à propos du Mausolée des Intellectuels, de Mehdi Belhaj Kacem.
Hölderlin avait raison : « on peut tomber dans la hauteur, comme on peut tomber dans la profondeur ». Pas besoin, en effet, des joujoux aérospatiaux d’Elon Musk pour se satelliter loin du réel, nos intellectuels médiatiques l’ont une fois de plus prouvé lors de ces dernières années ! Sanction icarienne : se retrouver claqué au sol.
Voici l’argument, limpide, imparable, du Mausolée des Intellectuels, titre du dernier ouvrage de Mehdi Belhaj Kacem, ouvrage particulièrement virulent qui risque de faire date dans l’histoire de l’entre-soi malodorant des intellectuels-collabos (une quasi-redondance, en 2022).
Dans ce qui était à l’origine une lettre ouverte à Alain Badiou, Mehdi Belhaj Kacem réhabilite l’art de la missive (mot qui sonne comme missile, en l’occurrence à longue portée) pour « rendre la honte encore plus honteuse en la livrant à la publicité » (Marx, Debord).
Finis, les propos timides et compassés, le pas de vagues, le souci de respectabilité : il faut redevenir féroce et ne pas hésiter à y aller franco de port dans l’invective, tout en donnant au lecteur des outils conceptuels et des arguments pour lutter contre– en l’occurrence, ses sbires et ses laquais. Même et surtout s’ils se proclament intellectuels, avec tout ce que cela devrait impliquer de responsabilité.
Le mot « intellectuel » peut recouvrir plusieurs définitions. Considéré sous un angle technique (« où l’intelligence a une part prédominante ou excessive »), il est alors platement synonyme de « cérébral ». Sociologique (« dont la vie est consacrée aux activités intellectuelles »), sa définition manque de pertinence pour appréhender la crise de la notion – qui fait l’objet de ce Mausolée. Être intellectuel renvoie avant tout à une position éthique et politique, celle du courage de la vérité et de la lutte contre l’injustice (rappelons que le mot « intellectuel » est né durant l’affaire Dreyfus).
Avoir le courage de la vérité, lutter contre l’injustice, et non complaire au pouvoir, alimenter la version officielle : voyons voir ce qu’il en est, en 2022.
Que se passe-t-il depuis bientôt trois ans ? Une offensive sans précédent (car planétaire) contre les peuples du monde entier. Un feu d’artifice de mensonges, de corruption, d’abus de pouvoir. Entre les mesures liberticides délirantes et meurtrières (les « confinements » d’un autre âge, aux effets désastreux), les transferts de richesse obscènes (les GAFAM, les grands patrons), son corollaire la paupérisation de la majeure partie de la population, le contrôle renforcé (au mépris du consentement libre et éclairé comme du secret médical), le bourrage de crâne médiatique, la maltraitance des enfants et des vieux, la santé mentale en lambeaux de la plupart des jeunes, les suicides, les soignants suspendus dans le vide…
Ce n’est pas, cela saute aux yeux, un simple « serrage de vis » (cet euphémisme un peu décevant est de Quintane), mais bel et bien une boucherie. Qui a trinqué ? Comme d’habitude, les pauvres, les précaires, les suicidés de la société.
L’État et les gangs mafieux du Capital en faillite se foutent des surnuméraires, des pauvres, des fragiles, des réfractaires – qu’ils ont pour but d’asservir, de diviser, de réprimer, d’exterminer, d’anéantir. Ce n’est pas de l’incurie mais de la logique directe, quand la situation a tout pour devenir explosive.
Là où l’on aurait éthiquement attendu, de la part des intellectuels, des prises de positions lucides et courageuses, qu’a-t-on vu ? Dans la grande majorité des cas, lâches et carriéristes, ils ont préféré rester muets (par peur de ne plus pouvoir passer sur les plateaux télé, de ne plus pouvoir publier, d’être ostracisé).
D’autres ont préféré aller plus loin dans le déshonneur (le déshonneur des intellectuels, pour pasticher le titre d’un pamphlet de Benjamin Péret) et servir la soupe du gouvernement, de l’OMS, de Bill Gates, du WEC, des médias mainstream, en un mot : de l’oligarchie (politique, financière, médiatique, sanitaire – l’intégration spectaculaire fait qu’on ne peut les envisager séparément) en approuvant toutes leurs mesures néo-sanitaires, voire en leur en demandant de plus strictes.
Encore plus de confinements (facile de se confiner dans 100 mètres carrés à Port-Royal, un peu moins dans un HLM du 93 ou dans une chambre de bonne) !
Plus de masques, même pour les enfants, qui ne seront jamais assez formés à la docilité !
Plus de QR codes ! Plus de flicage !
Qu’on laisse nos anciens crever dans la solitude !
Allez, la musique.
Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
Le monde mental
Messssieurs
N’est pas du tout brillant
Et sitôt qu’il est seul
Travaille arbitrairement
S’érigeant pour soi-même
Et soi-disant généreusement en l’honneur des travailleurs du bâtiment
Un auto-monument
Répétons-le Messssssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement.
Jacques Prévert
De la part de gros vendus comme Enthoven (grand bourgeois médiatique moralisateur, toujours du bon côté du manche), rien d’étonnant : ils servent leurs maîtres. Mais venant de « Résistants Majeurs », de « Révolutionnaires Prolétariens » comme Badiou, Zizek, Rancière, Lordon et toute la clique radical-chic, c’est tout de suite plus comique ou tragique ou tragi-comique. Badiou, qui s’en prend logiquement plein la terrine dans cet essai, avait pourtant forgé dans son libelle sur Sarkozy un concept amusant : le pétainisme transcendantal. L’ex-maoïste non-repenti (« mieux vaut un désastre qu’un désêtre », dixit), qui se pâmerait dans la Chine du « zéro covid »… Bravo champion, c’est toi qui l’illustres le mieux, désormais. De Mao à Macron, avec appel du pied à Bill Gates, c’est un sans faute.
Le cas Badiou est paradigmatique (l’universitaire bourgeois – pléonasme – donneur de leçons de radicalité à un peuple qu’il ne connaît que par ouï-dire mass-médiatiques, tout en « oubliant » de nous préciser quelle place il occupe dans le champ intellectuel), mais il est loin d’être isolé.
Citons un passage jubilatoire du livre, inspiré des « Grandes têtes molles » de Lautréamont :
“Badiou, la-Vertu-Incarnée (comme un ongle)”;
“Zizek, le lénino-lacanien-de-CNN”;
“Rancière, la Barbara-Cartland-de-l’universitaire-de-gauche »;
“Lordon, le spinoziste-psychorigide”;
“Lagasnerie, le VRP-de-Soros”;
“Onfray, la philosophie-dans-le-comptoir”;
“BHL, l’atlantiste-génocidaire”;
“Enthoven, le playboy-acéphale”;
“Milner, le linguiste-à-lapsus”;
“Chomsky, le linguiste-cacochyme”;
« Balibar, le coco-loco”;
“Paul Preciado, l’euthanasiste-chic »…
Wall of shame non-exhaustif : il y a encore beaucoup de place dans le gros intestin du Père Ubu (Meillassoux pourra toujours faire passer son silence pour du debordisme, personne n’est dupe).
Cela n’allait pas passer inaperçu.
Dans un souverain mépris des conséquences, Mehdi Belhaj Kacem reprend à sa façon la tradition surréaliste-situationniste de l’injure.
Goût du saccage, jeu de massacre libérateur. De ces gens-là il n’y a à attendre que de l’exécrable et du risible. Ils se sont déshonorés et se déshonoreront encore, jusqu’à l’extase : partage des eaux. Tout est à reconstruire, sans eux, contre eux, ici, maintenant.
Comme l’écrivait Jaime Semprun, dans son Précis de récupération, autre superbe dénonciation, mais cette fois des intellectuels-récupérateurs des années 70 : « Il y a des gens que l’on passe comme des ponts. »
« Greenwashing functions as an ideology, in the sense of Marx: it is not so much a deliberate lie as a structural phenomenon of inversion of reality in the common consciousness. We can also say that it is part of what Guy Debord called the « spectacle »: a staging that, while expressing the dreams of a sleeping humanity, screens the real world and the dynamics that shape it, and ends up anaesthetizing minds in the face of a deleterious mode of organization, socially and humanly. »
Excerpt from: Greenwashing. Manuel pour dépolluer le débat public, collective work directed by Aurélien Berlan, Guillaume Carbou, Laure Teulières.Moins
« Le greenwashing fonctionne comme une idéologie, au sens de Marx : ce n’est pas tant un mensonge délibéré qu’un phénomène structurel d’inversion de la réalité dans la conscience commune. On peut aussi dire qu’il relève de ce que Guy Debord nommait le « spectacle » : une mise en scène qui, tout en exprimant les rêves d’une humanité endormie, fait écran sur le monde réel et les dynamiques qui le façonnent, et finit par anesthésier les esprits face à un mode d’organisation délétère, socialement et humainement. »
Extrait de : Greenwashing. Manuel pour dépolluer le débat public, ouvrage collectif dirigé par Aurélien Berlan, Guillaume Carbou, Laure Teulières.
Le salariat est le viol généralisé de l’activité humaine, la déshumanisation du travailleur, dont l’activité consiste seulement à adopter 𝘭𝘦𝘴 𝘱𝘰𝘴𝘪𝘵𝘪𝘰𝘯𝘴 𝘲𝘶𝘪 𝘧𝘰𝘯𝘵 𝘫𝘰𝘶𝘪𝘳 𝘭’𝘢𝘳𝘨𝘦𝘯𝘵, positions fameusement décrites par le jeune Marx dans ses célèbres Manuscrits de 1844 : « le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence… dans le travail, celui-ci ne s’affirme pas, mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit… Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification… L’activité de l’ouvrier n’est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même ».
Généalogie du dieu argent, 𝘗𝘳é𝘧𝘢𝘤𝘦 (extrait).
Extract of the film « Les Temps Modernes »
Wage-labor is the generalized rape of human activity, the dehumanization of the worker, whose activity consists only in adopting positions that make money happy, positions famously described by the young Marx in his well-known 1844 Manuscripts: « labor is external to the worker, that is, it does not belong to his essence…in labor the worker does not assert himself, but denies himself, does not feel at ease, but unhappy, does not deploy free physical and intellectual activity, but mortifies his body and ruins his mind…External labor, the labor in which man alienates himself, is a labor of self-sacrifice, of mortification…The worker’s activity is not his own activity. It belongs to another, it is the loss of oneself.»
On s’est demandé ce que des humains en si grand nombre ont bien pu placer dans ce mot de « dieu » devenu quasiment imprononçable, et pas seulement pour des athées. Une infinité de choses en fait, allant du meilleur au pire. Pouvoir, tromperie, superstition, manipulation, projections, infantilisme, opium du peuple, et puis – virage -, douceur, élévation, contemplation, intimité grandiose, sentiment cosmique, amour. Amour ! Voilà encore un mot douteux ; vendu, bradé, séparé, déchiqueté, inversé. Il faudrait un jour faire un grand silence, plus vaste que tous les océans.
On a pensé à Spinoza, et à ce qu’il appelait « Dieu ou la Nature », et à ce qu’il en disait : « par réalité et par perfection, j’entends la même chose ». Il s’agirait donc de la pleine réalité existant en tant que « cause libre » – de la nature de laquelle découleraient – comme son déploiement -, toutes les nécessités, tous les déterminismes, comme autant d’attributs ; pourquoi pas, ce n’est pas si difficile à comprendre, les humains en recueillent quelques bribes en langage mathématique.
Mais qui donc peut ne serait-ce qu’ânonner trois mots plausibles à propos de cette chose si étonnante : la réalité ? Qui donc peut en mesurer la « longueur », la « largeur » et la « hauteur » sans sentir le ridicule de son échelle de mesure : les limites et les distorsions de nos perceptions et de nos instruments, du langage et du savoir humains ? Sans parler des intérêts, jamais très hauts ni très beaux, attachés à nos compréhensions.
On commençait ici à comprendre pourquoi d’anciens textes se refusaient à nommer quoi que ce soit à cet « endroit » à l’envers de toute finitude, pourquoi d’autres se bornaient à évoquer ce qui se trouve « très haut » dans un sens radicalement vertigineux.
Pourtant, d’autres textes, ou parfois les mêmes en certains endroits, évoquaient aussi une connexion avec ces « dimensions » si éloignées de toute commune mesure et compréhension humaines, et pourtant plus proches de nous que nous ne pourrons jamais l’être.
Nous ne ferons pas de liste, mais nous parlons d’une préoccupation irréductible de l’esprit – et du corps aussi – qui se rencontre chez des personnes de toutes sortes de traditions, qualifiées de « mystiques », de poètes, et d’autres noms encore, comme autant de prisons.
Il nous est apparu aussi que cette connexion affectait la façon d’être, les relations des peuples premiers, des communautés de chasseurs cueilleurs ; leurs relations entre eux, et avec les êtres non-humains, si tant est que cette distinction ait un sens (et lequel ?). François d’Assises parle de ses frères les oiseaux, chez les Achuar, les plantes et les animaux viennent s’entretenir avec les humains dans leurs rêves, et selon Rûmî, « tout l’univers est contenu dans un seul être humain : toi ».
Encore ce même vertige, qui emporte nos repères, nos habitudes, dont il ne reste rien, si vient l’extase.
Emma Orbach, la sage et folle dame qui vit sous une tente comme on vivrait dans les étoiles, ne mange ni ses poules ni ses chèvres : « je ne mange pas mes amis » et considère que les « boites magiques » (les « Smartphones ») nous privent du réel, ce réel qui, parfois semble nous envoyer des signes, et parfois de façon particulièrement insistante, mais de façon également parfaitement incompréhensible selon nos « logiques », nos « sciences ». Vous ne voyez pas de quoi il s’agit ? On ne va pas vous raconter nos propres expériences, ni même vous donner le si simple secret, mais il est temps peut-être de vous débrancher un peu de la Machine.
Nous parlons donc de franges étranges et merveilleuses de la réalité dont les nécessités, déterminations, causalités nous échappent « en mode scientifique », c’est-à-dire borgne, réduit et réducteur, mais qui ont le parfum des correspondances qu’évoquait le poète.
Pour le dire encore en terme spinoziens, se pourrait-il que la « Nature » en tant que « cause libre », se déployant en tant que telle, se joue parfois des nécessités de son propre déploiement ? Cela paraît absurde. Alors, se pourrait-il que ces nécessités rejoignent en certains instants, pour certaines éclosions, cette libre causalité qui est la sienne ? Nous serions alors ces jongleurs de la vie quotidienne dont l’adresse joueuse tient juste à l’expérience maîtrisée d’improbables équilibres entre la pesanteur et la grâce.
Voici que l’acausalité s’emparerait des causalités pour leur faire danser leurs propres mélodies.
Voici que d’abord en marge puis au centre de toutes les revendications de toutes les manifestations, se dresserait la tente d’une éternelle affirmation.
« Faith »? Derivations and hijackings.
One wondered what so many humans could have put into that word « god » that has become almost unpronounceable, and not only for atheists. An infinite number of things, in fact, ranging from the best to the worst. Power, deception, superstition, manipulation, projections, infantilism, opium of the people, and then – turn -, sweetness, elevation, contemplation, grandiose intimacy, cosmic feeling, love. Love! Here again is a dubious word; sold, sold off, separated, shredded, inverted. One day, a great silence would have to be made, larger than all the oceans.
We thought of Spinoza, and what he called « God or Nature », and what he said about it: « by reality and by perfection, I mean the same thing ». It would therefore be a question of the full reality existing as a « free cause » – from nature, from which all necessities, all determinisms, would derive – as its unfolding – as so many attributes; why not, it is not so difficult to understand, humans gather some snippets in mathematical language.
But who can even mumble three plausible words about this amazing thing: reality? Who can measure its ‘length’, ‘width’ and ‘height’ without feeling the ridiculousness of its measuring scale: the limits and distortions of our perceptions and instruments, of human language and knowledge? Not to mention the interests, never very high or very beautiful, attached to our understandings.
Here we begin to understand why ancient texts refuse to name anything at all in this « place » on the reverse side of all finitude, why others limit themselves to evoking what is « very high » in a radically vertiginous sense.
Yet other texts, or sometimes the same ones in certain places, also evoked a connection with those ‘dimensions’ so far removed from any common human measure and understanding, and yet closer to us than we can ever be.
We will not make a list, but we speak of an irreducible preoccupation with the spirit – and the body too – that is found in people of all sorts of traditions, called ‘mystics’, poets, and other names, like prisons.
It also appeared to us that this connection affected the way of being, the relationships of the first peoples, of the hunter-gatherer communities; their relationships with each other, and with non-human beings, if this distinction has any meaning (and what is it?). Francis of Assisi speaks of his brother birds, among the Achuar, plants and animals come to speak with humans in their dreams, and according to Rûmî, « the whole universe is contained in a single human being: you ».
Again, this same vertigo, which takes away our landmarks, our habits, of which there is nothing left, if ecstasy comes.
Emma Orbach, the wise and crazy lady who lives in a tent as one would live in the stars, does not eat her chickens or her goats: « I don’t eat my friends » and considers that « magic boxes » (smartphones) deprive us of reality, this reality that sometimes seems to send us signs, and sometimes in a particularly insistent way, but also in a way that is perfectly incomprehensible according to our « logic », our « sciences ». Can’t you see what it’s all about? We are not going to tell you our own experiences, nor even give you the simple secret, but it is perhaps time to unplug from the Machine a little.
We are talking about strange and marvellous fringes of reality whose necessities, determinations and causalities escape us « in scientific mode », that is to say, blind, reduced and reductive, but which have the perfume of the correspondences that the poet evoked.
To put it again in Spinozian terms, could it be that « Nature » as a « free cause », unfolding as such, sometimes plays with the necessities of its own unfolding? This seems absurd. Then, could it be that these necessities join in certain moments, for certain outbreaks, this free causality which is its own? We would then be the jugglers of daily life whose playful skill is based on the controlled experience of improbable balances between gravity and grace.
Here is where acausality would take over the causalities to make them dance their own melodies.
Here is where, first on the fringes and then at the centre of all the claims of all the manifestations, the tent of an eternal affirmation would be erected.
80% : c’est la part que représentent les images dans le trafic internet. Moins quantifiable est la fonction des images dans le trafic de sa propre personnalité.
Voici une personne. Voici un masque. Elle le protège, le travaille, le rend aussi élastique que l’exigent les pressions sociales qui commandent ses comportements.
Parfois le masque se fend et parfois il est juste très difficile à ajuster ; surtout au réveil. Sinon tout va bien : on assimile comment les autres fabriquent leurs images, comment ils s’y moulent, comment ils s’y réfugient surtout, portables à la main.
Et l’on fait pareil : on leur envoie des images, en veillant à leur cohérence, qui doit remplacer l’ancienne continuité qui faisait l’unité du « moi », et qu’on a appris à refouler, lorsque la production de la personne a suffisamment réussi à coloniser et mettre au travail tout l’espace intérieur.
Ce qui s’est perdu, c’est donc juste le sujet. A la place : un objet, qui capte tout ce qu’il peut pour conserver sa place dans le renouvellement incessant des objets mis en vitrine.
La vitrine, c’est l’ensemble de la société : la vitrine dans la rue, la vitrine sur les écrans, la vitrine au travail, la vitrine dans les croisements inévitables, la vitrine à domicile même.
L’idéal, c’est de se rapprocher de ces images efficacement modelées sur celles des vedettes : elles sont actives, précises, l’apparence semble imperturbable, comme gelée même quand elle bouge, surtout quand elle bouge.
L’idéal, c’est de réussir à s’insérer durablement dans la pantomime généralisée.
C’est à ce prix qu’on devient soi-même et la vitrine, et la marchandise.
Jusqu’à ne plus avoir pour règle d’existence que de faire vivre ce spectacle, qu’on endossera le plus vite possible dès le réveil : parvenir – enfin ! – à exécuter, de façon toute personnelle, « le mouvement autonome du non-vivant » (Debord).
How to produce your own image.
80%: this is the share that images represent in internet traffic. Less quantifiable is the function of images in the traffic of one’s own personality.
This is a person. This is a mask. She protects it, works on it, makes it as elastic as the social pressures that drive her behaviour demand.
Sometimes the mask cracks and sometimes it is just very difficult to adjust; especially when you wake up. Otherwise everything is fine: we assimilate how others make their images, how they mould themselves to them, how they take refuge in them, especially with their mobile phones in hand.
And we do the same: we send them images, taking care of their coherence, which must replace the old continuity that made the unity of the « self », and that we have learned to repress, when the production of the person has sufficiently succeeded in colonizing and putting to work the whole interior space.
What has been lost is therefore just the subject. In its place: an object, which captures everything it can to keep its place in the incessant renewal of objects put on display.
The shop window is the whole of society: the shop window in the street, the shop window on the screens, the shop window at work, the shop window at the inevitable crossroads, the shop window at home itself.
The ideal is to approach these images effectively modelled on those of the stars: they are active, precise, the appearance seems imperturbable, as if frozen even when it moves, especially when it moves.
The ideal is to succeed in inserting oneself durably into the generalized pantomime.
This is the price to pay for becoming both the showcase and the merchandise.
To the point where the only rule of existence is to keep the spectacle alive, which you will take on as soon as you wake up: to succeed – at last! – to execute, in a very personal way, « the autonomous movement of the non-living » (Debord).
L’essentialisme, en ce qui concerne les genres « homme » et « femme », consiste à déterminer exclusivement ce genre en fonction du sexe biologique : il entend réduire le genre au sexe et devra donc nécessairement tenir pour négligeable, secondaire, fictif ou douteux, et dans tous les cas inessentiel, tout ressenti différent.
Si l’essentialisme conçoit théoriquement une libération des « hommes » et des « femmes » des stéréotypes qui leur sont attribués par la société, c’est pour mieux les enfermer dans leur détermination biologique.
Ensuite, et logiquement, il rabat tout ressenti différent en direction des stéréotypes attribués par la société ou le renvoie à une improbable essence masculine ou féminine logée dans un ressenti.
Il est facile de comprendre qu’effectivement, étant donné la prégnance totalitaire des stéréotypes, une personne qui, dans nos sociétés spectaculaires, ne se sent pas ce que son sexe lui dit d’être aura tendance à se rabattre d’elle-même sur les stéréotypes en question, voire à les essentialiser.
Mais il se joue pourtant, dans la crise des identités « masculine » et « féminine », quelque chose de bien plus profond, qui échappe à toute réduction, fixation, essentialisation. Il s’agit du travail qu’opèrent les subjectivités pour s’envisager à la racine comme totalités irréductibles.
Et cette racine, ce n’est ni la biologie, ni le ressenti, mais bien cette totalité capable de s’émanciper de tout ce qui la réduit, la chosifie, l’appauvrit, lui fait obstacle dans son effort pour parvenir à sa pleine et entière auto-détermination ; en bref la sépare de son effort pour advenir.
Le dépassement des stéréotypes est inséparable du dépassement de toute réduction. Un « homme » ou une « femme » ne sont ni seulement des ressentis, ni seulement des biologies, mais seulement des états transitoires pour des subjectivités encore réduites, enfermées, appauvries, chosifiées.
Il n’y a pas des « hommes » et des « femmes », sauf « ceux » et « celles » qui s’enferment et enferment les autres dans leurs stéréotypes, leurs définitions, quels que soient ces stéréotypes, ces définitions.
Mais il y a et il peut y avoir de plus en plus – précipitant l’effondrement de toutes les identités spectaculaires -, des subjectivités évadées de tous ces stéréotypes, de toutes ces définitions, dissolvant les statuts, les paraîtres et les attributions de genre, inventant de nouveaux alliages, et les dissolvant, les réinventant ; des métamorphoses, des dépassements, transformant la boue des classifications en or de l’émancipation.
Un jour viendra – qui pour certain(e)s est déjà là -, où n’y aura plus dans les regards portés sur soi ou sur autrui ni des « hommes » ni des « femmes », mais toujours d’abord des humanités qui se rencontrent dans un geste « infiniment délicat et plein d’égards » (Rilke).
From the mud of identities to the gold of subjectivities.
Essentialism, as far as the genders « man » and « woman » are concerned, consists in determining this gender exclusively in terms of biological sex: it intends to reduce gender to sex and will therefore necessarily consider any different feeling as negligible, secondary, fictitious or doubtful, and in any case inessential.
If essentialism theoretically conceives of a liberation of ‘men’ and ‘women’ from the stereotypes attributed to them by society, it is in order to better lock them into their biological determination.
Then, and logically, it pushes any different feeling towards the stereotypes attributed by society or refers it to an improbable male or female essence housed in a feeling.
It is easy to understand that, given the totalitarian prevalence of stereotypes, a person who, in our spectacular societies, does not feel what his or her sex tells him or her to be will tend to fall back on the stereotypes in question, or even to essentialise them. However, in the crisis of ‘male’ and ‘female’ identities, something much deeper is at play, which escapes any reduction, fixation or essentialization. It is the work that subjectivities do to consider themselves at the root as irreducible totalities.
And this root is neither biology nor feelings, but this totality capable of emancipating itself from everything that reduces it, chosifies it, impoverishes it, and hinders it in its effort to achieve full self-determination; in short, separates it from its effort to become.
The overcoming of stereotypes is inseparable from the overcoming of any reduction. A « man » or a « woman » are neither only feelings, nor only biologies, but only transitory states for subjectivities that are still reduced, locked up, impoverished, chosified. There are no « men » and « women », except for « those » who lock themselves and others into their stereotypes, their definitions, whatever these stereotypes, these definitions may be.
But there are and can be more and more – precipitating the collapse of all spectacular identities – subjectivities that escape from all these stereotypes, from all these definitions, dissolving statuses, appearances and gender attributions, inventing new alliances, and dissolving and reinventing them; metamorphoses, overcoming, transforming the mud of classifications into the gold of emancipation.
A day will come – which for some is already here – when there will no longer be either « men » or « women » in the way we look at ourselves or at others, but always first of all humanities that meet in a gesture that is « infinitely delicate and full of consideration » (Rilke).