
Catégorie : Nos contributions.
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Nos efforts, nos ennuis, nos échecs, l’absurdité de nos actes proviennent la plupart du temps de l’impérieuse nécessité où nous sommes de figurer des personnages hybrides, hostiles à nos vrais désirs sous couvert de les satisfaire.
Le rôle est cette caricature de soi que l’on mène en tous lieux, et qui en tous lieux introduit dans l’absence.
Et plus la vie quotidienne est pauvre, plus s’exacerbe l’attrait de l’inauthentique. Et plus l’illusion l’emporte, plus la vie quotidienne s’appauvrit. Délogée de l’essentiel à force d’interdits, de contraintes et de mensonges, la réalité vécue paraît si peu digne d’intérêt que les chemins de l’apparence accaparent tous les soins. On vit son rôle mieux que sa propre vie.
Mais tant vont les noms aux choses que les êtres les perdent.
De même que nous sommes condamnés à la survie, nous sommes condamnés à faire « bonne figure » dans l’inauthentique.
Si l’individu voulait considérer le monde non plus dans la perspective du pouvoir mais dans une perspective dont il soit le point de départ, il aurait tôt fait de déceler les actes qui le libèrent vraiment, les moments les plus authentiquement vécus, qui sont comme des trous de lumière dans la grisaille des rôles.
Observer les rôles à la lumière du vécu authentique, les radiographier si l’on veut, permettrait d’en détourner l’énergie qui s’y est investie, de sortir la vérité du mensonge. Travail à la fois individuel et collectif.
Egalement aliénants, les rôles n’offrent pas pour autant la même résistance. On se sauve plus aisément d’un rôle de séducteur que d’un rôle de flic, de dirigeant, de prêtre. C’est ce qu’il convient pour chacun d’étudier de très près.
Collectivement, il est possible de supprimer les rôles. La créativité spontanée et le sens de la fête qui se donnent libre cours dans les moments révolutionnaires en offrent de nombreux exemples. Quand la joie occupe le cœur du peuple, il n’y a ni chef ni mise en scène qui puisse s’en emparer.
C’est sans conteste de l’inadaptation à la société du spectacle que viendra une nouvelle poésie du vécu, une réinvention de la vie.
Extraits librement agencés du Traité de savoir-vivre à l’usage
des jeunes générations
L’effacement de la personnalité accompagne fatalement les conditions de l’existence concrètement soumise aux normes spectaculaires, et ainsi toujours plus séparée des possibilités de connaître des expériences qui soient authentiques, et par là de découvrir ses préférences individuelles. L’individu, paradoxalement, devra se renier en permanence, s’il tient à être un peu considéré dans une telle société. Cette existence postule en effet une fidélité toujours changeante, une suite d’adhésions constamment décevantes à des produits fallacieux. Il s’agit de courir vite derrière l’inflation des signes dépréciés de la vie. La drogue aide à se conformer à cette organisation des choses ; la folie aide à la fuir.
Guy Debord, Commentaires sur La société du spectacle. -

La notion d’observatoire renvoie pour nous étymologiquement à la théorie (de θεωρέω, theôréô : « examiner, regarder, considérer ») : l’action d’observer. C’est peu de choses, et nous sommes peu de choses. Nous n’avons pas idée d’être une avant-garde de quoi ou de qui que ce soit, mais nous nous efforçons, dans et par nos observations, de marcher au pas de la réalité (« être d’avant-garde, c’est marcher au pas de la réalité » – I.S, numéro 8).
Nous n’avons ni la prétention de faire aussi bien que les situationnistes, ni d’en être les héritiers, et nos publications à ce jour montrent assez ce qui nous en rapproche et ce qui nous en distingue.
En très bref, ce qui nous en rapproche, c’est de reconnaître activement – c’est-à-dire en nous en servant – la vérité pratique centrale du concept de spectacle (centralement), pour la compréhension et l’intelligence du monde. Ce qui nous en distingue, c’est d’une part une plus grande ouverture à des positions différentes, dont nous cherchons les compatibilités, et aussi de ne pas avoir l’injure ou l’insulte faciles, ce qui nous semble justement un peu trop facile, et sans intérêt.
Une des motivations à l’origine de la formation de l’observatoire, est d’avoir longuement constaté à quel point d’une part le concept de spectacle était intégré au spectacle, pour être si possible définitivement désamorcé ; d’autre part, et a contrario, systématiquement éludé, oublié, abandonné, dans la très grande majorité des publications à vocation ou prétention radicale.
Nous nous sommes efforcés jusqu’ici, avec nos moyens, de le ramener au jour, non par coquetterie ou comme décoration, mais pour en actualiser la réappropriation ; et à vrai dire pour l’instant nous sommes plutôt satisfaits des premiers résultats.
Au-delà de ces points rappelés (déjà abordés dans la revue), nous ne prétendons à rien ; certainement pas à devenir une nouvelle internationale, pas plus à reprendre pour une énième fois le bilan sur les situationnistes (et les post-situationnistes), que ce soit pour les encenser ou les salir.
Ils nous ont beaucoup servi, nous nous en servons. Il n’y a pas d’exclusive là-dedans, ni d’exclusion.
On nous a reproché, tout-à-fait gratuitement, de leur vouer un culte, parfois du seul fait de citer Debord, ou bien de vouloir apporter quelque chose de plus ou de nouveau à l’excellence définitive de tout ce qu’ils auraient fait et dit, du seul fait de ne pas nous borner à les citer ou du fait plus douteux encore d’oser ajouter le terme situationniste à notre activité.
Il ne transparaît pourtant nulle part aucun culte de Debord dans nos productions ; nous n’avons pas non plus bricolé quelque nouveau concept foudroyant et nous ne sommes pas plus situationnistes que toute personne qui utilise, plus ou moins consciemment, l’outillage théorique anti-spectaculaire.

Enfin, pour terminer ce petit tour d’horizon, nous dirons quelques mots sur ce qui peut se dire ici et là à notre propos et aussi sur les contacts qui peuvent s’établir avec nous.
Si on nous tient généralement dans un silence prudent (ce que nous pouvons comprendre) et l’ignorance délibérée (ce qui est un sort banal que nous assumons volontiers), on a pu déjà, quoique très rarement encore, évidemment nous calomnier à divers degrés de délire, de manipulation ou de ressentiment. Nous disons qu’il suffit à toute personne honnête de s’enquérir de qui le fait et de comment, pour renvoyer tout naturellement ces crachats à l’expéditeur.
Mais nous avons aussi et bien plus souvent reçu des marques de sympathie et d’intérêt, qui évidemment nous font le plus grand bien, et nous aident à grandir, puisque nous sommes assurément critiquables.
Et puis enfin, nous recevons assez régulièrement des propositions de collaborations. Certaines sont, de toute évidence, suspectes (et comiques), et il n’a pas été trop difficile de les dissuader jusqu’ici. D’autres sont apparemment pleines d’enthousiasme, mais très désarmées ou motivées par l’espoir d’associer son nom à notre entreprise, ce que son anonymat suffit à décourager, une fois qu’il a été rappelé. Enfin quelques-unes, discrètes, apportent de très utiles contributions à la poursuite et l’amélioration de notre entreprise.
Nous ne savons pas si celle-ci aura à la fin été utile à l’époque, ou du moins à quelques-uns dans cette époque, mais nous ne pouvions pas faire moins que ce que nous essayons de faire, qui est une préparation stratégique à la fonte de la banquise de la société du spectacle.

PS. Un extrait amusant d’un échange récent :
« … Je serai ravi de discuter sérieusement de la société du spectacle… pas sûr que Debord apprécie les épigones… »
« Pour tout vous dire Debord n’apprécierait probablement pas que qui que ce soit parle au nom de l’internationale situationniste… donc, par respect pour lui, je décline votre offre. »
- L’offre de discussion que vous déclinez était de vous… Pour le reste, nous ne parlons pas au nom de l’internationale situationniste. De même, nous ne parlons pas au nom de Debord, pour évaluer ce qu’il apprécierait ou non. Par respect pour lui d’une part, et aussi parce que nous ne sommes pas ses suivistes. Il eut suffit de jeter un œil sur nos publications, sans même le faire sérieusement, pour comprendre tout cela. Nous préférons, au respect passif des situationnistes, en faire usage librement. Sans autre prétention.
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On trouve sur la page d’accueil du site : d’autres éléments de présentation, les archives de nos publications, un moteur de recherche par mots clés, les liens des 3 PDF de la revue, les liens du livre Généalogie du dieu argent.
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Observations about the observatory.
The notion of observatory refers for us etymologically to theory (from θεωρέω, theôréô: « to examine, look at, consider »): the action of observing. This is little, and we are little. We have no idea of being a vanguard of anything or anyone, but we strive, in and through our observations, to walk in step with reality (« to be vanguard is to walk in step with reality » – I.S, number 8).
We have no pretension of doing as well as the situationists, nor of being their heirs, and our publications to date show enough of what brings us closer to them and what distinguishes us from them.
In very short, what brings us closer is the active recognition – that is, the use – of the central practical truth of the concept of spectacle for the understanding and intelligence of the world. What distinguishes us from it is, on the one hand, a greater openness to different positions, whose compatibilities we seek, and also not to have the easy insult or the insulting, which seems to us precisely a little too easy, and without interest.
One of the motivations at the origin of the formation of the observatory, is to have noticed for a long time to what extent on the one hand the concept of spectacle was integrated to the spectacle, to be if possible definitively defused, on the other hand, and a contrario, systematically evaded, forgotten, abandoned, in the very great majority of the publications with a radical vocation or pretension.
We have tried until now, with our means, to bring it back to the day, not by coquetry or as a decoration, but to actualize its reappropriation; and to tell the truth, for the moment we are a little satisfied with the first results.
Beyond these recalled points (already addressed in the journal), we don’t pretend to do anything; certainly not to become a new international, nor to take up for the umpteenth time the assessment of the situationists (and post-situationists), whether to praise them or to sully them.
They have served us well, we are using them. There is no exclusivity in this, no exclusion.
We have been reproached, quite gratuitously, for worshipping them, sometimes for the mere fact of quoting Debord, or for wanting to bring something more or something new to the definitive excellence of everything they have done and said, for the mere fact of not limiting ourselves to quoting them, or for the even more dubious fact of daring to add the term situationist to our activity.
However, nowhere in our productions is there any cult of Debord; nor have we cobbled together some new lightning concept, and we are no more situationists than anyone else who uses, more or less consciously, the theoretical tools of anti-spectatorship.
Finally, to conclude this little overview, we would like to say a few words about what may be said here and there about us and also about the contacts that may be established with us.
If we are generally kept in a cautious silence (which we can understand) and deliberate ignorance (which is a commonplace fate that we gladly accept), we have already been slandered, although very rarely, to varying degrees of delirium, manipulation or resentment. We say that it is enough for any honest person to inquire who is doing it and how, to naturally return this spittle to the sender.
But we have also and much more often received expressions of sympathy and interest, which obviously do us a great deal of good, and help us to grow, since we are certainly open to criticism.
And finally, we receive quite regularly proposals of collaborations. Some of them are obviously suspicious (and comical), and it has not been too difficult to dissuade them so far. Others are apparently full of enthusiasm, but very disarmed or motivated by the hope of associating their name with our company, which their anonymity is enough to discourage, once they have been called back. Finally, some of them, discreetly, make very useful contributions to the continuation and improvement of our enterprise.
We don’t know if this one will have been useful in the end, or at least to some in this time, but we couldn’t do less than what we are trying to do, which is a strategic preparation to the melting of the ice of the spectacle society.
PS. An amusing excerpt from a recent exchange:
« …I’d be happy to have a serious discussion about the society of the spectacle…not sure Debord appreciates the epigones… »
« To tell you the truth, Debord probably wouldn’t appreciate anyone speaking on behalf of the situationist international… so, out of respect for him, I decline your offer. »
- The offer of discussion that you decline was from you… For the rest, we do not speak in the name of the situationist international. Likewise, we do not speak in the name of Debord, to evaluate what he would or would not appreciate. Out of respect for him on the one hand, and also because we are not his followers. It would have been enough to look at our publications, without even doing it seriously, to understand all this. We prefer, to the passive respect of the situationists, to use them freely. Without further pretension.
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On the home page of the site you will find: other elements of presentation, the archives of our publications, a keyword search engine, links to the 3 PDFs of the review, links to the book Genealogy of the Money-God.
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« Qui regarde toujours, pour savoir la suite, n’agira jamais : et tel doit bien être le spectateur. »
Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle.Une importante majorité approuve la contestation.
Où sont-ils ?
15 millions devant la télé pour le chef de l’État, 10 millions regardant les autres chaînes (bien nommées).
La révolte par procuration.
Si tous ceux qui se déclarent révoltés… se révoltaient, les rues, les lieux de travail, de consommation, les symboles de la finance, les antennes des médias… seraient envahis depuis des semaines par des dizaines de millions de personnes et ça déborderait de partout.
On en reste aux images.
Casser le scénario, casser les séquences, casser le rapport passif-consumériste, casser la société du spectacle.
On en est loin.
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Nous rendons publics ces quelques éléments de discussion interne, à toutes fins utiles (les commentaires sont ouverts pour toute contribution éventuelle sous quelque forme que ce soit).

- Nous sommes face à un coup d’état décomplexé d’une oligarchie, d’une élite mafieuse et mondiale. D’où l’arrogance des décisionnaires. La décision du conseil d’état, loin d’être une surprise vu les précédents, est une provocation assumée par ceux qui ont la force et le droit pour eux, cache misère de ce triste spectacle de domination. Cependant cette clique déconnectée n’a pas pris la mesure de la vague protestataire et populaire qui s’accumule depuis les gilets jaunes. Macron apparaît comme la marionnette d’une dictature qui ne survivra pas à la décision du conseil constitutionnel. Il ne passera pas l’été ou au pire l’automne. Nous entrons dans la phase de résistance violente du peuple qui a compris, comme l’écrivait Simone Weil, que les partis politiques et le droit, sont les instruments, non de la démocratie, mais de la conquête du pouvoir et du maintien au pouvoir par l’auto légitimation de la loi, d’une caste économique. Le fascisme est là. Il n’est pas un accident de l’histoire, mais la logique même du capitalisme qui tend naturellement au monopole de l’économie et donc à l’esclavage généralisé, et au contrôle absolu du pouvoir et des esprits lorsque la technologie le permet, ce qui est le cas depuis la révolution informatique. Macron fera la fin de Louis XVI. Il vient de légitimer et de fonder la résistance violente à ce système.
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- Ce que sent intuitivement le peuple, c’est que le droit ne vise pas le juste, mais à légitimer le pouvoir dont le droit est l’émanation.
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- Lorsque la supercherie éclate au grand jour et dissipe l’illusion collective dans la croyance à la démocratie et que cela s’accompagne du sentiment d’humiliation face au mépris persistant d’un pouvoir verrouillant ostensiblement tous les contre pouvoirs, nous entrons de plain pied dans la phase révolutionnaire. L’extrême centre dont le pouvoir en place se réclame n’est que l’autre nom du fascisme. Il appelle naturellement son pendant, la révolution.
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- La question que je me pose, c’est celle de la cohésion du peuple par rapport à son usure, les contraintes qui pèsent sur lui, ses restes d’illusions, ses divisions, son découragement face à l’immensité des forces et mécanismes qui le tiennent, et enfin a-t-il retrouvé à ce stade assez d’intelligence collective pour mener un combat créatif : sabotages, boycotts, occupations, perturbations d’un côté ; solidarités, générosités, de l’autre.
- J’avais bien senti dès le début de l’année que les conditions d’un bouleversement insurrectionnel étaient réunies, tout en mesurant à quel point le peuple était pour ainsi dire à réinventer, tant il a été aliéné, atomisé et divisé depuis si longtemps.
- Ce qui me semble sûr, c’est que la situation lui donne la possibilité de se reformer. Mais il y a de tels obstacles externes et internes qu’il me semble qu’il faudra encore bien des événements pour opérer les décantations nécessaires.
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- Il me semble que ce sont les situations et les obstacles qui obligeront le peuple à élever son niveau d’intelligence collective et de résistance créative. C’est l’adversité qui forgera et unifiera le peuple. À ce stade, il y a des peuples, difficiles à cerner et à définir mais les bonnets rouges, les gilets jaunes, les victimes de la tyrannie sanitaire et de la crise covid, maintenant les retraites, tout cela tend à unir, à fusionner les attentes, les rancœurs et les désillusions face aux institutions qui ont montré leur degré de soumission à l’oligarchie et leur corruption. Il n’y plus de retour en arrière possible. Nous rentrons dans une phase d’accélération du mouvement après une première phase légitimiste et légaliste. La phase qui vient remettra en cause l’institution même de la cinquième république. Nous entrons dans une période cruciale où le pouvoir va se raidir, où des puissances étrangères auront aussi intérêt à soutenir le parti de la révolte ou celui de la répression dans un scénario à la syrienne. Tout est possible. Nous vivons peut-être en direct, depuis 2005 et le référendum trahi, les prémisses d’une crise de régime qui ressemble fort à la crise préludant à la guerre d’Espagne. Tout est possible.
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- Nous assistons à la lente mais sûre cristallisation des colères et, à travers elles, de la lente prise de conscience par le peuple de sa réalité sociale et historique comme force politique.

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La démence productiviste et les méthodes manipulatoires de management écrasent et déshumanisent les salariés ordinaires jusqu’au bout de la nuit.
Jamais maladies, accidents du travail, souffrances physiques et psychologiques n’ont atteint un tel niveau.

« La Mise à Mort du Travail », série documentaire de Jean-Robert Viallet est disponible sur You Tube (liens ci-dessous).
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Présentation courte de la série par le réalisateur :
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Raoul Vaneigem, avril 2023. Extraits
La démocratie totalitaire qu’a instaurée la dictature du libre-échange a été contrainte de rafistoler la peur dont aucun pouvoir hiérarchique ne peut se passer. Après la retombée d’une panique suscitée par la gestion tragi-comique du coronavirus, après le flop de la terreur nucléaire importée d’Ukraine, après une trop incertaine invasion d’extra-terrestres, on se serait volontiers rabattu sur ce furoncle d’extrême droite qui avait servi à Mitterrand pour assainir sa fistule pétainiste, mais l’abcès était crevé de longue date.
C’est donc à une terreur en panne d’idéologie, à une répression aveugle, à un viol collectif, à une horreur sans appellation contrôlée que recourent désormais les forces de l’Ordre étatique et supra-étatique.
Nous sommes la proie d’un fascisme botté, casqué, motorisé, violant, violeur, matraqueur, éborgneur, tueur. Il ne relève pas du parti d’extrême-droite, même si celui-ci applaudit à ses exploits.
Sa barbarie porte le sceau de la légalité. Elle est le mode d’expression des milices gouvernementales et mondialistes. Le fascisme est le bras armé du parti de la mort. Il est par excellence le culte de la charogne. Il en perçoit la dîme.
Ensauvagés par le ressentiment, les frustrations dont ils se vengent en tabassant et en massacrant ce qui passe à portée, les policiers ont quelques raisons de se gausser de notre indignation, de nos protestations humanitaires, de nos pétitions, de nos cahiers de doléances. Pourquoi se priveraient-ils de ricaner quand ils nous voient implorer la clémence de pantins mécanisés dont ils enragent secrètement d’être la vile serpillière ?
Ce qu’ils attendent fébrilement n’est pas qu’on les aime mais qu’on les haïsse.
Leur haine de soi et de la vie se nourrit de la peur qu’ils éprouvent et qu’il propagent. Les conflits du passé ne manquaient pas de clarté. L’ennemi faisait sens, il était le nazi, le communiste, l’envahisseur, le barbare venu d’ailleurs. Mais pour taper sur une foule de promeneurs, quelle raison la matraque invoquera-t-elle si, par le plus improbable des hasards, il lui arrive de penser ?
Cette absence de raison est par elle même une question. Ne pas y répondre la renvoie au demandeur. Il se peut qu’elle tourne et se retourne en lui, qu’elle le taraude de son absurdité. Mais combien de temps prendra-t-elle pour inciter la troupe à dresser la crosse en l’air ?
L’autre solution est de répondre mais en n’apportant pas la réponse attendue. Quelle est la réponse espérée ? L’exécration, le rejet, le mépris, la tenue de combat, la descente dans l’arène. Un comportement où nous perdrions notre humanité pour avancer en porte-à-faux et entrer en barbarie.
Puisque la réaction attendue est « on va vous rendre l’existence impossible », décrétons, à l’inverse, « nous allons vous rendre la vie possible. » Non par esprit de provocation mais parce que nous restons fidèles au projet humain qui est le nôtre.
Il serait illusoire, voire ridicule, de miser sur un travail de dissociation du policier, qui lui laisse une chance de recouvrer son humanité en désertant la machine à broyer le vivant, dont il est lui-même victime. Mais que risquons-nous à lui signifier – de loin et à l’abri de ses réflexes sado-masochistes – que nous ne voulons ni pardon ni talion ? Que nous voulons seulement que la vie soit à tous et à toutes, sans exclusion.
Nous n’avons pas de message à adresser, nous avons une expérience à mener sans discontinuer. Il nous appartient de poursuivre l’occupation de notre terre, d’autogérer notre eau, de fonder partout dans le monde des micro-sociétés où les assemblées permettent à chacun la libre expression de ses désirs, leur affinement, leur harmonisation (l’expérience zapatiste montre que c’est possible.)
Osez parler d’utopie et de chimère alors que la France retrouve l’élan qui la libéra de l’Ancien régime ? Alors que s’esquissent sous nos yeux des collectivités où s’incarnent dans l’authenticité vécue ces idées d’égalité, de liberté, de fraternité, qui avaient été vidées de leur substance ?
Notre révolution sera celle de la jouissance contre l’appropriation, de l’entraide contre la prédation, de la création contre le travail.
Ne rien céder sur l’invariance de notre projet humain tisse une cohésion existentielle et sociale qui a les moyens et l’ingéniosité de pratiquer une guérilla démilitarisée soumettant à un harcèlement constant le totalitarisme étatique pourrissant.
Ceux qui misent sur notre essoufflement ignorent que le souffle de la vie est inépuisable. A courir en revanche partout où l’on détruit leurs machines, comment les oppresseurs ne s’étoufferaient-ils pas à perdre haleine ?
Nous entrons dans l’ère de l’autogestion et du renversement de perspective.
Nous n’avons connu de vie que sous l’ombre glacée de la mort. Nous n’avons rien entrepris sans penser que notre entreprise était vaine et insensée.
La France, en se soulevant, ouvre au monde des voies radicalement nouvelles. La créativité poétique du « peuple des bassines » s’inscrit dans un mouvement d’autodéfense du vivant appelé à croître, à se fédérer, à multiplier, non par volontarisme mais parce que c’est cela ou se momifier dans un environnement sans insectes et sans oiseaux.
Nous ne sommes ni Sisyphe ni Prométhée, nous refusons les sacrifices, à commencer par le sacrifice de notre existence. Nous sommes des individus conscients que la vie et la terre leur ont été données avec un mode d’emploi dont ils sont en tant qu’humains les seuls détenteurs.
La vie en quête d’humanité a tous les droits, elle n’a aucun devoir. Tel est le renversement de perspective qui nous affranchit du ciel des Dieux et des idées, et nous remet droit debout, bien ancrés sur la terre.
Nous sommes arrivés à un point de rupture avec un passé qui nous a mécanisés (le comportement militaire en fait partie). Nous sommes le point de départ d’un présent qui ne régressera plus. Nous sommes la renaissance d’une vie que rien n’a réussi à étouffer et qui maintenant revendique sa souveraineté.
Regardez ! Nous étions une poignée de gueux, le gratin des rien-du-tout. Nous sommes des millions à découvrir une intelligence du vivant qui nous tient quitte de l’intelligence morte, qui nous a gérés comme des choses. Nous ne sommes plus une marchandise. Nul besoin de fanfaronner pour le faire savoir. Commençons par la base : plus d’école inféodée au marché, plus d’agriculture dénaturée, plus d’ordres à donner ni à recevoir !
Il faut cesser de raisonner en termes de victoire et de défaite, comme des encasernés. La militarisation des corps et des consciences, ça suffit !
Ce qui effraie le Pouvoir, c’est moins le grand nombre des opposants que la qualité de la vie qu’ils revendiquent. Lors des grèves anciennes, les patrons redoutaient moins l’ampleur numérique du mouvement que la joie profonde qui animait les insurgés. Ils avaient les moyens d’en venir à bout grâce au chantage habituel du « pas de travail, pas de salaire ! ».
Alors que le capitalisme annonce aujourd’hui sans ambages que la hausse du prix des denrées et la baisse des salaires sont inéluctables, que l’on m’explique comment le chantage traditionnel a la moindre chance d’obtenir une reprise générale du travail ! On comprend en revanche que l’État – tenu d’enrichir ses pourvoyeurs – n’ait plus, pour masquer sa faillite sociale, qu’à tabasser ce peuple dont la présence le terrorise. Mais pendant combien de temps ?
Qu’on ne nous accuse pas de vouloir abattre l’État. Il s’abat tout seul et il s’abat sur nous.
Son inutilité dévastatrice nous met en demeure de palier, par la création de zones d’autodéfense du vivant, la disparition programmée des biens dont il nous pourvoyait jadis quand il se souciait d’une communauté citoyenne. Ce n’est pas le tout de mourir, il faut bien vivre !
Rien ne résiste à l’autodéfense du vivant.
Il n’est pas une seule forme de gouvernement qui n’ait fait le malheur des peuples censés bénéficier de ses bienfaits. A peine sortis des pires dictatures, nous avons hérité de la meilleure, si l’on peut qualifier ainsi un totalitarisme économique où le politique perd pied tant se déversent et s’amoncellent en cette fin de parcours les excréments de ce qui fit la gloire du passé – aristocratie, démocratie, oligarchie, impérialisme, monarchie, autocratie et tutti quanti.
C’est de ce tout-à-l’égout où ils s’enlisent que nos ennemis prétendent mener contre nous une guerre à outrance ? Voire ! Nous sommes capables de frapper, de disparaître, de resurgir où on nous attend le moins. Nous avons appris des guérillas traditionnelles que leur échec fut moins le fait de la violence répressive que de leur propre organisation interne où se perpétuait la structure hiérarchique du monde dominant. Souvenez vous de l’effarement des élites françaises devant les gilets jaunes : « où sont donc les chefs, les responsables avec qui discuter ? » Eh non ! Il n’y en avait pas. Faisons en sorte qu’il n’y en ait jamais !
L’autogestion est une expérience qui a prouvé sa viabilité dans l’Espagne révolutionnaire de 1936, avant d’être écrasée par le parti communiste. Elle est l’organisation par le peuple de la satisfaction des besoins et des désirs de celles et de ceux qui le composent. Ses principes théoriques prennent naissance dans le vécu des collectivités où lutter ensemble enseigne un art des accords et des discordances qui n’est pas étranger aux résonances musicales de l’existence individuelle et de la nature. Partout où apparaissent des zones d’autodéfense du vivant, l’intelligence du cœur l’emporte sur l’intelligence de la tête et enseigne à tout réinventer.
Ce que mai 1968 nous a légué de plus radical, c’est le projet d’occupation d’usines où les prolétaires commençaient à envisager de les faire tourner au profit de tous et de toutes (éventuellement en les reconvertissant). Le parti communiste s’y opposa violemment, ce fut sa dernière victoire avant l’effondrement définitif.
Le travail parasitaire et la spéculation boursière ont fait disparaître les lieux de production socialement utiles mais la volonté d’occuper des lieux où nos racines sont les racines du monde n’a pas fléchi. Récupérer les rues, les places, les communes, c’est un combat qui se livre à la base. Il n’est pas tolérable que les nourritures empoisonnées par l’industrie agro-alimentaire pourrissent l’air ambiant et pénètrent dans nos cuisines où nous avons le bonheur de concocter des plats sains et savoureux.
La terre est un lieu de jouissance humaine, non une jungle où règnent la prédation et l’appropriation. Nos libertés sont nourricières. Nous assistons à la renaissance d’une vie qui n’a que des commencements et ignore qu’il existe une fin.
Nous n’avons qu’un monde meilleur à offrir.
Raoul Vaneigem, le 9 avril 2023.

(Photo by pascal lachenaud / AFP)