, contrôler en vue de la valorisation que l’on déploie des machines, des algorithmes, des capteurs, des réseaux, des interfaces. Le monde n’est pas devenu numérique par amour du progrès, mais parce que l’analogique était trop lent, trop opaque, trop résistant à la mise en équivalence. Il fallait des interfaces pour capter l’attention, des plateformes pour transformer le lien en monétisation, des objets connectés pour faire parler les corps.
La numérisation est le prolongement logique de la marchandisation intégrale, une extension de la logique de la valeur à tous les recoins du monde et de l’humain. Ce que la machine accomplit, c’est la mise à distance, la séparation, la conversion. Elle installe partout le règne du mesurable, du quantifiable, de l’optimisable. Elle ne fait pas qu’assister la déshumanisation : elle l’encode. Ce que l’on appelle encore « valeur », dans le vocabulaire économique, n’est que la forme spectaculaire de la perte, son inversion occulte. Chaque fois qu’un domaine de la vie est transformé en valeur, il est en réalité dévalorisé dans son sens, sa richesse, son intensité. La forêt transformée en actif carbone, la parole transformée en post, etc. La valorisation est une négation active. Ce qu’elle laisse derrière elle, ce sont des ruines ontologiques. Tout est réduit à sa capacité à circuler, produire, se vendre, au propre comme au figuré.
Le véritable enjeu est là : reprendre contact avec ce qui échappe à la valeur. Ce n’est pas une question économique, mais existentielle.
La vie commence là où quelque chose peut encore avoir lieu sans avoir à devenir une valeur.
Il faut partir d’un constat universellement occulté : la valeur n’est pas dans les choses. Les choses sont dépourvues de valeur. Les choses sont. Elles sont là. Elles ont leurs propriétés, leur usage, leur histoire, leur devenir. Sous l’emprise de la valeur, elles sont dépossédées de leur existence pour lui substituer une existence magique, au sens illusionniste : les choses sont ce qu’elles valent. C’est à partir de là que commence la misère du monde, dont la pseudo-richesse des pseudo-riches est le miroir inversé. La valeur est l’abstraction devenue propriété des choses. C’est pourquoi une marchandise n’est qu’accidentellement ce qu’elle est : elle est essentiellement ce qu’elle vaut. Le commerce ne se contente pas de faire circuler les choses. Il les produit comme illusions : les choses se mettent à communiquer, penser, désirer, vivre et communient sur l’autel de la valeur. L’IA en est l’aboutissement, l’algorithme en est le catéchisme.
La distinction marxienne, martienne plutôt, entre valeur d’usage et valeur d’échange reste dans le langage de l’économie. Elle demande quelle sorte de valeur possède la chose alors qu’il faudrait se demander pourquoi la chose a une valeur, pourquoi la valeur vaut, pourquoi valoir vaut. La réponse est évidemment dans la question : valoir vaut tout simplement parce que seule la valeur vaut, parce qu’elle est tout ce qui vaut, parce que rien ne vaut sans valeur.
Cette tautologie a incendié le monde et c’est l’argent qui a allumé le feu, par quoi les choses particulières sont consumées avant même d’être consommées.
Dans la société du spectacle, il faut quelque chose de plus : il ne suffit plus que les choses valent. Il faut qu’elles aient l’air de valoir. La marchandise devient image d’elle-même. Elle ne communique plus seulement son prix : elle communique un statut, une promesse, une manière de vivre, une identité. La valeur économique se double d’une valeur spectaculaire qui transforme la chose en représentation d’elle-même. La marchandise devient alors parfaitement agissante : elle est ce que nous valons d’être. L’activité humaine se retourne contre elle-même. Les hommes avaient besoin de vivre entre eux et d’échanger leurs activités. Désormais, ce sont les choses qui vivent, tandis que les hommes s’activent pour les faire vivre.
Le spectacle accomplit cette dépossession en faisant de la communication des marchandises le langage général de la société. Nous regardons les marchandises parler de nous. Puis nous nous reconnaissons dans ce qu’elles disent. Et ce qu’elles disent nous fait vivre.
La critique de la valeur ne peut être une critique du prix, de l’exploitation ou de la répartition des pseudo-richesses. Elle doit porter sur la substitution progressive, multimillénaire, de la valeur à la réalité. Car lorsque tout doit être valorisé, tout doit d’abord être séparé de ce qu’il est afin de pouvoir devenir quelque chose qui vaut. C’est l’aliénation généralisée. Il ne reste plus alors qu’une étrange inversion : nous avons fini par demander aux choses combien nous valions. La valeur est l’envahisseur universel par lequel les choses ont pris notre place.
La question centrale n’est pas de savoir combien vaut le monde, mais ce que la valeur a fait du monde.
Le monde est devenu illisible, non parce qu’il est vide, mais parce qu’il est saturé de sens imposés.
I. Saturation du monde et nécessité d’un désenvoûtement
Le monde contemporain est sursignifiant. L’image, le langage, la donnée, le commentaire et l’algorithme ont saturé l’expérience jusqu’à la rendre ininterprétable autrement que par les canaux dominants. Chaque chose est déjà interprétée avant d’être vue, chaque geste est pris dans un réseau de significations qui précède et dévore toute possibilité de rencontre.
Contre cela, l’indésinterprétation est une opération de libération. Ni simplement refus d’interpréter, ni délire herméneutique supplémentaire, elle désigne un geste d’interruption, de suspension active des systèmes d’intelligibilité totalisants. C’est une stratégie de désolidarisation intérieure vis-à-vis des constructions interprétatives du pouvoir.
Elle prolonge le geste de Nietzsche : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations », puis elle va plus loin. Là où Nietzsche s’arrête à la pluralité des perspectives, l’indésinterprétation veut interrompre la circulation interprétative elle-même, retrouver une nudité perceptive qui ne soit plus immédiatement absorbée dans des grilles de lecture. Elle s’enracine dans la critique situationniste du spectacle : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. »
En ce sens, elle n’est ni relativisme ni nihilisme : elle veut rouvrir une possibilité de contact avec le réel non médiatisé, non encadré par les automatismes de la signification spectaculaire.
Exemples concrets :
Rejeter l’interprétation algorithmique de son propre comportement : ne pas se définir selon les catégories du marketing ou de la psychologie prédictive.
Suspendre l’interprétation affective de soi induite par les plateformes : ne jamais s’évaluer à l’aune des likes, vues, signaux de reconnaissance.
Refuser les discours experts qui transforment toute singularité en donnée : dans le médical, dans le politique, dans le psychologique.
L’indésinterprétation, en ce sens, est aussi une forme de sobriété : elle libère de la compulsion à tout faire parler, tout faire entrer dans un récit.
II. La réversibilité stratégique : armes contre le détournement systémique
Mais cette suspension ne suffit pas. Toute critique, toute singularité, même le refus, peuvent être récupérés. C’est ici qu’intervient le second concept : la réversibilité stratégique.
Dans un monde où tout peut être retourné contre son intention la réversibilité stratégique désigne la capacité à prévoir le retournement et à le retourner à son tour. C’est une théorie de la contre-récupération, un art de penser depuis l’après du retournement, comme si l’ennemi avait déjà absorbé nos gestes, et qu’il s’agissait de les piéger par avance.
Elle suppose :
La lucidité tactique : rien de ce qui est dit ou fait dans l’espace public n’est à l’abri de la récupération.
La double adresse : parler en sachant que l’ennemi écoute, prévoir son usage.
L’écriture à couches : laisser une strate immédiate et lisible, et une strate indéchiffrable à qui ne partage pas les conditions de réception.
Ici encore, Guy Debord est précurseur : ses écrits sont à la fois des critiques lisibles et des dispositifs cryptés, impossibles à instrumentaliser sans trahison manifeste. Il nous apparaît que Jaime Semprun a perfectionné cette stratégie : densité du langage, refus de l’idéologie explicite, ironie corrosive, rendant tout usage externe maladroit.
Exemples :
Produire un discours critique qui semble neutre ou inoffensif à l’idéologie dominante, mais qui contient des clés de lecture explosives.
Créer des formes esthétiques non intégrables dans les circuits commerciaux.
Saboter de l’intérieur un système en feignant d’en adopter les codes.
La réversibilité stratégique est une ruse contre la ruse du pouvoir. Elle suppose une intuition de la guerre des formes, et la capacité à déployer des tactiques asymétriques : écrire sans être pris, parler sans être vidé, faire sans être récupéré.
Penser depuis la brèche
Ces deux concepts, indésinterprétation et réversibilité stratégique, forment ensemble une résistance existentielle et théorique dans un monde où tout tend à devenir lisible, exploitable, assimilable. Il s’agit non de se retirer, mais de dérober la sensibilité, le geste, la pensée, aux circuits de captation. Il s’agit de penser depuis la brèche, là où la parole peut encore échapper, là où la stratégie n’est plus adaptation, mais invention imprévisible.
La société de l’argent, si elle est composée d’industries, de technologies, et des nuisances en tous genres qui vont avec, n’est, en son principe actif, ni industrielle, ni technologique, ni un ensemble de nuisances à rallonge, mais la société de l’argent, l’argent comme société.
Il n’y a plus de monde, l’argent a remplacé le monde. Il n’y a plus de civilisation, seulement la domination de l’argent. Quand nous parlons de civilisation, c’est en se référant certes à la cité, comme lieu où se rassemblent ceux qui ont non seulement un intérêt commun à se rassembler, mais un attrait les uns pour les autres (philia), mais encore plus fondamentalement, en se référant à la civilité, où s’enracina originellement la dite civilisation, civilité impliquant la reconnaissance de l’autre comme un autre soi-même, mais autre que soi-même, impliquant un partage et un tissage du commun, par où chacun s’enrichissait non pas seulement de l’autre, mais d’être avec l’autre, de l’être avec.
Ce processus d’humanisation comme communisation s’est heurté au processus de domination, particulièrement aux environs du néolithique, en tant que processus d’accroissement d’une puissance séparée ; processus guidé par le savoir saisi comme outil de domination ; savoir prendre, savoir soumettre : le savoir saisi en tant qu’instance séparatrice.
Il n’y avait alors plus rien à partager, ni à tisser ; plus d’enrichissement singulier pluriel, mais seulement à fixer socialement, juridiquement, transactionnellement la séparation des maîtres et des esclaves, unis cependant ordinairement dans une même considération-sidération envers l’éclat, la brillance de la puissance.
Et c’est l’or, non dans son utilité matérielle, proche du vide, mais dans la symbolique de son éclat, qui fut logiquement choisi pour représenter cette puissance, qui devint ipso facto puissance de la représentation.
La civilisation devint donc très vite celle de la représentation, sous toutes les formes séparées et séparatrices que l’on put imaginer : les fameuses superstructures, mais aussi leurs infrastructures, jusqu’à la société du spectacle, qui n’est plus une société, mais un spectacle, le spectacle d’une société.
La civilité devait donc elle aussi s’effondrer, pour laisser place au commerce impitoyable des marchandises qui ont ce point commun de représenter brièvement l’argent, qui représente la puissance.
Elles doivent toutes briller, le temps de s’échanger contre l’argent, pour enrichir l’argent,qui n’en brillera que davantage.
L’étoilement dont aurait pu être fait le tissage de nos humanités s’est pris dans la toile du spectacle, l’être-avec est devenu l’être-avoir, où l’être s’est fait avoir, dans tous les sens du terme.
Certes alors, logiquement, la terre est épuisée, empoisonnée, la planète est malade, mais plus encore le sont les relations humaines.
Certes la civilisation industrielle, ou plutôt la civilisation devenue industrielle, la civilisation s’étant équipée industriellement, a tout recouvert et remplacé et donc logiquement tout falsifié, détruit, pollué, dénaturé, mais c’est toujours d’abord l’argent qui a tout recouvert et remplacé, falsifié, dénaturé.
Et c’est toujours d’abord cela que nous vivons tous, la désertification, dénaturation, etc., de l’humain, bien plus toxique encore que des pesticides ; tous ces humanocides que diffusent à haute dose et en continu les rapports marchandisés ; au travail, dans les loisirs, partout, tandis que l’argent brille comme jamais, de tout l’éclat que nous avons perdu, sans l’avoir jamais vécu.
Il faudrait donc évidemment-urgemment s’en prendre à l’industrialisation démente, se soucier radicalement des nuisances matérielles, mais l’urgence vitale, que nous vivons tous au quotidien, est de retisser singulièrement-solidairement nos humanités, puisque chacun est tissé de tous les autres sous un motif jamais le même.
On en déduit que la critique de la démence industrielle est la pierre de touche de la critique radicale, de la critique qui va à la racine, mais pas sa pierre angulaire, qui est bien la critique de la société du spectacle, comme expression achevée du culte de l’argent.
Le dépérissement généralisé de ce culte, la dissolution du mensonge économique, suivis des premiers démantèlements prioritaires de leurs superstructures et infrastructures ; telle sera l’œuvre de l’assaut général contre la société du mensonge universel.
PS. On nous a dit qu’il était déjà trop tard. On pense qu’il est encore trop tôt.
Tout ce qui s’était éloigné dans une représentation s’insinue désormais dans le vécu, en tant que vécu de la représentation. Dans le monde réellement remplacé, le faux est un moment du faux. Le spectacle n’est plus un ensemble d’images, mais un rapport social entre des images, médiatisé par des personnes. Les individus deviennent les opérateurs du flux par lequel ils organisent leur rapport au monde. Ce qui apparaissait autrefois comme contemplation se présente maintenant comme participation : cette participation est l’activité même par laquelle le spectacle se reproduit. Le spectacle ne se contente plus d’exposer des images : il forme les sujets capables de les produire. Les hommes ne sont plus seulement spectateurs du monde représenté ; ils sont les producteurs ordinaires de sa représentation, mais ce qu’ils produisent circule et leur échappe aussitôt, parce que l’abondance des images impose la nécessité de leur circulation continue. La circulation permanente devient la forme visible de la vie sociale. Plus les individus produisent d’images, plus ils dérivent dans le monde qu’elles composent. L’activité par laquelle ils s’expriment est aussi celle par laquelle ils se conforment. Le spectacle organise ainsi la formation des producteurs de leur propre spectacle. L’expérience elle-même se modèle sur les formes de sa représentation possible. La vie sociale s’ordonne autour de cette visibilité généralisée. L’intégration apparente de tous dans la circulation des images devient la forme générale de la séparation. Chacun participe au spectacle commun, dans les conditions qui lui sont données. L’unité du spectacle réside dans la forme unique de visibilité qu’il impose. Les individus y cherchent la confirmation de leur existence, quand cette confirmation dépend du mouvement même qui les dépasse. Ainsi le spectacle produit les hommes qui produisent les images auxquelles ils se soumettent.