Le débat sur la transidentité est extraordinairement complexe, déjà du fait que ce phénomène sort précisément de l’ordinaire. Il l’est aussi parce qu’il est singulièrement biaisé de tous côtés par des prises de positions unilatérales. En fait, ce n’est pas un débat, mais une guerre idéologique sans merci, sans nuances non plus.
Deux choses différentes sont à considérer : d’une part, étant donné l’immersion de tout un chacun dans la matrice de la société du spectacle, la prégnance de l’image, de l’apparence sur la construction identitaire.
Ensuite, pour qu’émerge et se développe l’identité authentique, unique et singulière d’une personne, il faudrait déjà que cette personne s’émancipe radicalement des rôles que cette société propose/impose/diffuse/produit ; dans le Spectacle, « citoyen », « homme », « femme » ne sont pas des réalités existentielles émancipées mais des représentations comme autant d’enfermements, d’artificialisations ; de puissants vecteurs et porteurs de conscience faussées, de perceptions faussées, d’identités faussées.
Tout cela, en laissant de côté toutes les dérives comportementales qui découlent naturellement de telles constructions hors-sol.
Et justement, quel est le sol ? Pour certains, c’est la dimension biologique irréductible, pour les autres, le ressenti. Des morceaux, des séparations, des fragments dont on fait des éclats pour briller, mais qui coupent l’être de sa totalité.
Faisons une expérience de pensée. Supposons un être qui se soit suffisamment émancipé de tous les stéréotypes, et aussi de toute approche réductionniste de ce qu’il est. Justement, qu’est-il ?
Or, « ce qu’il est » le rabat du côté de l’objet et de ses caractéristiques, qu’elles soient biologiques, affectives, sociales, etc.
Or nous ne sommes pas des objets, sauf à nous identifier à ce que fait de nous l’objectif de l’appareil photographique spectaculaire.
Nous sommes des sujets donc. La juste formulation n’est donc pas « ce qu’il est », mais « qui il est ». C’est-à-dire qu’au-delà d’être « homme », « femme » selon les stéréotypes de la société ou selon sa biologie irréductible ou selon ses ressentis à ce propos, il est une subjectivité singulière, unique et totale. Cette subjectivité est à la pointe de toutes les dimensions desquelles elle émerge. Une subjectivité n’est ni une partie ni même l’ensemble de ses constituants, matériels, biologiques, spirituels, émotionnels, affectifs, etc. Elle est une émergence irréductible à ce qui la constitue. Elle est une île, un sommet.
Au-delà d’être mâles et femelles, hommes ou femmes ou enfants, et tout le reste, nous sommes humains : la rencontre de deux êtres qui se rencontrent en tant qu’êtres humains est déjà qualitativement tout autre que celle du mâle rencontrant une femelle, ou d’un homme rencontrant une femme. Dans cette rencontre humaine, c’est l’humain qui est rencontré, pas le sexe, pas le genre.
Mais lorsque la rencontre s’approfondit, l’humain même reste sur le rivage, seules les subjectivités prennent le large, dans leurs unicités et singularités qu’on pourrait dire miraculeuses, tant elles échappent à tout déterminisme, toute assignation, tout réductionnisme. Elles ne sont pourtant pas miraculeuses, mais juste des manifestations de notre merveilleuse faculté d’auto-détermination.
Que conclure de cette expérience de pensée, qui est peut-être pour quelques-uns(e)s une expérience de vie ? Que le développement des subjectivités est une traversée de toutes les identités : un extraordinaire processus transidentitaire émancipatoire.
Qu’au cours ou au terme de ce processus, certain(e)s se sentent – selon l’importance qu’a prise à leurs yeux telle ou telle dimension/composante de leur être -, davantage « hommes », davantage « femmes », davantage chat, plante, minéral, étoile ou ange, est finalement secondaire.
La seule identité qui vaille est celle qui dépasse.
The only true identity.
The debate on trans-identity is extraordinarily complex, not least because it is a very unusual phenomenon. It is also complex because it is singularly biased on all sides by one-sided positions. In fact, this is not a debate, but a merciless ideological war, without nuances either.
Two different things need to be considered: on the one hand, given the immersion of everyone in the matrix of the spectacle society, the influence of image and appearance on the construction of identity.
Afterwards, in order for a person’s authentic, unique and singular identity to emerge and develop, that person would already have to radically emancipate himself or herself from the roles that this society proposes/imposes/broadcasts/produces; in the spectacle, « citizen », « man », « woman » are not emancipated existential realities, but representations that are like so many imprisonments, artificializations; powerful vectors and carriers of distorted consciousness, distorted perceptions, distorted identities.
All this, leaving aside all the behavioural drifts that naturally follow from such off-the-ground constructions.
And just what is the ground? For some, it is the irreducible biological dimension, for others, the feeling. Pieces, separations, fragments that are made to shine, but which cut the being off from its totality.
Let’s do a thought experiment. Let us assume a being that has sufficiently emancipated itself from all stereotypes, and also from any reductionist approach to what it is. What is he?
Now, ‘what he is’ brings him down to the side of the object and its characteristics, be they biological, affective, social, etc.
But we are not objects, unless we identify ourselves with what the lens of the spectacular camera makes of us.
We are therefore subjects. The right formulation is therefore not « what he is », but « who he is ». That is to say, beyond being ‘man’ or ‘woman’ according to the stereotypes of society or according to his irreducible biology or according to his feelings about it, he is a singular, unique and total subjectivity. This subjectivity is at the forefront of all the dimensions from which it emerges. A subjectivity is neither a part nor even the whole of its constituents, material, biological, spiritual, emotional, affective, etc. It is an irreducible emergence of the whole. It is an emergence irreducible to what constitutes it. It is an island, a summit.
Beyond being male and female, men or women or children, and everything else, we are human: the encounter of two beings who meet as human beings is already qualitatively quite different from that of a male meeting a female, or a man meeting a woman. In this human encounter, it is the human that is encountered, not the sex, not the gender.
But when the encounter deepens, the human itself remains on the shore, only the subjectivities take to the sea, in their uniqueness and singularity that could be said to be miraculous, so much so that they escape all determinism, all assignment, all reductionism. They are not, however, miraculous, but merely manifestations of our marvellous faculty of self-determination.
What can we conclude from this thought experiment, which for some is perhaps a life experience? That the development of subjectivities is a crossing of all identities: an extraordinary emancipatory trans-identitarian process.
That during or at the end of this process, some people feel – according to the importance that this or that dimension/component of their being has taken on in their eyes – more « male », more « female », more cat, plant, mineral, star or angel, is ultimately secondary.
The only true identity is the one that transcends.
« … Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu’il était possible… »
Diderot, Discours du vieux Tahitien.
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Aurélien Berlan (« Terre et liberté – La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance », La Lenteur éditions) oppose « quête d’autonomie » et « fantasme de délivrance ».
On serait tenté de lui répondre que la quête d’autonomie est une délivrance, selon le schéma même qu’il expose : « se construire un habitat, produire ses subsistances, veiller à sa santé, s’organiser avec les autres, etc., tout cela ne doit pas être délégué à des organisations (entreprises, administrations, partis) qui finissent par dicter leurs intérêts. »
Mais ce que dit en substance Berlan, c’est que le « fantasme de délivrance » se berce d’illusions, en voulant « se délivrer de la pénibilité du travail, abolir la souffrance physique, repousser la mort » à quoi il ajoute curieusement « ne plus avoir besoin de faire avec les autres. »
Se berçant d’illusions, ce fantasme produit/nourrit le monde illusoire de la société du spectacle, sur la base du postulat, également illusoire – mais partagé par le capitalisme comme par ses opposants traditionnels -, que « c’est seulement quand tout sera présent en abondance que les conditions seront remplies pour dépasser toutes les formes de domination – c’est ce que l’on pourrait appeler un programme de délivrance par l’abondance. »
Or cette soi-disant « délivrance » revient en fait à prendre acte d’une perte radicale d’autonomie sous le mirage du « progrès » : comme le note l’auteur, « ce qu’on attend du Progrès, c’est qu’il nous délivre du labeur, de la douleur et même des difficultés de la vie collective (on rêve d’un « gouvernement des savants », voire d’une « machine à gouverner » prenant les décisions de manière automatique et cybernétique) ».
Quant à « la mécanique et la robotique » elles « travaillent à nous délivrer de toute tache manuelle et de tout effort physique ». Enfin, « la médecine et les biotechnologies nous promettent d’abolir la souffrance et de repousser la mort. »
Cela ressemble assez à la « tyrannie douce » superbement décrite par Tocqueville, mais qui s’est révélée moins douce que prévue finalement.
Sauf qu’il y a un premier problème, c’est que le mirage de l’abondance s’est définitivement dissipé. Et un autre encore, qui est que, loin de délivrer les pauvres du labeur et de la douleur, les gouvernants, tout équipés soient-ils de leur « machine à gouverner », désormais contraints de remplacer le spectacle de l’abondance par celui de la raréfaction, se retrouvent aussi dans l’obligation de remplacer le spectacle de la jouissance par celui de « la valeur travail ».
On ne dit plus aux spectateurs que « ce qui apparaît est bon », mais que c’est catastrophique et pas autrement, et estimez-vous heureux que ce ne soit pas pire (grâce aux gouvernants et à leur machine à gouverner).
Les gouvernants ne nous demandent visiblement plus d’attendre du « Progrès » qu’il nous délivre du labeur et de la douleur, mais seulement d’espérer, au contraire, qu’il puisse encore distribuer aux plus laborieux quelques miettes empoisonnées et, pour les souffrances engendrées, les pseudo-remèdes qui vont avec.
En clair, le « fantasme de délivrance » a fait long feu.
Reste la légitime et toujours plus nécessaire quête d’autonomie. Quoi de plus naturel, quand l’artificiel menace si concrètement de s’effondrer par pans entiers de tous côtés ?
Donc, « se construire un habitat, produire ses subsistances, veiller à sa santé, s’organiser avec les autres ».
Cela devrait-il impliquer de la peine, du labeur, de la douleur ? Possiblement, mais pas nécessairement.
C’est ce que nous allons examiner, sous un jour plus poétique.
« Plus c’est poétique, plus c’est vrai. »
Novalis, Poésie, réel absolu.
Comment transformer le plomb de la nécessité en or du possible ? C’est ici que se tient non pas le fantasme, mais le désir de délivrance, comme un accroissement, une ouverture, un conatus.
Certes la pesanteur existe, mais la grâce aussi, pour parler comme Simone Weil, et ce ne sont pas deux opposées, mais les deux composantes d’une même alchimie.
Ce que je fais d’un cœur léger ne pèse pas de la même façon que ce que je fais contraint et forcé. La pesanteur ne pèse que si on la sépare de la grâce. Le partage, la fraternité, la générosité, les éclats de joie, les sourires intérieurs, et les sourires complices, le plaisir jusque dans l’effort, l’amour qui nous étreint, sont ces matériaux sans poids, que tout le monde a expérimenté un jour ou l’autre, capables de transformer en cerfs-volants tous nos élans.
Creuser, polir, marteler, cuire, cueillir, ramasser, tresser, façonner sont des activités manuelles, mais qui peuvent aussi avoir des ailes.
Pourquoi séparer la terre et l’air, l’instrument et la chanson, l’œuvre et l’admiration, l’effort et la respiration, bref tout ce qui est terrestre de tout ce qui est céleste. La terre n’habite-t-elle pas elle aussi dans le ciel ?
La délivrance, c’est de trouver ou retrouver tous les liens, sur la terre comme au ciel, qui rendent communicants – et comme sœurs et frères – la pesanteur et le léger, le sol épais et le germe qui y nait.
Concluons. L’autonomie est nécessaire, la critique du progrès l’implique. Quant à la délivrance, il suffit dès maintenant de la… délivrer de tout fantasme, en l’expérimentant dans la beauté de l’acte juste, l’acte unitaire : l’acte totalement naturel, totalement culturel, totalement terrestre, totalement cosmique.
Après tant de malheurs, de pleurs, de misères, de déceptions, de cruautés, d’impostures et de mensonges, le monde ne croit plus au paradis, et c’est tant mieux, car ce n’est pas une croyance. Ce n’est que la forme que prend spontanément le cœur aimant de chaque enfant non déformé.
Suite au texte remis en lien ci-dessous, diffusé à l’international, une discussion courtoise s’est engagée entre l’un des nôtres et une camarade transgenre. Les deux ressorts de cet échange sont 1) la relation entre société du spectacle et identité (en général) d’une part – relation surdéterminante et pourtant quasi systématiquement occultée -, 2) d’autre part la relation entre la dimension biologique irréductible d’une personne et sa totalité existentielle.
L’enjeu fondamental est d’échapper au nomadisme de la marchandise – effectivement émancipée de toute culture autre que la sienne -, pour explorer des relations non de masculin à féminin, pas même d’hommes à femmes, mais avant tout et toujours d’humains à humains ; une traversée des identités figées, une désidentification radicale de tout paraître spectaculaire : une transidentité universelle menant à « une humanité réconciliée avec toutes ses composantes, y compris biologiques, naturelles, non pour s’y réduire, mais bien comme composantes de ses dépassements infinis. »
« Plutôt que de rejeter cela comme la version la plus sophistiquée de la transphobie que j’ai jamais vue, j’aimerais offrir une véritable tentative de contre-argumentation. »
– Un bon début !
« Je pense qu’une partie du territoire de l’identité transgenre est de nature spectaculaire. C’est souvent une performance qui se produit dans une société d’apparences. »
– Ça, c’est clair.
« Mais ce n’est pas seulement la femme-en-apparence ou la femme-en-vue qu’une personne transgenre souhaite être (et, à mon avis, est donc). Une femme transgenre veut voir le monde à travers les yeux d’une femme. Elle veut sentir le grain rugueux d’une poutre en bois avec une main de femme. Au-delà des aspects sensoriels, elle veut avoir l’esprit d’une femme. »
– Une main de femme ou une main d’homme n’a pas besoin d’être modifiée pour sentir librement le grain rugueux d’une poutre en bois. Et l’esprit d’une femme (une fois libéré de ses stéréotypes, ce qui n’est pas une mince affaire) n’a pas besoin d’un corps modifié pour exister, comme si le corps d’un homme était son antinomie.
« Je pense que l’identification du genre à l’apparence et au spectacle est une erreur. Si quelque chose d’aussi fondamental psychologiquement que le genre est un pur spectacle, comment se fait-il que la compréhension du caractère biologique ou naturel de quelque chose ne soit pas également spectaculaire ? »
– Les données biologiques ne sont précisément pas des constructions culturelles, des artifices, des apparences, des spectacles, mais des données naturelles irréductibles. Personne ne peut changer son sexe biologique.
« Nous comprenons la distinction biologique/artificiel par des moyens artificiels, culturels, basés sur l’apparence ; on ne sait pas où s’arrêterait la nature. »
– Mais nous savons très bien ce qu’elle est : la partie de notre totalité dans l’existence de laquelle nous ne sommes pour rien. La distinction biologique/artificiel, avant d’être reprise et manipulée culturellement, n’est qu’un fait, non seulement nous concernant, mais concernant la totalité du vivant. Le biologique n’a pas besoin de l’artificiel pour être, l’artificiel oui.
« Après tout, le fait que notre société se soit développée en s’éloignant de la biologie et de la nature est en un sens très naturel, simplement parce que cela s’est produit. »
– Réponse dans le texte : « Aussi sophistiquée que soit une culture, aussi éloignée qu’elle puisse paraître du monde naturel à l’état brut (ce qui est difficile à percevoir, puisque ce monde naturel à l’état brut n’existe pratiquement plus nulle part et que, au contraire, l’artificiel occupe matériellement – et plus encore symboliquement – une place dominante), cette culture restera liée à la nature, dont elle a absolument besoin, même si c’est pour la nier et tenter de la substituer. Ainsi, toute culture sera soit un prolongement, un développement, un raffinement ; au sens propre une ramification de la nature – ce qui n’existe plus que dans quelques très rares tribus en voie de disparition – soit un processus cumulatif de séparations, dissociations, substitutions ; en quelque sorte le développement d’une croissance parasitaire ; et c’est en quoi consiste – globalement – la civilisation, dont un » sauvage » se fera instantanément une représentation juste en étant parachuté au milieu de n’importe quelle mégalopole.
« L’apparence au sens situationniste signifie l’apparence construite par un appareil spectaculaire. Si nos sens sont inextricablement liés à cet appareil, comment pouvons-nous espérer la réidentification avec la biologie à laquelle il est fait allusion dans cet essai ? »
– D’une part, nos sens ne sont pas « inextricablement liés à cet appareil » pour qu’il soit impossible de sentir que ce système les mutile, les standardise, les réduit, les déforme ; en un mot, les aliène. D’autre part, il ne s’agit pas dans cet essai d’une réidentification à la biologie, mais d’un accord avec elle, au sens musical du mot » accord » : » soit vous trouvez – quel que soit le temps que cela prendra, quelles que soient les pressions sociales – le moyen de cultiver votre individualité en respectant votre totalité et son unité, en harmonisant patiemment les aspects qui vous semblent en désaccord avec elle, en dépassant les oppositions que vous ressentez intimement ou socialement entre votre sensibilité et votre apparence, ou toute autre opposition – soit vous vous séparez de vous-même en vous-même […] : certes, vous vous produisez, littéralement et dans tous les sens du terme, sur la scène de la société du spectacle, mais les vêtements que vous avez revêtus et auxquels vous vous identifiez – votre nouvelle apparence – resteront une apparence, même fièrement affichée, avec vous derrière, en miettes. «
« Je pense que l’identité transgenre implique une rupture avec l’appareil spectaculaire. Cela signifie accepter d’être quelque part entreun homme et une femme en apparence, au moins temporairement, même si la culture ne prévoit pas vraiment cette catégorie. »
il n’y a pas eu ici de réponse précise sur ce point fondamental, qui est néanmoins repris à la fin de la discussion, comme possible conclusion, possible point d’accord et possible dépassement.
« S’il est spectaculaire de vouloir être vu comme une femme, alors le social est toujours spectaculaire et le seul esprit non spectaculaire est celui qui sépare en quelque sorte l’individu des associations sociales. Est-ce possible ? »
– Il est spectaculaire de « vouloir être vu ». Le premier pas pour sortir de la circularité du Spectacle est bien, comme l’indique la conclusion de cet essai, de « s’émanciper non pas de sa biologie, mais des regards des spectateurs », y compris de son propre regard sur « soi ».
« Il y a aussi des personnes intersexuées. Comment sont-elles censées s’identifier à leur identité « naturelle et biologique » d’homme ou de femme alors qu’elles sont littéralement nées avec les caractéristiques physiques des deux sexes biologiques ? »
– Encore une fois, il ne s’agit absolument pas de s’identifier aux données biologiques, mais de les accepter comme une composante de sa totalité individuelle, composante qui ne détermine en rien cette totalité : » Chez les humains, les capacités d’autodétermination sont telles, sinon en acte du moins en puissance, que la » force » par exemple, quelles que soient ses déclinaisons (physique, psychologique…), ne détermine les rapports de domination que parce qu’on le veut bien (parce que les dominants le veulent, parce que certains veulent dominer). Il n’y a donc aucune justification naturelle, biologique, sexuelle à l’exercice de la domination, ni à la fixation des stéréotypes de genre (qui vont avec la domination). »
« Dans un certain sens, je pense que nous devons accepter la façon dont le spectacle nous change. »
– Non merci.
…
« Eh bien, merci pour la réponse. L’identité transgenre ne nécessite pas de modification du corps. »
– A la bonne heure ! Malheureusement, factuellement, elle passe souvent par là, y compris chez de très jeunes personnes, y compris avec des conséquences incalculables mais pouvant être irréversibles, et cela implique, outre de considérer le corps comme un simple matériau séparé exploitable et modifiable (comme est considéré l’ensemble de la nature par le totalitarisme technologique), mais encore cela passe bien par une rupture de l’unité de la personne comme totalité inséparablement biologique, psychologique, physique, métaphysique, corporelle, spirituelle, etc.
« Notre « sexe biologique » n’est qu’une construction de plus. Bien sûr, nous ne pouvons pas réarranger nos chromosomes, mais le chromosome n’est guère un élément de l’expérience humaine. Ce que nous expérimentons, ce sont les hommes, les femmes, le corps. Cette vision selon laquelle nous sommes dominés par des données génétiques invisibles me semble bien plus dissociée du naturel que tout ce qui a trait aux identités transgenres. Je ne doute pas des découvertes réelles de la science, mais mon expérience et mon corps sont davantage « qui je suis » que mon être à un niveau cellulaire auquel je ne peux accéder. »
– Le sexe biologique fait au contraire partie, comme l’herbe sauvage, de ce qui résiste aux constructions spectaclistes : il est le témoin irréductible, dans la forteresse assiégée de l’unité totale individuelle, de ce qui échappe et se dérobe au règne totalitaire de l’apparence.
« On peut dire que l’essence de l’humanité est son pouvoir de transformation. »
– Oui, comme chance et comme péril, pour le meilleur ou pour le pire, comme dépassement qui conserve les termes dépassés dans une unité supérieure, ou comme dislocation/séparation d’avec soi, la nature, la totalité, sa propre totalité.
« L’identité transgenre n’est pas les célébrités et la culture populaire qui l’entourent, c’est un élément de l’expérience humaine à un niveau profond. Les opérations et l’apparence physique sont des effets de l’identité, pas l’identité elle-même. »
– Dans une société archi-dominée secrètement par la misère existentielle et publiquement par la mise en vitrine de l’illusion, l’identité quelle qu’elle soit est l’enjeu d’un processus d’émancipation de tous les stéréotypes, de toutes les séparations. L’apparence physique n’est pas une chose séparée que des opérations peuvent à leur guise remodeler : ou si elle l’est, c’est qu’elle procède non plus de l’unité et de la totalité individuelle, mais bien des injonctions du Spectacle. A noter que ces opérations nécessitent la conservation de la technologie et de l’industrie, qui sont juste en train de détruire la nature, notre relation à la nature et notre relation à la part naturelle de nous-mêmes.
« Je ne crois pas que la société du spectacle soit la source du regard sur soi. »
– La société du spectacle est la source du regard spectaculaire sur soi.
« L’apparence est toute notre existence pour toute autre personne. »
– Evidemment pas. Sauf dans le règne séparé des apparences et la soumission à ce règne.
« Être transgenre, c’est une révolte contre le règne de la culture normative du genre sur nos esprits et nos corps. »
– Ça pourrait être ça, et ce serait très bien, mais il est notoire que beaucoup de transgenres, à travers leurs affichages dans les réseaux sociaux, etc., ne font que reproduire les stéréotypes de genre, simplement en les transposant. En fait de « révolte » on y observe une soumission aux pires clichés sexistes, aux pires pratiques porno-éduquées.
« Je veux pas faire un condescendance mais je suggère que vous explorez un peu la théorie du genre, peut-être quelqu’un comme Judith Butler, je sais pas, je crois que la vraie critique du genre n’est pas encore arrivé à Paris peut-être. »
– Un peu quand même si. Un peu trop même déjà. Ça déferle.
« Puisque vous avez débattu pas mal avec moi en anglais, j’ai terminé cet écrit en mon français pas mal – pardon, c’est le français d’une autodidacte. »
– C’est gentil, et je vous en remercie, mais je peux continuer en anglais. Au point où nous en sommes de cette discussion, je me fais deux remarques : d’abord que vous êtes une personne honnête et courtoise. Ensuite, que des personnes comme vous ou d’autres (et comme moi d’ailleurs !), qui éprouvent à juste titre le désir/le besoin de s’émanciper des stéréotypes de genre, des identités masculines ou féminines au point d’entrer dans un nomadisme identitaire, une transidentité rebelle à toute norme, à tout effet de spectacle, pourraient être une chance pour nos consciences, pour ébaucher une libération de toutes les potentialités de l’humain. D’une humanité réconciliée avec toutes ses composantes, y compris biologiques, naturelles, non pour s’y réduire, mais bien comme composantes de ses dépassements infinis.
Etre « mal dans sa peau » correspond à une crise d’identité personnelle et/ou sociale.
Cette crise est d’autant plus problématique que dans la société du spectacle, où l’image pilote l’être pour le mener jusqu’à elle, l’identité en question se confond avec le « rôle » que chacun est sommé de jouer, rôle qui relève avant tout du paraître : « qui je suis » ne se montre pas, mais je suis ce que je montre.
Du coup, « qui je suis » pourrit, et n’est plus que l’engrais de qui je montre.
« Qui je montre » relève par contre d’achats, de transactions, de négociations, d’ajustements sur la base des panoplies disponibles sur le marché des apparences et des moyens qu’on a de se les procurer.
La différence entre la misérable « vedette », qui a les moyens, et celui qui joue à la vedette, c’est que finalement ce dernier connaît intimement sa misère, alors que la misère de la « vedette » est précisément d’ignorer sa misère.
Dans ce marché de dupes, hiérarchisé et généralisé, la « peau » dans laquelle on est mal n’est pas l’épiderme naturel protecteur, mais juste le matériau composant la couche physique superficielle du paraître.
On conçoit aisément qu’à ce titre, il puisse être avantageusement remodelé, selon les moyens dont on dispose, et/ou remplacé par des matériaux tout droit sortis de l’ingénierie biotechnologique (selon l’OCDE, la biotechnologie regroupe toutes « les applications de la science et de la technologie à des organismes vivants ou à leurs composantes, produits ou modélisations, dans le but de modifier des matériaux, vivants ou non, à des fins de production de connaissances, de biens ou de services. »).
C’est un travail permanent et déprimant car il s’agit bien de cacher ce reste – certes très dégradé – de naturel que le spectateur ne saurait voir, mais qui reviendra au galop.
Ce travail de remodelage de l’identité spectacliste ne s’arrête évidemment pas à l’apparence physique, mais au contraire doit ajuster cette apparence à l’identité psychologique et/ou sociale – le « rôle » – que le spectateur essaie de construire sur les ruines de son être déconstruit.
Il entre donc parfaitement dans la logique du développement personnel spectacliste que de plus en plus de « personnes » (du latin d’origine étrusque persona : «masque de l’acteur») se sentent régulièrement « mal dans leur peau » : c’est-à-dire leur « rôle », leur dite « identité », et fatalement leur « genre ».
Le genre en question étant effectivement un élément modulable de la panoplie du paraître, il est juste normal que la « masculinité » et la « féminité », ne renvoient à rien d’autre qu’à des normes justement : on signifie par là des constructions purement culturelles, on veut dire par là totalement arbitraires, sans lien avec rien (1).
On entre ainsi allègrement dans une transidentité (2) qui correspond non seulement aux impératifs adaptatifs de la flexibilité qu’exige le marché du paraître, soumis à l’usure accélérée de produits toujours plus aliénants, mais aussi à la figure gratifiante du nomadisme marchand le plus audacieux : plus on est sédimenté dans le spectacle, plus on vole léger loin de tout sol, et d’ailleurs de quel sol pourrait-il s’agir ? Certainement pas des données biologiques de la sexualité, qui ne sont qu’un archaïsme, d’ailleurs de plus en plus inutilisable sans recourir à des ersatz (pornographiques) et des drogues (chemsex), et pas plus d’un socle communautaire comme une tradition, un savoir-vivre : tout cela ne subsiste résiduellement que dans quelques régions arriérées ou comme panoplies et vitrines culturelles pour les touristes revenus de tout, et d’abord d’eux-mêmes. Mais ce nouveau nomadisme se révèle juste un no man’s land, une chose informe affranchie par la dévastation.
L’affreux malaise ne s’en dissipera pas pour autant, bien au contraire. On ne combat pas l’aliénation par des moyens aliénés.
L’humain – encore et toujours et plus que jamais tellement aliéné, réduit, mutilé, automutilé, déraciné, tellement « mal dans sa peau » – reste à lui-même son propre inconnu.
(1) à propos de la question de la relation entre le genre et le sexe, il y a nécessairement et naturellement, au moins en partie, des relations, des interactions entre les deux : chez les mammifères par exemple, les morphologies et les comportements d’un mâle et d’une femelle ont des spécificités (dimorphisme sexuel).
Chez les humains, les capacités d’autodétermination sont telles, sinon en acte du moins en puissance, que la « force » par exemple, quelles que soient ses déclinaisons (physiques, psychologiques…), ne détermine des rapports de domination que parce qu’on le veut bien (parce que les dominants le veulent bien, parce que certains veulent bien dominer).
Il n’y a donc aucune justification naturelle, biologique, sexuelle à l’exercice de la domination, et pas plus à la fixation des stéréotypes de genre (qui vont avec la domination).
Autrement dit, chez les humains, l’empilement culturel et social est devenu si complexe/compliqué/artificiel que les comportements de genre ne relèvent que lointainement, secondairement, inessentiellement de la sexualité, et beaucoup, surtout, essentiellement de la domination.
L’important, ce n’est pourtant pas la caractéristique de genre, mais ce qu’on en a fait. Autrement dit enfin, ce n’est ni le sexe (donnée innée), ni le genre (donnée culturelle) qui font qu’on est un salaud ou une bonne personne.
Ce qui restera (ou pas) de ce que l’on range (ou pas) dans les notions (plus ou moins communicantes) de masculinité et de féminité dans un monde émancipé, dans quelles proportions, interactions, métamorphoses, ne peut être seulement imaginé. On peut juste dire que ce sera libre, évolutif, créatif, harmonieux, et surtout non dominatoire.
(2) C’est la biotechnologie qui a raison, c’est la nature qui a tort. On s’épargnera de lister tous les charcutages impliqués et leurs coûts, etc., pour s’en tenir à cette conséquence certaine : il s’agit ainsi de sceller irrémédiablement la séparation, de s’interdire toute réconciliation unitaire du corps et de l’esprit, du biologique et du culturel : il s’agit de scier la branche qui tient l’être à la tronçonneuse du paraître.
2. S’émanciper non de sa biologie, mais des regards des spectateurs.
Il faut en être arrivé à un degré extrême de séparation avec la nature pour la percevoir essentiellement comme un entrepôt de matériaux exploitables et transformables.
Et cela vaut évidemment pour la perception que l’on peut avoir de son propre corps – qui fait évidemment partie de la nature.
Car si nous sommes des êtres culturels, ce qui est cultivé, c’est toujours la nature.
Aussi sophistiquée soit une culture, aussi éloignée semble-t-elle du monde naturel à l’état brut (ce qu’il est difficile de percevoir, puisque ce monde naturel à l’état brut n’existe quasiment plus nulle part et qu’au contraire l’artificiel occupe matériellement – et encore plus symboliquement – une place dominante), cette culture restera liée à la nature, dont elle a absolument besoin, fusse pour la nier et tenter de s’y substituer.
Ainsi, toute culture sera soit un prolongement, un développement, un affinement ; au sens propre un embranchement de la nature, ce qui n’existe plus que dans quelques très rares tribus en voie de disparition – soit un processus cumulatif de séparations, de dissociations, de substitutions ; en quelque sorte le développement d’une excroissance parasitaire ; et c’est ce en quoi consiste – globalement – la civilisation, dont un « sauvage » se formera instantanément une juste représentation en étant parachuté au milieu de n’importe quelle mégapole.
Quand donc on en est arrivé à ce stade de séparation-substitution avec la nature, il semble apparemment « logique » de considérer que cette excroissance est notre véritable nature – pour affirmer par là que nous n’en avons pas.
Nous serions donc « libérés » de la nature et libres de nous fabriquer collectivement ou individuellement les « natures » que nous voulons – sur la simple considération des moyens techniques et technologiques à notre disposition, et des panoplies comportementales et aspectuelles disponibles sur le marché (qu’on l’entende au sens strictement économique ou dans le sens situationniste de spectacularisation de la totalité individuelle et/ou sociale).
On peut alors affirmer être une femme, un corbeau, un néo-objet, sans autre égard envers nos données biologiques que les opérations, manipulations, modifications ou mutilations qu’on peut y faire pour les aligner de force sur nos souhaits, désirs et volontés.
Cet « alignement » ne s’effectue pourtant que sur le plan séparé des apparences, et ne fera donc que creuser la séparation entre les apparences et la totalité individuelle, parce que les données biologiques fondamentales y demeurent et y demeureront – une femme est biologiquement définitivement une femme -, que ces données biologiques fondamentales font partie de la totalité individuelle, et qu’elles en affectent nécessairement et continuellement l’unité. Une femme à la naissance restera donc une femme, quelles que soient les apparences qu’elle se fabriquera et/ou s’achètera et auxquelles elle veut de force s’identifier. Cette femme n’est donc un homme ou un extraterrestre que comme spectacle au sens situationniste le plus strict : comme « inversion concrète de la vie ».
Dit autrement, une apparence désaccordée de la totalité creuse – au sens d’une tombe – la séparation entre l’individu et sa totalité.
Il n’y a pas trente-six solutions : soit vous trouvez – quel que soit le temps que cela puisse prendre, quelles que soient les pressions sociales -, une façon de cultiver votre individualité en respectant votre totalité et son unité, en harmonisant patiemment les aspects qui vous en semblent désaccordés, en dépassant les oppositions que vous ressentez intimement ou socialement entre votre sensibilité et votre apparence, ou tout autre opposition – soit vous vous séparez de vous-même en vous-même : certes vous vous produisez, littéralement et dans tous les sens du terme, sur la scène de la société du spectacle, mais les habits que vous avez enfilés et auxquels vous vous identifiez – votre nouvelle apparence – resteront une apparence, aussi fièrement affichée soit-elle, avec vous derrière, en miettes.
Ainsi, le « garçon manqué », qui n’est pas et n’a jamais été un homme dans un corps de femme – mais juste une femme différente de la plupart – peut faire de cette différence une chance dans son processus d’individuation, ou un risque mortifère, en se soumettant aux catégories dominantes de son époque – que ce soit négativement, sur le mode de la honte, ou pseudo-positivement, en ayant recours aux processus techniques et technologiques de séparation-substitution de l’unité totale individuelle par production d’une apparence séparée et identification forcenée à cette apparence.
Pour autant, si une femme reste et restera une femme, elle peut très bien, légitimement et librement, développer en elle des tendances catégorisées comme masculines, ou animales ou végétales, ou extraterrestres ou tout ce qu’on voudra ; il suffit pour cela qu’elle veuille s’émanciper non de sa biologie, mais des regards des spectateurs.
Photo : Eva Bronzini
Misery and misfortune of identity in the spectacle society.
1. The dreadful malaise will not go away.
To be « badly in one’s skin » corresponds to a personal and/or social identity crisis.
This crisis is all the more problematic that in the society of the spectacle, where the image pilots the being to lead it to it, the identity in question is confused with the « role » that each one is summoned to play, a role which concerns above all the appearance: « who I am » is not shown, but I am what I show.
As a result, « who I am » rots, and is no more than the fertilizer of who I show.
« Who I show », on the other hand, is a matter of purchases, transactions, negotiations, adjustments on the basis of the panoplies available on the market of appearances and the means one has to procure them.
The difference between the miserable « star », who has the means, and the one who plays the star, is that finally the latter knows intimately his misery, whereas the misery of the « star » is precisely to ignore his misery.
In this market of dupes, hierarchical and generalized, the « skin » in which one is badly is not the natural protective epidermis, but just the material composing the superficial physical layer of the appearance.
It is easy to understand that as such, it can be advantageously remodeled, according to the means at our disposal, and/or replaced by materials straight out of biotechnological engineering (according to the OECD, biotechnology groups together all « the applications of science and technology to living organisms or their components, products or models, with the aim of modifying materials, living or not, for the purpose of producing knowledge, goods or services »).
It is a permanent and depressing work because it is well a question of hiding this remainder – certainly very degraded – of natural that the spectator could not see, but which will return to the gallop.
This work of remodeling the spectator’s identity does not stop at the physical appearance, but on the contrary must adjust this appearance to the psychological and/or social identity – the « role » – that the spectator tries to build on the ruins of his deconstructed being.
It is therefore perfectly in line with the logic of spectaclist personal development that more and more « people » (from the Latin of Etruscan origin persona: « actor’s mask ») regularly feel « bad about themselves »: that is to say, their « role », their so-called « identity », and inevitably their « gender ».
The gender in question being indeed a modulable element of the panoply of the appearance, it is just normal that the « masculinity » and the « femininity », refer to nothing else than to norms precisely: we mean by that purely cultural constructions, we want to say by that totally arbitrary, without link with anything (1).
We thus cheerfully enter into a transidentity (2) that corresponds not only to the adaptive imperatives of the flexibility demanded by the market of appearance, subjected to the accelerated wear and tear of ever more alienating products, but also to the gratifying figure of the most daring commercial nomadism: the more one is sedimented in the spectacle, the lighter one flies away from any ground, and besides, which ground could it be? Certainly not the biological data of sexuality, which are only an archaism, moreover more and more unusable without resorting to ersatz (pornographic) and drugs (chemsex), and not more of a community base like a tradition, a savoir-vivre: all that remains residually only in some backward regions or as panoplies and cultural showcases for tourists who have returned from everything, and first of all from themselves. But this new nomadism turns out to be just a no man’s land, a formless thing freed by devastation.
The awful uneasiness will not dissipate for all that, quite the contrary. Alienation cannot be fought with alienated means.
The human being – still and always and more than ever so alienated, reduced, mutilated, self-mutilated, uprooted, so « badly in his skin » – remains to himself his own unknown.
(1) about the question of the relation between gender and sex, there are necessarily and naturally, at least partly, relations, interactions between the two: in the mammals for example, the morphologies and the behaviors of a male and a female have specificities (sexual dimorphism).
In humans, the capacities of self-determination are such, if not in act then at least in power, that « force » for example, whatever its declinations (physical, psychological…), determines relations of domination only because one wants it well (because the dominants want it well, because some want to dominate well).
There is therefore no natural, biological, sexual justification for the exercise of domination, nor for the fixing of gender stereotypes (which go with domination).
In other words, in humans, the cultural and social stacking has become so complex/complicated/artificial that gender behaviors are only distantly, secondarily, inessentially about sexuality, and very much, mostly, essentially about domination.
The important thing, however, is not the characteristic of gender, but what one has done with it. In other words, it is neither the sex (innate data), nor the gender (cultural data) that makes one a bastard or a good person.
What will remain (or not) of what we put (or not) in the notions (more or less communicating) of masculinity and femininity in an emancipated world, in which proportions, interactions, metamorphoses, cannot be only imagined. We can only say that it will be free, evolutionary, creative, harmonious, and above all non-dominant.
(2) It is biotechnology that is right, it is nature that is wrong. We will spare ourselves to list all the carving involved and their costs, etc., to stick to this certain consequence: it is thus a question of irremediably sealing the separation, of forbidding any unitary reconciliation of the body and the spirit, of the biological and the cultural: it is a question of sawing off the branch that holds the being to the chainsaw of the appearance.
2.To emancipate oneself not from one’s biology, but from the looks of the spectators.
It is necessary to have arrived at an extreme degree of separation with nature to perceive it essentially as a warehouse of exploitable and transformable materials.
And this obviously applies to the perception that one can have of one’s own body – which is obviously part of nature.
For if we are cultural beings, what is cultivated is always nature.
However sophisticated a culture may be, however far it may seem from the natural world in its raw state (which is difficult to perceive, since this natural world in its raw state hardly exists anywhere anymore and that on the contrary the artificial occupies materially – and even more symbolically – a dominant place), this culture will remain linked to nature, of which it absolutely needs, even if it is to deny it and try to substitute itself.
Thus, any culture will be either a prolongation, a development, a refinement; in the literal sense a branching off of nature, which only exists in a few very rare tribes on the verge of extinction – or a cumulative process of separations, dissociations, substitutions; in a way the development of a parasitic outgrowth; and this is what civilization consists of – globally – of which a « savage » will instantly form a fair representation by being parachuted in the middle of any megapolis.
When we have reached this stage of separation-substitution with nature, it seems apparently « logical » to consider that this outgrowth is our true nature – to assert by this that we have none.
We would thus be « liberated » from nature and free to make for ourselves collectively or individually the « natures » we want – on the simple consideration of the technical and technological means at our disposal, and of the behavioral and aspectual panoplies available on the market (whether one understands this in the strictly economic sense or in the situationist sense of spectacularization of the individual and/or social totality).
One can then affirm to be a woman, a crow, a neo-object, with no other regard for our biological data than the operations, manipulations, modifications or mutilations that one can make to them in order to align them by force with our wishes, desires and wills.
This « alignment » is however only carried out on the separate plane of appearances, and will thus only deepen the separation between appearances and the individual totality, because the fundamental biological data remain and will remain there – a woman is biologically definitively a woman -, that these fundamental biological data are part of the individual totality, and that they necessarily and continuously affect its unity. A woman at birth will therefore remain a woman, whatever the appearances she makes for herself and/or buys for herself and with which she wants to identify herself by force. This woman is therefore only a man or an extraterrestrial as a spectacle in the strictest situationist sense: as a « concrete inversion of life ».
Put another way, a detuned appearance of the totality digs – in the sense of a grave – the separation between the individual and his totality.
There are no thirty-six solutions: either you find – no matter how long it may take, no matter what the social pressures are – a way to cultivate your individuality by respecting your totality and its unity, by patiently harmonizing the aspects that seem out of tune with it, by overcoming the oppositions that you feel intimately or socially between your sensibility and your appearance, or any other opposition – or you separate yourself from yourself in yourself: certainly you perform, literally and in every sense of the word, on the stage of the spectacle society, but the clothes you put on and identify with – your new appearance – will remain an appearance, however proudly displayed, with you behind it, in shreds.
Thus, the « tomboy », who is not and has never been a man in a woman’s body – but just a woman different from most – can make of this difference an opportunity in his individuation process, or a mortifying risk, by submitting to the dominant categories of his time – whether negatively, in the mode of shame, or pseudo-positively, by resorting to the technical and technological processes of separation-substitution of the total individual unity by production of a separate appearance and forced identification with this appearance.
For as much, if a woman remains and will remain a woman, she can very well, legitimately and freely, develop in her tendencies categorized as masculine, or animal or vegetable, or extraterrestrial or all that one will want; it is enough for that that she wants to emancipate herself not from her biology, but from the looks of the spectators.
The use value of « Guy Debord, his art and his time ».
« L’I.S. devra se définir tôt ou tard comme thérapeutique/Internationale situationniste n° 8 »
Les images du Spectacle ne nous montrent que le spectacle des images, sous lesquelles se tient l’affreuse réalité d’une humanité ravagée par les mensonges matérialisés de la domination. S’adonner au collage sauvage de ces images, collage inspiré par la conscience sensible de ces ravages, permet de restituer une part de cette sensibilité ; de la resituer dans la réalité, par-delà l’hypnose planétaire. C’est à cette thérapeutique que s’est employé Debord dans son dernier film.
« The SI will have to define itself sooner or later as therapeutic/International Situationist No. 8.
The images of the Spectacle show us only the spectacle of images, under which stands the awful reality of a humanity ravaged by the materialized lies of domination. To devote oneself to the wild collage of these images, a collage inspired by the sensitive consciousness of these ravages, allows to restore a part of this sensitivity; to resituate it in reality, beyond the planetary hypnosis. It is to this therapy that Debord has employed himself in his last film.
PDF du texte de Julien Bielka/PDF of Julien Bielka’s text :
« Les chaînes de la réalité infligent à chaque instant à ma chair les plus cruelles meurtrissures, mais je demeure mon. bien propre. Livré en servage à un maître, je n’ai en vue que moi et mon avantage ; ses coups, en vérité, m’atteignent, je n’en suis pas libre, mais je ne les supporte que dans mon propre intérêt, soit que je veuille le tromper par une feinte soumission, soit que je craigne de m’attirer pis par ma résistance. Mais comme je n’ai en vue que moi et mon intérêt personnel, je saisirai la première occasion qui se présentera et j’écraserai mon maître. »
« Sous la domination d’un maître cruel, mon corps n’est pas « libre » vis-à-vis de la torture et des coups de fouet ; mais ce sont mes os qui gémissent dans la torture, ce sont mes fibres qui tressaillent sous les coups, et je gémis parce que mon corps gémit. Si je soupire et si je frémis, c’est que je suis encore mien, que je suis toujours mon bien. Ma jambe n’est pas « libre » sous le bâton du maître, mais elle demeure ma jambe et ne peut m’être arrachée. Qu’il la coupe donc, et qu’il dise s’il tient encore ma jambe ? Il n’aura plus dans la main que le — cadavre de ma jambe. »
« La prison n’est prison que parce qu’elle est destinée à des prisonniers, sans lesquels elle serait un bâtiment quelconque. Qui imprime un caractère commun à ceux qui y sont assemblés ? Il est clair que c’est la prison, car c’est à cause d’elle qu’ils sont des prisonniers. Qui détermine la manière de vivre de la société de prisonniers ? Encore la prison. Mais qui détermine leurs relations ? Est-ce aussi la prison ? Halte ! Ici, je vous arrête : Évidemment, s’ils entrent en relations, ce ne peut être que comme des prisonniers, c’est-à-dire que pour autant que le permettent les règlements de la prison ; mais ces relations, c’est eux-mêmes et eux seuls qui les créent, c’est le Je qui se met en rapport avec le Tu ; non seulement ces relations ne peuvent pas être le fait de la prison, mais celle-ci doit veiller à s’y opposer. La prison consent à ce que nous fassions un travail en commun, elle nous voit avec plaisir manœuvrer ensemble une machine ou partager n’importe quelle besogne. Mais si j’oublie que je suis un prisonnier et si je noue des relations avec toi, également oublieux de ton sort, voilà qui met la prison en péril : non seulement elle ne peut créer de pareilles relations, mais elle ne peut même pas les tolérer. »
Max Stirner, L’unique et sa propriété.
« Je n’ai pas pu échapper au salariat. » – Suis-je pour autant un salarié ? Oui, de toute évidence.
Cela m’oblige-t-il à agir, à penser en tant que salarié ? Je dois certainement faire les gestes pour lesquels je suis payé, si je veux être payé. Mais si d’autres gestes sont possibles, dans le cadre même de mes fonctions ou en–dehors, je peux les faire – ou ne pas les faire. Je ne suis pas contraint de faire miens tous les actes qui correspondent à ce à quoi s’attend la société du salarié que je suis, au travail ou en-dehors. Il y a toujours une marge, c’est-à-dire une faille, une évasion, fussent-elle minimes et limitées. Et même s’il n’y en avait pas, je ne suis pas contraint d’adhérer à ce que je fais. Je peux le faire faire par mes mains, sans l’approuver. Plus précisément, je peux ne l’approuver que dans la seule mesure où je ne peux échapper au salariat.
La belle affaire ! La société n’en demande pas plus : que tu approuves ou non ce qu’elle t’oblige à faire ne change rien au fait que tu le fais. Evidemment. Mais qui et quoi de moi le fait ? Est-ce que je me donne à ce que je fais, et dans quelle mesure ? Ou est-ce que je m’y prête seulement, et jusqu’à quel point ? Finalement, est-ce que je m’y réduis ? Ou est-ce plutôt que je donne le change ? Ai-je fait mienne la mentalité correspondant selon la société aux fonctions que j’exerce ? Ai-je approuvé, assimilé, intériorisé cette mentalité ? Jusqu’à m’y reconnaître, m’y réduire, m’y identifier ? En suis-je le promoteur, le défenseur, le modèle ? Ou bien, encore une fois, est-ce que je m’ingénie juste à donner le change, tant qu’il n’y a pas mieux à faire ?
Pour s’évader quand les circonstances le permettent, il faut encore avoir des envies d’évasion. Plus encore pour créer ces circonstances. Si je me satisfais d’être prisonnier, si je suis fier du prisonnier qu’on a fait de moi, si je m’investis dans mon rôle de prisonnier, s’il n’y a plus aucune distance ni différence entre ce rôle et moi, alors oui, je suis prisonnier – de mon état de prisonnier. On m’avait enfermé dans une prison, je me suis moi-même enfermé dans ce qu’elle attend de moi. Je suis devenu ma prison, et je resterais une prison, même si j’étais libéré de ses murs. J’ai dressé un mur infranchissable entre mon identité de prisonnier et mon identité propre et unique.
La société du spectacle a presque tout recouvert, envahi, irradié, investi. Elle n’entend rien faire d’autre que parfaire sa propre circularité. Et d’abord dans toutes les têtes.
Que nul ne se connaisse d’autre identité que celle indiquée sur son étiquette. Le choix n’est-il pas varié ? Sans cesse plus étendu ? Ne nous offre-t-on pas même à présent, par toutes sortes de prodigieux moyens biotechnologiques, de transiter, transitionner d’une identité à une autre ?
Si vous ne trouvez pas chaussure à votre pied, vous n’avez qu’à changer de pied. Si vous ne comprenez plus rien à qui vous êtes, changez d’être.
Alors oui, il n’est ni simple ni facile de ressaisir ce qui de nous échappe encore et toujours à ces identités greffées, quand il est si épuisant déjà, pour le spectateur ordinaire, de les faire coïncider avec les apparences recyclables, si vite périmées.
Ou quand on nous enjoint de toutes parts d’avoir l’honnêteté de reconnaître qu’on participe au spectacle, puisqu’on le reproduit et qu’on s’y produit, qu’on en consomme les produits, que la domination nous colle à l’être et au paraître et que ça vient de trop loin, depuis si longtemps, et que c’est plus fort que nous, etc.
Il faut donc le redire : c’est parce qu’une part (quantitative et qualitative) de l’humanité ne se réduit encore et toujours pas à ce qui l’aliène – et qu’elle le sait -, que la société du spectacle a encore et toujours du souci à se faire. Et c’est bien sûr depuis cette part d’humanité invaincue, que nous pouvons encore et toujours ne pas nous identifier ou nous réduire à son spectacle – et cesser de le reproduire.
Certes, nul ne peut raisonnablement se dire exempt, indemne ou pur de toute influence d’une société si solidement établie que c’est en chacun qu’elle a dressé ses fondements. Il appartient à chacune et chacun de les identifier précisément, tantôt de les combattre, tantôt de les fuir ou de les laisser dépérir. Dans tous les cas, de ne pas se croire contraint de s’y identifier, quand il s’agit justement de s’en désidentifier, pour reprendre contact avec soi-même. Chacune et chacun est son propre stratège, en complicité avec toutes celles et tous ceux qu’on perçoit engagés dans le même processus émancipateur, et avec celles et ceux qui peuvent à tout moment s’y engager, lorsque les masques tombent.
« La masse comatique, que l’on maintient en état de réanimation intensive, pour qu’elle rêve juste de revenir à la normalité qu’elle subissait, et qui s’est écroulée. » Observatoire situationniste, numéro 1.
« SI les produits nécessaires à la survie biologique sont massivement devenus des ersatz, c’est que la vie elle-même est devenue son propre ersatz : il y a là une indéniable harmonie spéciale. » Observatoire situationniste, numéro 2.
« Et puis il y a les zombies. Masques et postures au rabais, phrases prépayées. Le zombie n’est pas sorti d’une tombe ; c’est une tombe de sortie. » Observatoire situationniste, numéro 3 (à paraître début novembre).
Let the dead bury the dead.
« The comatic mass, which is kept in a state of intensive resuscitation, so that it just dreams of returning to the normality it suffered, and which has collapsed. » Situationist Observatory, number 1.
« If the products necessary for biological survival have massively become ersatz, it is because life itself has become its own ersatz: there is an undeniable special harmony there. » Situationist Observatory, number 2.
« And then there are the zombies. Cheap masks and postures, prepaid phrases. The zombie didn’t come out of a grave; it’s an exit grave. » Situationist Observatory, number 3 (to be published at the beginning of November).