Remarque subsidiaire concernant « la quête d’autonomie et le fantasme de délivrance ». 

« … Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu’il était possible… »

Diderot, Discours du vieux Tahitien.

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Aurélien Berlan (« Terre et liberté – La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance », La Lenteur éditions) oppose « quête d’autonomie » et « fantasme de délivrance ».

On serait tenté de lui répondre que la quête d’autonomie est une délivrance, selon le schéma même qu’il expose : « se construire un habitat, produire ses subsistances, veiller à sa santé, s’organiser avec les autres, etc., tout cela ne doit pas être délégué à des organisations (entreprises, administrations, partis) qui finissent par dicter leurs intérêts. »

Mais ce que dit en substance Berlan, c’est que le « fantasme de délivrance » se berce d’illusions, en voulant «  se délivrer de la pénibilité du travail, abolir la souffrance physique, repousser la mort » à quoi il ajoute curieusement  « ne plus avoir besoin de faire avec les autres. »

Se berçant d’illusions, ce fantasme produit/nourrit le monde illusoire de la société du spectacle, sur la base du postulat, également illusoire – mais partagé par le capitalisme comme par ses opposants traditionnels -, que « c’est seulement quand tout sera présent en abondance que les conditions seront remplies pour dépasser toutes les formes de domination – c’est ce que l’on pourrait appeler un programme de délivrance par l’abondance. »

Or cette soi-disant « délivrance » revient en fait à prendre acte d’une perte radicale d’autonomie sous le mirage du « progrès » : comme le note l’auteur, « ce qu’on attend du Progrès, c’est qu’il nous délivre du labeur, de la douleur et même des difficultés de la vie collective (on rêve d’un « gouvernement des savants », voire d’une « machine à gouverner » prenant les décisions de manière automatique et cybernétique) ».

Quant à « la mécanique et la robotique » elles « travaillent à nous délivrer de toute tache manuelle et de tout effort physique ». Enfin, « la médecine et les biotechnologies nous promettent d’abolir la souffrance et de repousser la mort. »

Cela ressemble assez à la « tyrannie douce » superbement décrite par Tocqueville, mais qui s’est révélée moins douce que prévue finalement.

Sauf qu’il y a un premier problème, c’est que le mirage de l’abondance s’est définitivement dissipé. Et un autre encore, qui est que, loin de délivrer les pauvres du labeur et de la douleur, les gouvernants, tout équipés soient-ils de leur « machine à gouverner », désormais contraints de remplacer le spectacle de l’abondance par celui de la raréfaction, se retrouvent aussi dans l’obligation de remplacer le spectacle de la jouissance par celui de « la valeur travail ».

On ne dit plus aux spectateurs que « ce qui apparaît est bon », mais que c’est catastrophique et pas autrement, et estimez-vous heureux que ce ne soit pas pire (grâce aux gouvernants et à leur machine à gouverner).

Les gouvernants ne nous demandent visiblement plus d’attendre du « Progrès » qu’il nous délivre du labeur et de la douleur, mais seulement d’espérer, au contraire, qu’il puisse encore distribuer aux plus laborieux quelques miettes empoisonnées et, pour les souffrances engendrées, les pseudo-remèdes qui vont avec.

En clair, le « fantasme de délivrance » a fait long feu.

Reste la légitime et toujours plus nécessaire quête d’autonomie. Quoi de plus naturel, quand l’artificiel menace si concrètement de s’effondrer par pans entiers de tous côtés ?

Donc, « se construire un habitat, produire ses subsistances, veiller à sa santé, s’organiser avec les autres ».

Cela devrait-il impliquer de la peine, du labeur, de la douleur ? Possiblement, mais pas nécessairement.

C’est ce que nous allons examiner, sous un jour plus poétique.

« Plus c’est poétique, plus c’est vrai. »

Novalis, Poésie, réel absolu.

Comment transformer le plomb de la nécessité en or du possible ? C’est ici que se tient non pas le fantasme, mais le désir de délivrance, comme un accroissement, une ouverture, un conatus.

Certes la pesanteur existe, mais la grâce aussi, pour parler comme Simone Weil, et ce ne sont pas deux opposées, mais les deux composantes d’une même alchimie.

Ce que je fais d’un cœur léger ne pèse pas de la même façon que ce que je fais contraint et forcé. La pesanteur ne pèse que si on la sépare de la grâce. Le partage, la fraternité, la générosité, les éclats de joie, les sourires intérieurs, et les sourires complices, le plaisir jusque dans l’effort, l’amour qui nous étreint, sont ces matériaux sans poids, que tout le monde a expérimenté un jour ou l’autre, capables de transformer en cerfs-volants tous nos élans.

Creuser, polir, marteler, cuire, cueillir, ramasser, tresser, façonner sont des activités manuelles, mais qui peuvent aussi avoir des ailes.

Pourquoi séparer la terre et l’air, l’instrument et la chanson, l’œuvre et l’admiration, l’effort et la respiration, bref tout ce qui est terrestre de tout ce qui est céleste. La terre n’habite-t-elle pas elle aussi dans le ciel ?

La délivrance, c’est de trouver ou retrouver tous les liens, sur la terre comme au ciel, qui rendent communicants – et comme sœurs et frères – la pesanteur et le léger, le sol épais et le germe qui y nait.

Concluons. L’autonomie est nécessaire, la critique du progrès l’implique. Quant à la délivrance, il suffit dès maintenant de la… délivrer de tout fantasme, en l’expérimentant dans la beauté de l’acte juste, l’acte unitaire : l’acte totalement naturel, totalement culturel, totalement terrestre, totalement cosmique.

Après tant de malheurs, de pleurs, de misères, de déceptions, de cruautés, d’impostures et de mensonges, le monde ne croit plus au paradis, et c’est tant mieux, car ce n’est pas une croyance. Ce n’est que la forme que prend spontanément le cœur aimant de chaque enfant non déformé.

Délivrons nos cœurs d’enfants.

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