Dialogue sur l’identité avec une camarade transgenre.

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Suite au texte remis en lien ci-dessous, diffusé à l’international, une discussion courtoise s’est engagée entre l’un des nôtres et une camarade transgenre. Les deux ressorts de cet échange sont 1) la relation entre société du spectacle et identité (en général) d’une part – relation surdéterminante et pourtant quasi systématiquement occultée -, 2) d’autre part la relation entre la dimension biologique irréductible d’une personne et sa totalité existentielle.

L’enjeu fondamental est d’échapper au nomadisme de la marchandise – effectivement émancipée de toute culture autre que la sienne -, pour explorer des relations non de masculin à féminin, pas même d’hommes à femmes, mais avant tout et toujours d’humains à humains ; une traversée des identités figées, une désidentification radicale de tout paraître spectaculaire : une transidentité universelle menant à « une humanité réconciliée avec toutes ses composantes, y compris biologiques, naturelles, non pour s’y réduire, mais bien comme composantes de ses dépassements infinis. »

Texte initial (bilingue) : Misère et malheurs de l’identité dans la société du spectacle.

Moments clés de cet échange :

« Plutôt que de rejeter cela comme la version la plus sophistiquée de la transphobie que j’ai jamais vue, j’aimerais offrir une véritable tentative de contre-argumentation. »

– Un bon début !

« Je pense qu’une partie du territoire de l’identité transgenre est de nature spectaculaire. C’est souvent une performance qui se produit dans une société d’apparences. »

– Ça, c’est clair.

« Mais ce n’est pas seulement la femme-en-apparence ou la femme-en-vue qu’une personne transgenre souhaite être (et, à mon avis, est donc). Une femme transgenre veut voir le monde à travers les yeux d’une femme. Elle veut sentir le grain rugueux d’une poutre en bois avec une main de femme. Au-delà des aspects sensoriels, elle veut avoir l’esprit d’une femme. »

– Une main de femme ou une main d’homme n’a pas besoin d’être modifiée pour sentir librement le grain rugueux d’une poutre en bois. Et l’esprit d’une femme (une fois libéré de ses stéréotypes, ce qui n’est pas une mince affaire) n’a pas besoin d’un corps modifié pour exister, comme si le corps d’un homme était son antinomie.

« Je pense que l’identification du genre à l’apparence et au spectacle est une erreur. Si quelque chose d’aussi fondamental psychologiquement que le genre est un pur spectacle, comment se fait-il que la compréhension du caractère biologique ou naturel de quelque chose ne soit pas également spectaculaire ? »

– Les données biologiques ne sont précisément pas des constructions culturelles, des artifices, des apparences, des spectacles, mais des données naturelles irréductibles. Personne ne peut changer son sexe biologique.

« Nous comprenons la distinction biologique/artificiel par des moyens artificiels, culturels, basés sur l’apparence ; on ne sait pas où s’arrêterait la nature. »

– Mais nous savons très bien ce qu’elle est : la partie de notre totalité dans l’existence de laquelle nous ne sommes pour rien. La distinction biologique/artificiel, avant d’être reprise et manipulée culturellement, n’est qu’un fait, non seulement nous concernant, mais concernant la totalité du vivant. Le biologique n’a pas besoin de l’artificiel pour être, l’artificiel oui.

« Après tout, le fait que notre société se soit développée en s’éloignant de la biologie et de la nature est en un sens très naturel, simplement parce que cela s’est produit. »

– Réponse dans le texte : « Aussi sophistiquée que soit une culture, aussi éloignée qu’elle puisse paraître du monde naturel à l’état brut (ce qui est difficile à percevoir, puisque ce monde naturel à l’état brut n’existe pratiquement plus nulle part et que, au contraire, l’artificiel occupe matériellement – et plus encore symboliquement – une place dominante), cette culture restera liée à la nature, dont elle a absolument besoin, même si c’est pour la nier et tenter de la substituer. Ainsi, toute culture sera soit un prolongement, un développement, un raffinement ; au sens propre une ramification de la nature – ce qui n’existe plus que dans quelques très rares tribus en voie de disparition – soit un processus cumulatif de séparations, dissociations, substitutions ; en quelque sorte le développement d’une croissance parasitaire ; et c’est en quoi consiste – globalement – la civilisation, dont un  » sauvage  » se fera instantanément une représentation juste en étant parachuté au milieu de n’importe quelle mégalopole.

« L’apparence au sens situationniste signifie l’apparence construite par un appareil spectaculaire. Si nos sens sont inextricablement liés à cet appareil, comment pouvons-nous espérer la réidentification avec la biologie à laquelle il est fait allusion dans cet essai ? »

– D’une part, nos sens ne sont pas « inextricablement liés à cet appareil » pour qu’il soit impossible de sentir que ce système les mutile, les standardise, les réduit, les déforme ; en un mot, les aliène. D’autre part, il ne s’agit pas dans cet essai d’une réidentification à la biologie, mais d’un accord avec elle, au sens musical du mot  » accord  » :  » soit vous trouvez – quel que soit le temps que cela prendra, quelles que soient les pressions sociales – le moyen de cultiver votre individualité en respectant votre totalité et son unité, en harmonisant patiemment les aspects qui vous semblent en désaccord avec elle, en dépassant les oppositions que vous ressentez intimement ou socialement entre votre sensibilité et votre apparence, ou toute autre opposition – soit vous vous séparez de vous-même en vous-même […] : certes, vous vous produisez, littéralement et dans tous les sens du terme, sur la scène de la société du spectacle, mais les vêtements que vous avez revêtus et auxquels vous vous identifiez – votre nouvelle apparence – resteront une apparence, même fièrement affichée, avec vous derrière, en miettes. « 

« Je pense que l’identité transgenre implique une rupture avec l’appareil spectaculaire. Cela signifie accepter d’être quelque part entre un homme et une femme en apparence, au moins temporairement, même si la culture ne prévoit pas vraiment cette catégorie. »

  • il n’y a pas eu ici de réponse précise sur ce point fondamental, qui est néanmoins repris à la fin de la discussion, comme possible conclusion, possible point d’accord et possible dépassement.

« S’il est spectaculaire de vouloir être vu comme une femme, alors le social est toujours spectaculaire et le seul esprit non spectaculaire est celui qui sépare en quelque sorte l’individu des associations sociales. Est-ce possible ? »

– Il est spectaculaire de « vouloir être vu ». Le premier pas pour sortir de la circularité du Spectacle est bien, comme l’indique la conclusion de cet essai, de « s’émanciper non pas de sa biologie, mais des regards des spectateurs », y compris de son propre regard sur « soi ».

« Il y a aussi des personnes intersexuées. Comment sont-elles censées s’identifier à leur identité « naturelle et biologique » d’homme ou de femme alors qu’elles sont littéralement nées avec les caractéristiques physiques des deux sexes biologiques ? »

– Encore une fois, il ne s’agit absolument pas de s’identifier aux données biologiques, mais de les accepter comme une composante de sa totalité individuelle, composante qui ne détermine en rien cette totalité :  » Chez les humains, les capacités d’autodétermination sont telles, sinon en acte du moins en puissance, que la  » force  » par exemple, quelles que soient ses déclinaisons (physique, psychologique…), ne détermine les rapports de domination que parce qu’on le veut bien (parce que les dominants le veulent, parce que certains veulent dominer). Il n’y a donc aucune justification naturelle, biologique, sexuelle à l’exercice de la domination, ni à la fixation des stéréotypes de genre (qui vont avec la domination). »

« Dans un certain sens, je pense que nous devons accepter la façon dont le spectacle nous change. »

– Non merci.

« Eh bien, merci pour la réponse. L’identité transgenre ne nécessite pas de modification du corps. »

– A la bonne heure ! Malheureusement, factuellement, elle passe souvent par là, y compris chez de très jeunes personnes, y compris avec des conséquences incalculables mais pouvant être irréversibles, et cela implique, outre de considérer le corps comme un simple matériau séparé exploitable et modifiable (comme est considéré l’ensemble de la nature par le totalitarisme technologique), mais encore cela passe bien par une rupture de l’unité de la personne comme totalité inséparablement biologique, psychologique, physique, métaphysique, corporelle, spirituelle, etc.

« Notre « sexe biologique » n’est qu’une construction de plus. Bien sûr, nous ne pouvons pas réarranger nos chromosomes, mais le chromosome n’est guère un élément de l’expérience humaine. Ce que nous expérimentons, ce sont les hommes, les femmes, le corps. Cette vision selon laquelle nous sommes dominés par des données génétiques invisibles me semble bien plus dissociée du naturel que tout ce qui a trait aux identités transgenres. Je ne doute pas des découvertes réelles de la science, mais mon expérience et mon corps sont davantage « qui je suis » que mon être à un niveau cellulaire auquel je ne peux accéder. »

– Le sexe biologique fait au contraire partie, comme l’herbe sauvage, de ce qui résiste aux constructions spectaclistes : il est le témoin irréductible, dans la forteresse assiégée de l’unité totale individuelle, de ce qui échappe et se dérobe au règne totalitaire de l’apparence.

« On peut dire que l’essence de l’humanité est son pouvoir de transformation. »

– Oui, comme chance et comme péril, pour le meilleur ou pour le pire, comme dépassement qui conserve les termes dépassés dans une unité supérieure, ou comme dislocation/séparation d’avec soi, la nature, la totalité, sa propre totalité.

« L’identité transgenre n’est pas les célébrités et la culture populaire qui l’entourent, c’est un élément de l’expérience humaine à un niveau profond. Les opérations et l’apparence physique sont des effets de l’identité, pas l’identité elle-même. »

– Dans une société archi-dominée secrètement par la misère existentielle et publiquement par la mise en vitrine de l’illusion, l’identité quelle qu’elle soit est l’enjeu d’un processus d’émancipation de tous les stéréotypes, de toutes les séparations. L’apparence physique n’est pas une chose séparée que des opérations peuvent à leur guise remodeler : ou si elle l’est, c’est qu’elle procède non plus de l’unité et de la totalité individuelle, mais bien des injonctions du Spectacle. A noter que ces opérations nécessitent la conservation de la technologie et de l’industrie, qui sont juste en train de détruire la nature, notre relation à la nature et notre relation à la part naturelle de nous-mêmes.

« Je ne crois pas que la société du spectacle soit la source du regard sur soi. »

– La société du spectacle est la source du regard spectaculaire sur soi.

« L’apparence est toute notre existence pour toute autre personne. »

– Evidemment pas. Sauf dans le règne séparé des apparences et la soumission à ce règne.

« Être transgenre, c’est une révolte contre le règne de la culture normative du genre sur nos esprits et nos corps. »

– Ça pourrait être ça, et ce serait très bien, mais il est notoire que beaucoup de transgenres, à travers leurs affichages dans les réseaux sociaux, etc., ne font que reproduire les stéréotypes de genre, simplement en les transposant. En fait de « révolte » on y observe une soumission aux pires clichés sexistes, aux pires pratiques porno-éduquées.

« Je veux pas faire un condescendance mais je suggère que vous explorez un peu la théorie du genre, peut-être quelqu’un comme Judith Butler, je sais pas, je crois que la vraie critique du genre n’est pas encore arrivé à Paris peut-être. »

– Un peu quand même si. Un peu trop même déjà. Ça déferle.

« Puisque vous avez débattu pas mal avec moi en anglais, j’ai terminé cet écrit en mon français pas mal – pardon, c’est le français d’une autodidacte. »

– C’est gentil, et je vous en remercie, mais je peux continuer en anglais. Au point où nous en sommes de cette discussion, je me fais deux remarques : d’abord que vous êtes une personne honnête et courtoise. Ensuite, que des personnes comme vous ou d’autres (et comme moi d’ailleurs !), qui éprouvent à juste titre le désir/le besoin de s’émanciper des stéréotypes de genre, des identités masculines ou féminines au point d’entrer dans un nomadisme identitaire, une transidentité rebelle à toute norme, à tout effet de spectacle, pourraient être une chance pour nos consciences, pour ébaucher une libération de toutes les potentialités de l’humain. D’une humanité réconciliée avec toutes ses composantes, y compris biologiques, naturelles, non pour s’y réduire, mais bien comme composantes de ses dépassements infinis.

4 réflexions sur “Dialogue sur l’identité avec une camarade transgenre.

  1. Du texte initial et de cet échange, nous tirons deux conclusions provisoires, qu’il s’agit de tenir ensemble dialectiquement :
    – Que le phénomène transgenre est évidemment récupéré par le Spectacle et aux fins du Spectacle. Qu’il donne donc lieu ou peut donner lieu à des dérives identitaires et relationnelles parfois dramatiques voire tragiques (réification/aliénation du rapport au corps, relations sexuelles porno-orientées, mutilations des corps parfois irréversibles, atteinte au potentiel de développement autonome des enfants…).
    – Qu’il porte néanmoins en lui un potentiel de subversion des catégories/schémas/stéréotypes identitaires et relationnels existants.

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  2. Et aussi ceci :
    Nous ne sommes pas nos corps, mais une totalité, dont nos corps font partie. Nous ne sommes pas non plus réductibles ni à notre biologie irréductible, ni à nos ressentis, passagers ou durables : nous sommes – nous faisons de nous-mêmes – soit des êtres séparés/mutilés/aliénés/réduits, soit des totalités en libre devenir.

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  3. Ce qui est – très – problématique dans les positions d’une certaine critique anti-transgenrisme c’est que la transidentité n’est abordée que dans ses dérives, et jamais en envisageant la possibilité qu’elle puisse chercher à exprimer une remise en cause des marquages identitaires, que ceux-ci soient liés à la détermination biologique du sexe à la naissance ou aux stéréotypes culturels.

    Ce potentiel de remise en cause est assez justement exprimé par la camarade américaine quand elle dit : « Je pense que l’identité transgenre implique une rupture avec l’appareil spectaculaire. Cela signifie accepter d’être quelque part entre un homme et une femme en apparence, au moins temporairement, même si la culture ne prévoit pas vraiment cette catégorie. »

    Postuler que c’est la détermination biologique du sexe à la naissance qui détermine ce qu’est une personne, contre ce que cette personne peut ressentir est un point de vue aussi unilatéral et contestable que celui qui affirme que ce n’est que le ressenti qu’a d’elle-même cette personne qui détermine ce qu’elle est.

    Le texte de l’Observatoire et la discussion qui s’en est suivie visent à dépasser cette opposition tronquée et stérile.

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  4. Extrait d’un échange :

    « J’ai du mal pour ma part… à ne pas voir la détermination biologique comme essentielle ».

    – Qu’elle soit essentielle ne fait aucun doute, puisque nous avons une constitution biologique. Il est par contre certainement plus délicat de définir dans quelle mesure elle l’est. Que nous ayons une évidente détermination biologique ne signifie pas qu’elle nous détermine. En particulier qu’elle détermine ce que et qui nous sommes. Sans quoi nous serions réductibles à cette dimension/composante biologique. Or, si nous avons bien évidemment une biologie, un corps, nous sommes une totalité composée de ce corps, mais aussi d’esprit, de sensibilité. Il y a un glissement abusif entre constater que nous avons une détermination/composante biologique et en faire la détermination de ce que et de qui nous sommes. Détermination essentielle oui, essentialisante non. Cela revient sinon justement à en faire « un marquage identitaire », une assignation identitaire, une réduction identitaire. L’idéologie transgenriste parle du sexe assigné à la naissance, alors qu’il s’agit du sexe constaté à la naissance. A l’inverse, que l’on constate le sexe d’une personne à sa naissance ne doit pas contraindre cette personne à se réduire à cette dimension/composante constatée. De quel droit vouloir réduire des humains à leur sexe ? De quel droit nier (ou pire pour certains, mépriser) des ressentis qui débordent/dépassent la stricte détermination biologique ? L’irréductibilité biologique est un fait, l’esprit ou la sensibilité sont également des faits. Comme le souligne le texte de l’Observatoire, ce qui importe, c’est comment chaque personne peut – légitimement, librement – parvenir à harmoniser ces faits dans son vécu, vécu qui n’a pas à être dicté/déterminé/assigné ni par les stéréotypes, ni par la seule dimension/composante biologique irréductible. Il y a là une potentialité émancipatrice à considérer.

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