– Dans la lignée des situationnistes, réinstaller – patiemment et dans la durée – une critique radicale de la domination-falsification planétaire : la domination, pour être comprise doit être saisie à la racine, et sa racine, c’est l’aliénation de plus en plus poussée de l’humain.
– Dans la lignée des situationnistes, réinvestir méthodiquement et centralement leur outillage théorique : par application des concepts de spectacle, d’aliénation, de falsification. Nous partons de ce constat auquel plus rien n’échappe : « Le spectacle s’est mélangé à toute réalité, en l’irradiant » (Guy Debord).
– Contrairement aux situationnistes, montrer et pratiquer la possibilité et la puissance libératrice immédiate et à long terme d’une émancipation intérieure. Nous puisons et puiserons dans la totalité de l’héritage philosophique ou spirituel, qu’il s’agit de libérer et de renouveler.
– Contrairement aux situationnistes, nous tenir méthodiquement à distance de l’éristique (qui privilégie et manipule l’affrontement polémique au prix de la vérité, de la justesse, de la mesure et de la fraternité). L’éristique, c’est le spectacle comme vérité du langage : « le vrai doit paraître faux et le faux vrai » (Schopenhauer).
Our goals and methods, simplified vision.
In the lineage of the situationists, to reinstall – patiently and over time – a radical critique of planetary domination-falsification: domination, in order to be understood, must be grasped at its root, and its root is the ever-increasing alienation of the human.
In the line of the situationists, to methodically and centrally reinvest the situationist theoretical toolkit: by applying the concepts of spectacle, alienation, and falsification. We start from this observation from which nothing escapes: « The spectacle has mixed with all reality, irradiating it » (Guy Debord).
Unlike the situationists, we want to show and practice the possibility and the immediate and long-term liberating power of an inner emancipation. We draw and will draw from the totality of the philosophical or spiritual heritage, which it is a question of liberating and renewing.
Contrary to the situationists, we will methodically keep our distance from eristics (which privileges and manipulates polemical confrontation at the cost of truth, correctness, measure and fraternity). Eristics is the spectacle as the truth of language: « the true must appear false and the false true » (Schopenhauer).
La séquence zemmour, qui est là pour durer, fait évidemment partie de la pente dans laquelle nous entraîne le dernier moment de la société du spectacle : le contrôle social simultanément autoritaire et démocratique : formaté par le haut par l’orwellisation massive des pensées et autogéré par le bas par l’affrontement des nouveaux variants de la non-pensée volontaire.
Il n’est plus temps de penser, de prendre du recul, mais d’aboyer vers l’avant, en endossant et en faisant endosser aux « ennemis » les étiquettes infamantes massivement diffusées et relayées par les politiques, les médiatiques et les zéros sociaux affamés de vengeance, dans l’état si avancé de décomposition et d’impuissance où se trouvent leurs existences.
Les catégories caricaturales, biaisées et le plus souvent délirantes auxquelles recourt la sémantique zemmourienne en toc, et qui occupent le devant de la scène médiatique-spectaculaire n’ont pour seul but que d’infiltrer les têtes et d’y remplacer l’activité consciente ; qu’on les reprenne ou qu’on s’y oppose.
Le mode dominant d’utilisation des mots par les médiatiques et les politiques puis, à la suite, par une immense quantité pyramidale de commentateurs, se situe ainsi au croisement :
– de l’hypnose,
– du discours performatif (lorsque l’énoncé d’une chose la fait advenir),
– de la prédiction autoréalisante (lorsque l’énoncé active une réaction),
– et du principe de proférence (à force de proférer un fait, on l’inscrit comme fait dans la tête des gens).
De sorte que se dessinera et se diffusera, dans l’ombre des mots, le fantôme de la chose.
C’est ainsi que le Covid est devenu une hantise bien plus contagieuse qu’un virus, que « l’invasion islamiste » a effectivement envahi les esprits, et que la « guerre civile » est déjà là, puisqu’ il suffit de le dire.
L’orchestration n’a évidemment rien de compliqué : elle relève simplement du martèlement monocorde à haute intensité.
Quant à vouloir y répondre, on voit assez dans quel combat perdu d’avance on s’engagerait. Car se lancer dans le rappel de ce qu’est une invasion, ou bien l’islam, ou encore une guerre civile, etc., demande, dans un ordre croissant de difficultés ; beaucoup de temps, une considérable dépense d’énergie, assez de rigueur et de constance pour produire des démonstrations, croiser et synthétiser des références ; et enfin trouver un espace pour l’exposer, et des oreilles encore capables d’écouter – tout en sachant qu’en face, on effacera le tout d’un seul biais.
Car on ne lutte plus, à ce stade de chosification de toute pensée, contre des idées, ni même des slogans, mais contre des bombes à fragmentation : chaque « mot » se répand et pénètre les consciences en y produisant dans toutes les directions la chose dont il parle.
La représentation de la chose agit dès lors au même titre que la chose, et produit ainsi des comportements identiques à ceux que produirait l’existence réelle de la chose.
On appellera cela la prestidigitation verbale volontaire, et c’est juste la version linguistique de la servitude du même nom. Enchainé à une représentation performative, le spectateur en devient le défenseur fanatique. A ce stade, la réalité n’a plus aucune importance : le spectateur la bombarde de dénis enthousiastes. Vous pouvez alors faire de lui à peu près tout ce que vous voulez. D’ailleurs il le fait maintenant tout seul. Il est temps de passer au vote : et la « démocratie » verrouillera le tout.
Exterminer. Du latin « exterminare » : chasser, bannir, rejeter : de « ex », hors, extérieur, et « terminus », terme, limite.
Sens premier : faire disparaître, et, par extension, faire périr.
Sens propre : Détruire jusqu’à l’anéantissement.
Sens figuré : user extrêmement.
Exemple : Ex–terminer l’humanité : Terminer de mettre l’humanité des êtres humains à l’extérieur des êtres humains.
Mise en œuvre. Projet inconscient de la société du spectacle (devenu actuellement conscient pour la plupart des dominants) : exiler les désirs et les pensées des humains dans des représentations préfabriquées : les y enfermer et les y restreindre.
Description du processus (actuellement en phase terminale) :
Sur plusieurs décennies, une colonisation massive du vécu par des images, véhiculées par les marchandises, au point que le vécu devienne essentiellement consommation d’images. Production simultanée d’une vaste panoplie d’images avec leur mode d’emploi mimétique : les images sont livrées avec normes et contraintes et accompagnées d’une publicité intensive vantant la nécessaire rivalité généralisée dans l’identification aux images.
Lorsque cette colonisation du vécu a vaincu, c’est-à-dire lorsqu’elle s’est suffisamment emparée de la réalité, on observe la substitution progressive, méthodique, scientifique de la réalité par les images. Les consommateurs passifs des images de la société du spectacle (période allant approximativement de 1950 à 1990) en deviennent des acteurs, au sens théâtral : chacun est invité à jouer le personnage qui lui a été attribué. Vivre consiste alors désormais à faire vivre son image.
Une fois la réalité ainsi transformée de fond en comble, l’humain n’a plus, en surface, de lieu pour être et, en profondeur, n’a plus lieu d’être. Ses minces chances de survie impliquent alors de s’insensibiliser à sa propre misère existentielle ; mais cette insensibilité est sa misère existentielle.
On observe alors que toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent de telles conditions implacables de falsification s’annonce comme une immense accumulation de zombies.
Les personnes ayant conservé leur sensibilité sont contraintes d’immigrer : certaines immigrent géographiquement, mais il n’y aura bientôt plus nulle part où aller.
Les autres immigrent spirituellement et se trouvent confrontées à cette alternative : soit tourner sans fin à l’intérieur d’elles-mêmes, soit parvenir à s’élever au-dessus d’elles-mêmes.
Exterminate. From the Latin « exterminare »: to drive out, banish, reject: from « ex », outside, exterior, and « terminus », term, limit.
Primary meaning: to make disappear, and, by extension, to make perish.
Proper meaning: to destroy to the point of annihilation.
Figurative meaning: to use up extremely.
Example: Exterminate humanity: To finish putting the humanity of human beings outside of human beings.
Implementation. Unconscious project of the society of the spectacle (become currently conscious for the majority of the dominants): to exile the desires and the thoughts of the human beings in prefabricated representations: to lock up them and to restrict them there.
Description of the process (currently in its terminal phase):
– Over several decades, a massive colonization of the lived experience by images, conveyed by the goods, to the point that the lived experience becomes essentially consumption of images. Simultaneous production of a vast panoply of images with their mimetic instructions for use: the images are delivered with norms and constraints and are accompanied by intensive publicity praising the necessary generalized rivalry in the identification with the images.
– When this colonization of the lived has won, that is to say when it has sufficiently seized reality, we observe the progressive, methodical, scientific substitution of reality by images. The passive consumers of the images of the society of the spectacle (period going approximately from 1950 to 1990) become actors, in the theatrical sense: each one is invited to play the character which was allotted to him. To live consists from now on in making live its image.
– Once reality has been transformed from top to bottom, the human being no longer has, on the surface, a place to be and, in depth, no longer has a place to be. His slim chances of survival imply then to be insensitive to his own existential misery; but this insensitivity is his existential misery.
– One observes then that all the life of the societies in which such implacable conditions of falsification reign is announced as an immense accumulation of zombies.
– Those who have retained their sensibility are forced to immigrate: some immigrate geographically, but there will soon be nowhere else to go.
– The others immigrate spiritually and are confronted with this alternative: either spinning endlessly within themselves, or rising above themselves.
In order not to tire ourselves unnecessarily, we will limit ourselves here to a few key stages.
First of all, we must make it clear that we are obviously not criticising activity, nor the fact of producing, and even less so creation. What we are aiming at is the massive installation of forced and coerced labour at the centre of existence all over the planet. The vast majority of the world’s population spends most of their time doing this. Moreover, the vast majority of them are engaged in repetitive, poor and external tasks. This has meant an incredible loss of creativity, an unimaginable drying up of talents, and an unhappy life for everyone and for all of humanity for thousands of years. The world of merchandise is there to compensate for this abysmal misery: others create for you, others have talents in your place, and others live exciting lives. On the surface. And what counts is precisely to maintain the circular need to consume appearances. Every commodity is worth more than anything else for the amount of appearance it gives off.
So how did we get here?
It all began in the Neolithic period, between 10,000 and 5,000 BC, when profitability became the guiding principle of activities. It is this that dictates the establishment of hierarchies and fixed social statuses. Art as a separate compensatory activity begins to appear, whose prestige imposes itself on all and whose symbolic force cements society, while the latter divides into itself, separating itself from nature, which it also divides. It is already the spectacle that makes society, even if we are still very far from the society of the spectacle.
On the other hand, we are now very close to slavery, which is indeed particularly profitable.
A few thousand years of perfecting this advantageous social division, even more than the techniques, and we find ourselves in that ancient Greece where labour, understood as servile and separate production, condemns humans to be nothing more than the « animated objects » of their masters. What is worthy of the blow of true humans is to cultivate themselves, but of a culture that is already separate: separate from nature and from other species, separate from their own production, separate from the human totality, separate from everything. It is at this point that representation, whether artistic, spiritual or philosophical, takes off into a world apart, where the unity of life can no longer be restored, but only contemplated.
It was not until the twentieth century that forced labour, on which human society is built, began to be evoked for what it is: a fundamentally dehumanising activity. It must be said that Marx had been there, and in his Manuscripts he analysed the strangeness in which the life of workers was suffocating, a strangeness known as alienation, a term to be taken in all senses of the word: work operates a division from self to self – from body to body, from body to hand, from body to head, from head to heart – so radical that it drives one mad. Fortunately, to support this threatening insanity, there is commodity fetishism: that sweet straitjacket that paralyses the movement of life while simultaneously giving the illusion of living it.
Besides Marx, it is always interesting to read or reread what Nietzsche, Lafargue, Russel, Vaneigem and many others have written on the subject.
The end point of all these criticisms is the same in our opinion: it is indeed the totality of life on earth that calls for a radical revolution, by which the most modest production of the humblest among us begins to radiate an earthly solarity, because it radiates living, fulfilled humanity.
It will be this, or our end.
L’esclavage du travail et la mise en spectacle de la société à travers l’histoire.
Pour ne pas nous fatiguer inutilement, nous nous limiterons ici à quelques étapes marquantes. Nous devons préciser avant tout que nous ne critiquons évidemment pas l’activité, ni le fait de produire et moins encore la création. Ce que nous visons, c’est l’installation massive au centre de l’existence, sur toute la planète, du travail contraint et forcé. L’immense majorité de la population mondiale passe l’essentiel du temps à ça. En outre, il s’agit pour l’immense majorité de tâches répétitives, pauvres et extérieures. Ce qui implique depuis des millénaires pour tout un chacun et pour toute l’humanité une invraisemblable perte de créativité, un inimaginable dessèchement des talents, un vécu malheureux. L’univers de la marchandise est justement là pour compenser cette misère abyssale : d’autres créent pour vous, d’autres ont des talents à votre place, et d’autres vivent des vies passionnantes. En apparence. Et ce qui compte, c’est justement d’entretenir le besoin circulaire de consommer des apparences. La moindre marchandise vaut d’abord pour la dose d’apparence qu’elle diffuse. Et donc, comment en est-on arrivé là ? Tout commence au néolithique, entre 10 000 et 5 000 ans avant notre ère, quand la rentabilité devient le guide des activités. C’est elle qui commande d’instaurer hiérarchies et fixités des statuts sociaux. L’art comme activité séparée compensatrice commence à apparaître, dont le prestige en impose à tous et dont la force symbolique cimente la société, pendant que celle-ci se divise en elle-même, se sépare de la nature, qu’elle divise également. C’est déjà le spectacle qui fait la société, même si nous sommes encore très loin de la société du spectacle. Nous sommes par contre tout proches désormais de l’esclavage, qui est effectivement particulièrement rentable. Quelques milliers d’années à perfectionner, bien plus encore que les techniques, cette avantageuse division sociale, et nous nous trouvons dans cette Grèce antique où le travail entendu comme production servile et séparée, condamne des humains à n’être que les « objets animés » de leurs maîtres. Ce qui est digne du coup des véritables humains, c’est de se cultiver, mais d’une culture déjà séparée : séparée de la nature et des autres espèces, séparée de sa propre production, séparée de la totalité humaine, séparée de tout. C’est à ce moment que la représentation, qu’elle soit artistique, spirituelle ou philosophique, prend son essor dans un monde à part, où l’unité de la vie ne peut plus être restaurée, mais seulement contemplée. Il faut attendre le vingtième siècle pour que le travail forcé, sur quoi s’édifie la société humaine commence à être évoqué pour ce qu’il est : une activité foncièrement déshumanisante. Il faut dire que Marx est passé par là, qui analyse précisément dans ses Manuscrits l’étrangeté dans laquelle s’asphyxie la vie des ouvriers, étrangeté connue sous le nom d’aliénation, appellation à prendre dans tous les sens du terme : le travail opère une division de soi à soi – du corps au corps, du corps à la main, du corps à la tête, de la tête au cœur – tellement radicale qu’elle rend fou. Heureusement, pour supporter cette démence menaçante, il y a le fétichisme de la marchandise : cette douce camisole de force qui paralyse le mouvement de la vie tout en donnant simultanément l’illusion de la vivre. Outre Marx, il est toujours intéressant de lire ou relire ce qu’ont écrit sur le sujet Nietzsche, Lafargue, Russel, Vaneigem et bien d’autres. Le point d’aboutissement de toutes ces critiques est le même selon nous : c’est bien la totalité de la vie sur terre qui appelle une révolution radicale, par laquelle la plus modeste production du plus humble d’entre nous se met à rayonner une solarité terrestre, parce que rayonne en elle l’humanité vivante épanouie. Ce sera ça, ou notre fin.