Le droit international, comme le droit tout court, a longtemps fonctionné comme dispositif de mise en scène : une grammaire de légitimation a posteriori de rapports de force déjà décidés ailleurs. Tant que l’hégémonie était relativement stable, le décor tenait.
Aujourd’hui, la stabilité se défait, et le droit perd sa fonction anesthésiante. Ce que les peuples découvrent, ce n’est pas l’injustice (ils la connaissaient déjà) mais l’inutilité du masque. Les principes “universels” ne sont plus brandis que lorsqu’ils servent, puis piétinés sans gêne lorsqu’ils entravent.
L’exception devient la règle, mais sans même la rhétorique de l’exception. Il y a là quelque chose de décisif : quand le droit cesse d’opérer comme croyance, la domination est contrainte de se montrer comme domination, sans transcendance, sans fiction morale.
C’est un moment dangereux, mais aussi un moment de vérité. Reste à savoir si cette vérité sera : absorbée par le cynisme (« on a toujours su »), détournée par de nouveaux récits sécuritaires, ou saisie comme occasion de désenvoûtement. La chute du langage n’est jamais seulement une perte. Elle ouvre aussi des zones d’indésinterprétation, où la croyance obligatoire se fissure et où une perception moins domestiquée peut surgir. La question n’est plus : le droit est-il respecté ? Mais : qui parle encore au nom de quoi, et pour couvrir quelle violence ? Le visage grimaçant des dominateurs n’est peut-être qu’un début.
Lorsque Descartes pose comme une certitude absolue : je pense, donc je suis, il se trompe de deux façons et en même temps il a raison.
Il se trompe d’abord en s’attribuant la pensée qui est en lui. C’est Nietzsche qui faisait remarquer qu’en toute rigueur, tout ce qui indubitable c’est qu’il y a de la pensée : ça pense.
L’autre erreur consiste à situer l’être dans la pensée : Descartes devrait dire : je sens que je pense, donc je suis.
Autrement dit, la conscience d’être n’est pas l’être ; l’être qui sent qu’il est une pensée. Autrement dit encore, l’être est avant tout sensibilité : je sens donc je suis.
Si Descartes se méfie des sens, et avec lui l’essentiel de la tradition philosophique, c’est qu’ils sont parfois trompeurs. C’est vrai. Mais il est indubitable que même trompé par mes sens, je ne me trompe pas à sentir que je sens.
La sensation est le moyen par lequel la sensibilité est affectée : s’il n’y a aucune sensation perceptible, la sensibilité est au repos ; c’est l’occasion – rarement saisie – de se mettre à l’écoute de la sensibilité elle-même, qu’elle soit physique ou spirituelle. Je sens mon corps qui vit, mon cœur qui bat. Je sens que ma pensée vit, respire en moi.
Il est plus facile, il est vrai, de sentir que le corps vit quand il souffre par exemple : j’ai mal dans mon corps. J’ai mal au corps. C’est indubitable pour moi, quoi qu’en pensent les autres. Des coups et des douleurs on ne discute pas. J’ai mal donc je suis.
A noter que le corps peut être affecté sans que je m’en rende compte, ou tardivement ; dans ce cas je n’ai pas mal, mais lui oui en quelque sorte. Je me tiens donc tout entier dans ce que je suis capable de sentir ; la sensibilité est mon poste d’observation. Qui perd sa sensibilité devient aveugle : à soi, aux autres, au monde, à tout. L’insensibilité, c’est la mort.
Il est par contre plus difficile de sentir que je pense. Je pense, et je sais que je pense : Descartes s’en tient là. Il devrait remonter à la source de ce savoir : s’il sait qu’il pense, c’est qu’il le sent. Mais cette sensibilité spirituelle est extrêmement atrophiée : autant je sens facilement la douleur ou le plaisir physiques, ou encore l’impact dans mon corps d’une émotion, parce que je me perçois immédiatement comme corps, matière, entouré de corps et de matière, autant je ne sens qu’au prix d’une concentration et d’une attention soutenues que je suis une conscience, entourée de consciences, toutes invisibles, et de natures sans doute loin d’être toutes connues.
Une autre raison à cela est qu’outre la puissance immédiate de la présence corporelle, sur le plan spirituel c’est le savoir qui domine : la représentation domine la réalité et il m’est donc plus évident de savoir – de me représenter – que je pense, que de le sentir.
Or sentir que ma conscience est en activité comme sentir que mon corps est en activité, impliquent de sentir que je le sens ; la sensibilité est toujours la source de tout ce que je vis, de tout ce que je suis.
Ce qui différencie un être vivant d’un caillou ou d’un robot, ce ne sont ni les sensations, qu’un capteur peut remplacer, ni les opérations mentales, q’un algorithme autonome peut effectuer, mais la sensibilité au fait que j’ai des sensations, ou que je suis en train de calculer.
Autrement dit, la sensibilité est le moyen par lequel la vie se révèle à elle-même dans son intimité la plus profonde : devenir de plus en plus attentif à notre sensibilité, c’est plonger au cœur de la subjectivité : et c’est alors au cœur de la subjectivité que se dresse le mystère de l’être, dont la pensée pure et l’art noble témoignent chacun à sa façon : il y a quelque chose, et non pas rien. Et ce n’est pas rien : l’être, parce qu’il est, fait que le rien n’est pas.
Quand je ne sens rien, tel le robot ou le zombie moyen, je ne suis rien ; c’est-à-dire moins que rien. L’insensibilité est ce qui nous retranche de l’être.
Il n’y a pas de nouvelle année, il n’y a aucune nouveauté, la même pourriture, les mêmes mensonges, les mêmes illusions, les mêmes destructions, les mêmes abrutissements, les mêmes conditionnements, les mêmes mascarades se poursuivent et s’amplifient. Rien de nouveau ne peut naître de ce monde, mais sous sa décomposition.
𝘓’𝘦𝘧𝘧𝘦𝘵 𝘥𝘦 𝘴𝘱𝘦𝘤𝘵𝘢𝘤𝘭𝘦, c’est l’action permanente et conjuguée de l’ensemble des représentations (médiatiques, politiques, économiques, marchandes) qui captent continuellement l’attention et altèrent la perception du plus grand nombre – de sorte que l’immense majorité trouve normal d’être affairée à produire tous les détails du mirage qui la tient sous hypnose et légitime d’exiger d’en consommer sa part, même pathogène, toxique et falsifiée.
Ces vomissures journalistiques qui claironnent qu’il n’y a rien de mal à être une pourriture de riche dans le monde qu’ils ont exploité, dégradé et aliéné à leur image.
Gianfranco Sanguinetti (16 juillet 1948 – 3 octobre 2025).
Il fut de ceux qui n’ont jamais consenti à la comédie du monde ; il sut, avec une rigueur sans repentir, mêler la ruse à la vérité, et porter contre la société du spectacle l’offensive de l’intelligence la plus libre.
L’observatoire situationniste lui a emprunté le titre de son projet (jamais abouti) : « Remède à tout ».