Le partage des eaux.

  • à propos du Mausolée des Intellectuels, de Mehdi Belhaj Kacem.

Hölderlin avait raison : « on peut tomber dans la hauteur, comme on peut tomber dans la profondeur ». Pas besoin, en effet, des joujoux aérospatiaux d’Elon Musk pour se satelliter loin du réel, nos intellectuels médiatiques l’ont une fois de plus prouvé lors de ces dernières années ! Sanction icarienne : se retrouver claqué au sol.

Voici l’argument, limpide, imparable, du Mausolée des Intellectuels, titre du dernier ouvrage de Mehdi Belhaj Kacem, ouvrage particulièrement virulent qui risque de faire date dans l’histoire de l’entre-soi malodorant des intellectuels-collabos (une quasi-redondance, en 2022).

Dans ce qui était à l’origine une lettre ouverte à Alain Badiou, Mehdi Belhaj Kacem réhabilite l’art de la missive (mot qui sonne comme missile, en l’occurrence à longue portée) pour « rendre la honte encore plus honteuse en la livrant à la publicité » (Marx, Debord).

Finis, les propos timides et compassés, le pas de vagues, le souci de respectabilité : il faut redevenir féroce et ne pas hésiter à y aller franco de port dans l’invective, tout en donnant au lecteur des outils conceptuels et des arguments pour lutter contre– en l’occurrence, ses sbires et ses laquais. Même et surtout s’ils se proclament intellectuels, avec tout ce que cela devrait impliquer de responsabilité. 

Le mot « intellectuel » peut recouvrir plusieurs définitions. Considéré sous un angle technique (« où l’intelligence a une part prédominante ou excessive »), il est alors platement synonyme de « cérébral ». Sociologique (« dont la vie est consacrée aux activités intellectuelles »), sa définition manque de pertinence pour appréhender la crise de la notion – qui fait l’objet de ce Mausolée. Être intellectuel renvoie avant tout à une position éthique et politique, celle du courage de la vérité et de la lutte contre l’injustice (rappelons que le mot « intellectuel » est né durant l’affaire Dreyfus).

Avoir le courage de la vérité, lutter contre l’injustice, et non complaire au pouvoir, alimenter la version officielle : voyons voir ce qu’il en est, en 2022.

Que se passe-t-il depuis bientôt trois ans ? Une offensive sans précédent (car planétaire) contre les peuples du monde entier. Un feu d’artifice de mensonges, de corruption, d’abus de pouvoir. Entre les mesures liberticides délirantes et meurtrières (les « confinements » d’un autre âge, aux effets désastreux), les transferts de richesse obscènes (les GAFAM, les grands patrons), son corollaire la paupérisation de la majeure partie de la population, le contrôle renforcé (au mépris du consentement libre et éclairé comme du secret médical), le bourrage de crâne médiatique, la maltraitance des enfants et des vieux, la santé mentale en lambeaux de la plupart des jeunes, les suicides, les soignants suspendus dans le vide…

Ce n’est pas, cela saute aux yeux, un simple « serrage de vis » (cet euphémisme un peu décevant est de Quintane), mais bel et bien une boucherie. Qui a trinqué ? Comme d’habitude, les pauvres, les précaires, les suicidés de la société.

L’État et les gangs mafieux du Capital en faillite se foutent des surnuméraires, des pauvres, des fragiles, des réfractaires – qu’ils ont pour but d’asservir, de diviser, de réprimer,  d’exterminer, d’anéantir. Ce n’est pas de l’incurie mais de la logique directe, quand la situation a tout pour devenir explosive.  

Là où l’on aurait éthiquement attendu, de la part des intellectuels, des prises de positions lucides et courageuses, qu’a-t-on vu ? Dans la grande majorité des cas, lâches et carriéristes, ils ont préféré rester muets (par peur de ne plus pouvoir passer sur les plateaux télé, de ne plus pouvoir publier, d’être ostracisé).

D’autres ont préféré aller plus loin dans le déshonneur (le déshonneur des intellectuels, pour pasticher le titre d’un pamphlet de Benjamin Péret) et servir la soupe du gouvernement, de l’OMS, de Bill Gates, du WEC, des médias mainstream, en un mot : de l’oligarchie (politique, financière, médiatique, sanitaire – l’intégration spectaculaire fait qu’on ne peut les envisager séparément) en approuvant toutes leurs mesures néo-sanitaires, voire en leur en demandant de plus strictes.

Encore plus de confinements (facile de se confiner dans 100 mètres carrés à Port-Royal, un peu moins dans un HLM du 93 ou dans une chambre de bonne) !

Plus de masques, même pour les enfants, qui ne seront jamais assez formés à la docilité !

Plus de QR codes ! Plus de flicage !

Qu’on laisse nos anciens crever dans la solitude !

Allez, la musique.

Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes

Parce que Messieurs quand on le laisse seul

Le monde mental

Messssieurs

N’est pas du tout brillant

Et sitôt qu’il est seul

Travaille arbitrairement

S’érigeant pour soi-même

Et soi-disant généreusement en l’honneur des travailleurs du bâtiment

Un auto-monument

Répétons-le Messssssieurs

Quand on le laisse seul

Le monde mental

Ment

Monumentalement.

  • Jacques Prévert

De la part de gros vendus comme Enthoven (grand bourgeois médiatique moralisateur, toujours du bon côté du manche), rien d’étonnant : ils servent leurs maîtres. Mais venant de « Résistants Majeurs », de « Révolutionnaires Prolétariens » comme Badiou, Zizek, Rancière, Lordon et toute la clique radical-chic, c’est tout de suite plus comique ou tragique ou tragi-comique. Badiou, qui s’en prend logiquement plein la terrine dans cet essai, avait pourtant forgé dans son libelle sur Sarkozy un concept amusant : le pétainisme transcendantal. L’ex-maoïste non-repenti (« mieux vaut un désastre qu’un désêtre », dixit), qui se pâmerait dans la Chine du « zéro covid »… Bravo champion, c’est toi qui l’illustres le mieux, désormais. De Mao à Macron, avec appel du pied à Bill Gates, c’est un sans faute.

Le cas Badiou est paradigmatique (l’universitaire bourgeois – pléonasme – donneur de leçons de radicalité à un peuple qu’il ne connaît que par ouï-dire mass-médiatiques, tout en « oubliant » de nous préciser quelle place il occupe dans le champ intellectuel), mais il est loin d’être isolé.

Citons un passage jubilatoire du livre, inspiré des « Grandes têtes molles » de Lautréamont :

 “Badiou, la-Vertu-Incarnée (comme un ongle)”;

“Zizek, le lénino-lacanien-de-CNN”;

“Rancière, la Barbara-Cartland-de-l’universitaire-de-gauche »;

“Lordon, le spinoziste-psychorigide”;

“Lagasnerie, le VRP-de-Soros”;

“Onfray, la philosophie-dans-le-comptoir”;

“BHL, l’atlantiste-génocidaire”;

“Enthoven, le playboy-acéphale”;

“Milner, le linguiste-à-lapsus”;

“Chomsky, le linguiste-cacochyme”;

« Balibar, le coco-loco”;

“Paul Preciado, l’euthanasiste-chic »…

Wall of shame non-exhaustif : il y a encore beaucoup de place dans le gros intestin du Père Ubu (Meillassoux pourra toujours faire passer son silence pour du debordisme, personne n’est dupe).

Cela  n’allait pas passer inaperçu.

Dans un souverain mépris des conséquences, Mehdi Belhaj Kacem reprend à sa façon la tradition surréaliste-situationniste de l’injure.

Goût du saccage, jeu de massacre libérateur. De ces gens-là il n’y a à attendre que de l’exécrable et du risible. Ils se sont déshonorés et se déshonoreront encore, jusqu’à l’extase : partage des eaux. Tout est à reconstruire, sans eux, contre eux, ici, maintenant.

Comme l’écrivait Jaime Semprun, dans son Précis de récupération, autre superbe dénonciation, mais cette fois des intellectuels-récupérateurs des années 70 : « Il y a des gens que l’on passe comme des ponts. »

Julien Bielka*/Observatoire situationniste

*Julien Bielka a publié entre autres : La valeur d’usage de « Guy Debord, son art et son temps ».


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