Certaines actions restaient rares parce qu’elles engageaient trop. Assassinats de responsables, opérations profondes en territoire adverse, frappes visant les centres de décision. Elles existaient, mais leur emploi franchissait un seuil et apparaissait comme un geste exceptionnel, susceptible d’entraîner une escalade difficile à maîtriser. Ces actions cessent d’apparaître comme des franchissements. Ce qui relevait de l’exception entre progressivement dans le répertoire ordinaire des opérations. Les seuils qui organisaient autrefois la distinction entre guerre ouverte et affrontement limité tendent à s’effacer.
Cet effacement tend à se généraliser.
La guerre cesse d’être un moment : elle devient un milieu.
Avec qui êtes-vous ? Quels assassins choisissez-vous ? Quels sacrifices des vies des autres vous semblent indispensables à votre consommation, à vos images ? La sidération est la bombe qui contient toutes les autres bombes. Il n’y aura pas d’autre réflexion que celle du miroir qui vous renvoie votre impuissance. Avec qui êtes-vous ? Avec les bourgeons.
Selon Guy Debord, dans La Société du spectacle, « le vrai est un moment du faux » ne relevait ni du paradoxe décoratif ni du relativisme. La formule désignait une configuration historique précise : le spectacle comme organisation sociale où la réalité, sans cesser d’exister matériellement, n’apparaît qu’intégrée à sa propre représentation. Le faux ne se suffisait pas à lui-même. Il devait capter le vrai, l’absorber, le retourner. Les conflits sociaux, les luttes, la misère, les grèves, les crises, fournissaient encore une matière que le spectacle réinterprétait. La représentation dominante demeurait tributaire d’un réel antagonique. La falsification supposait une consistance préalable. Cette structure impliquait une tension. Le spectacle recouvrait le réel, mais ne pouvait l’abolir. Il le transformait en image, en marchandise, en événement médiatique ; mais ce qu’il transformait persistait comme force autonome. Le vrai subsumé n’était pas détruit. Il survivait sous forme d’élément intégré, neutralisé, mais non supprimé.
L’anti situation présente a changé de nature: le faux est un moment du faux . Non plus l’intégration du réel dans une représentation totalisante, mais la circulation fermée de représentations produisant leurs propres critères de validation. Le faux ne se mesure plus à ce qu’il déforme ; il se compare à d’autres formes du faux. La cohérence interne remplace l’adéquation. Ce déplacement n’est pas purement technique, bien qu’il coïncide avec l’extension des dispositifs numériques et la production algorithmique continue de signes. Il marque une modification du régime de légitimation. Ce qui importe n’est plus la crédibilité fondée sur une référence extérieure, mais la capacité de propagation. La véracité cède devant la visibilité. Il ne s’agit plus d’un spectacle qui médiatise la société, mais d’un environnement sémiotique auto-entretenu. Les images ne recouvrent pas un conflit immédiatement perceptible ; elles organisent l’espace même dans lequel ce conflit pourrait être formulé. La contradiction n’est pas supprimée matériellement ; elle est rendue informe. Cependant, les conditions matérielles de production — travail, extraction, infrastructures, énergie — subsistent. Les déterminations n’ont pas été dissoutes par la prolifération des signes. Si le faux paraît circuler sans extérieur, c’est que la médiation empêche la perception de cet extérieur, non qu’il ait disparu. La différence entre les deux formules ne tient pas à la disparition du vrai, mais à son invisibilité organisée. Là où le spectacle classique devait encore intégrer le réel pour le neutraliser, la configuration présente produit une surface où la neutralisation précède l’apparition consciente du réel. Le faux comme moment du faux ne signifie pas l’abolition du réel ; il indique une phase où la contradiction ne parvient plus à se constituer en expérience partageable. La dialectique ne s’est pas éteinte ; elle est empêchée.
À mesure que la civilisation du spectacle perfectionne ses appareils, les conflits se dénudent : la barbarie progresse avec la civilisation qui la produit. Les antagonismes cessent de se formuler : ils s’exécutent. L’abîme se repeuple.
Approchez, approchez rejoignez-nous et prenez place pour les grandes festivités les préparatifs sont terminés !
Leurs exploits sont chantés et loués, pieusement narrés par nos Homère en hermine. Pour un jour, posez à terre vos feuilles de chou et vos pince-nez oui, laissez de côté les bateleurs de la vermine.
Regardez-les, voyez-les bien, comme ils sont majestueux et nobles ! Le golden boy a démuselé sa meute il a éteint le cœur de quelques braves un amuse-bouche pour commencer.
Un rapt au bout du monde pour alimenter la liesse le cerbère à toupet rôde le suspense est à son comble dépêchez, entrez vite dans la ronde !
Le peuple de Perse est massacré il ne panse plus ses plaies les coronaires, les os brisés que reste-t-il à sauver ?
La grande armada mafieuse arrive pour éclairer le monde dans le nuage lacrymal perce la démocratie en frac.
Qu’elle est forte et triomphale sa soif de négoce pleurez puis essuyez franchement le mirage de vos rétines.
Conduire, marcher, courir, au pas, au pied ! produire on va devoir se démener les baïonnettes doivent luire !
Les mains poudrées sont lasses elles ont horreur de la crasse. Vite ! on a besoin de toi mets ton masque mortuaire et enrôle-toi puis entre dans la danse !
Le fétichiste d’obus dédicacés est sur le point de rempiler il faut affamer d’autres lignées à quoi bon s’arrêter en si bon chemin on n’est pas roi des truands pour rien.
Le petit tsar du peuple n’a pas non plus rendu les armes sa piétaille est encore en chemin des bancs d’école vers le ravin on ne compte plus les mutins de la ravine d’Essénine ne reste plus qu’un champ de ruines.
Le geôlier de l’Empire a verrouillé toutes les maisons étendu les centres de rééducation. Acclamez ses armées de réserves le sang du labeur ruisselle de la bouche des bureaucrates jusqu’à la poche de nos jeans.
J’oubliais le plus saint des saints l’arracheur de dents en bras de chemise sur le dernier char grimé en fifre apprenti des autocrates le grand débat, sa mascarade la poudre aux yeux crevés.
Il y en a tant et tant nous ne finirons jamais de conter tous leurs péchés tant que de la terre les marchands nous n’aurons pas enfin chassé. Alors viens donc finir la ronde qu’est-ce qui nous retient encore ici ? l’immonde est devenu leur monde.
Mais qui sommes-nous ! Qui sommes-nous ne le savez-vous point ? Des lions en cage, en nombre indivisible nés d’une rage civilisée des barreaux pas même dorés ni argentés captifs d’un sommeil abrasé de simples barreaux en carton nous les avons repassés au crayon d’étincelle il n’y aura pas vous le savez, n’est-ce pas — le torchon brûle déjà.
Gaza est hors du spectacle. La catastrophe n’y a ni début ni fin, elle continue. La vie persiste comme ruine. Le monde détourne le regard. Il n’y a plus rien de consommable.
Il faudra un jour regarder sans détour ce qui se produit encore et encore dans cette bande de terre minuscule où plus de deux millions d’êtres humains continuent de vivre sous un régime d’existence qui ne ressemble ni à la paix ni à la guerre, mais à une suspension prolongée, comme si le temps avait été brisé, pour devenir une stagnation violente, où la destruction se présente comme un état permanent.
Ce qui s’est abattu sur Gaza depuis octobre 2023 n’a pas été une bataille circonscrite mais une transformation progressive du territoire en ruine, où la majorité des bâtiments ont été détruits ou endommagés, où presque toutes les écoles ont été frappées, où la plupart des hôpitaux ont cessé de fonctionner normalement, où les routes, les réseaux d’eau et d’électricité, les terres agricoles ont été disloqués, produisant une situation où l’habitat, le soin, l’apprentissage et la subsistance ont été simultanément rendus précaires, voire impossibles, et où la reconstruction n’est pas un projet mais une hypothèse repoussée à un futur indéterminé, dépendant de conditions qui n’existent pas.
Pendant que les bombardements ont cessé d’occuper le centre de l’attention mondiale, tandis que le flux médiatique se déplaçait vers ses scènes habituelles, la population est restée au milieu des ruines, du froid, des maladies, des tragédies, dans un paysage saturé de décombres toxiques, de munitions non explosées, de sols contaminés, d’eau impropre, d’air pollué par décision humaine.
Dans ce territoire réduit à l’état de laboratoire de la destruction moderne, à toutes fins utiles, des dizaines de milliers de morts se sont accumulés, comme une stratification de corps et de destins interrompus, dont le nombre réel ne sera jamais connu avec certitude, mais dont l’ordre de grandeur suffit à mesurer l’ampleur d’un désastre humain qui dépasse largement les bilans officiels, tandis que des dizaines de milliers d’enfants ont été tués ou mutilés, tandis que des milliers de femmes ont disparu sous les bombes ou les décombres, tandis que des centaines de journalistes et des milliers de soignants ont été frappés, car témoigner et soigner étaient devenus des activités mortelles.
Mais ce qui se joue désormais dépasse encore la question des morts immédiats, car la destruction matérielle s’est doublée d’une destruction du futur, là où des générations grandissent dans un environnement où la continuité du savoir, du soin, du travail et de la transmission est rompue, quand la vie quotidienne se réduit à une gestion permanente de l’urgence, de la faim, du froid, de la maladie, de l’incertitude, tandis que l’espace public disparaît, la mémoire se fragmente, la projection dans l’avenir devient impossible.
On peut chercher dans l’histoire des équivalents, évoquer les sièges, les bombardements, les villes rasées, mais jamais une telle configuration où une population dense, enfermée dans un territoire fermé, a été soumise sur une durée aussi longue à la combinaison simultanée de la destruction matérielle méthodique, de l’effondrement sanitaire, de la privation alimentaire forcée, de la contamination écologique radicale et de l’impossibilité d’échapper au champ de destruction.
Gaza apparaît comme une expérience historique extrême, où une société entière est maintenue dans un état de survie prolongée sous le regard intermittent du monde.
Et ce qui rend cette situation plus atroce encore que la violence elle-même, c’est la manière dont elle s’est progressivement normalisée, dont la catastrophe a cessé d’être un choc pour devenir un arrière-plan, dont la destruction a cessé d’être un scandale pour devenir un fait durable, dont la souffrance a cessé d’être un événement pour devenir une condition, tandis que l’attention mondiale se fatigue, se disperse, se reconfigure, laissant derrière elle une population qui continue de vivre dans une forme de catastrophe sans fin,où la vie s’associe à ses ruines, destinée à figurer l’état normal du monde, quand la haine aura bien déferlé.