Genealogy of the Money God, extract from the Preface.

Le salariat est le viol généralisé de l’activité humaine, la déshumanisation du travailleur, dont l’activité consiste seulement à adopter 𝘭𝘦𝘴 𝘱𝘰𝘴𝘪𝘵𝘪𝘰𝘯𝘴 𝘲𝘶𝘪 𝘧𝘰𝘯𝘵 𝘫𝘰𝘶𝘪𝘳 𝘭’𝘢𝘳𝘨𝘦𝘯𝘵, positions fameusement décrites par le jeune Marx dans ses célèbres Manuscrits de 1844 : « le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence… dans le travail, celui-ci ne s’affirme pas, mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit… Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification… L’activité de l’ouvrier n’est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même ».

Généalogie du dieu argent, 𝘗𝘳é𝘧𝘢𝘤𝘦 (extrait).

Extract of the film « Les Temps Modernes »

Wage-labor is the generalized rape of human activity, the dehumanization of the worker, whose activity consists only in adopting positions that make the money cum, positions famously described by the young Marx in his famous 1844 Manuscripts: « labor is external to the worker, that is, it does not belong to his essence…in labor the worker does not assert himself, but denies himself, does not feel at ease, but unhappy, does not deploy free physical and intellectual activity, but mortifies his body and ruins his mind…External labor, the labor in which man alienates himself, is a labor of self-sacrifice, of mortification…The worker’s activity is not his own activity. It belongs to another, it is the loss of oneself.»

Genealogy of the Money God, 𝘗𝘳e𝘧𝘢𝘤𝘦.

La « foi » ? Dérives et détournements.

On s’est demandé ce que des humains en si grand nombre ont bien pu placer dans ce mot de « dieu » devenu quasiment imprononçable, et pas seulement pour des athées. Une infinité de choses en fait, allant du meilleur au pire. Pouvoir, tromperie, superstition, manipulation, projections, infantilisme, opium du peuple, et puis – virage -, douceur, élévation, contemplation, intimité grandiose, sentiment cosmique, amour. Amour ! Voilà encore un mot douteux ; vendu, bradé, séparé, déchiqueté, inversé. Il faudrait un jour faire un grand silence, plus vaste que tous les océans.

On a pensé à Spinoza, et à ce qu’il appelait « Dieu ou la Nature », et à ce qu’il en disait : « par réalité et par perfection, j’entends la même chose ». Il s’agirait donc de la pleine réalité existant en tant que « cause libre » – de la nature de laquelle découleraient – comme son déploiement -, toutes les nécessités, tous les déterminismes, comme autant d’attributs ; pourquoi pas, ce n’est pas si difficile à comprendre, les humains en recueillent quelques bribes en langage mathématique.

Mais qui donc peut ne serait-ce qu’ânonner trois mots plausibles à propos de cette chose si étonnante : la réalité ? Qui donc peut en mesurer la « longueur », la « largeur » et la « hauteur » sans sentir le ridicule de son échelle de mesure : les limites et les distorsions de nos perceptions et de nos instruments, du langage et du savoir humains ? Sans parler des intérêts, jamais très hauts ni très beaux, attachés à nos compréhensions.

On commençait ici à comprendre pourquoi d’anciens textes se refusaient à nommer quoi que ce soit à cet « endroit » à l’envers de toute finitude, pourquoi d’autres se bornaient à évoquer ce qui se trouve « très haut » dans un sens radicalement vertigineux.

Pourtant, d’autres textes, ou parfois les mêmes en certains endroits, évoquaient aussi une connexion avec ces « dimensions » si éloignées de toute commune mesure et compréhension humaines, et pourtant plus proches de nous que nous ne pourrons jamais l’être.

Nous ne ferons pas de liste, mais nous parlons d’une préoccupation irréductible de l’esprit – et du corps aussi – qui se rencontre chez des personnes de toutes sortes de traditions, qualifiées de « mystiques », de poètes, et d’autres noms encore, comme autant de prisons.

Il nous est apparu aussi que cette connexion affectait la façon d’être, les relations des peuples premiers, des communautés de chasseurs cueilleurs ; leurs relations entre eux, et avec les êtres non-humains, si tant est que cette distinction ait un sens (et lequel ?). François d’Assises parle de ses frères les oiseaux, chez les Achuar, les plantes et les animaux viennent s’entretenir avec les humains dans leurs rêves,  et selon Rûmî, « tout l’univers est contenu dans un seul être humain : toi ».

Encore ce même vertige, qui emporte nos repères, nos habitudes, dont il ne reste rien, si vient l’extase.

Emma Orbach, la sage et folle dame qui vit sous une tente comme on vivrait dans les étoiles, ne mange ni ses poules ni ses chèvres : « je ne mange pas mes amis » et considère que les « boites magiques » (les « Smartphones ») nous privent du réel, ce réel qui, parfois semble nous envoyer des signes, et parfois de façon particulièrement insistante, mais de façon également parfaitement incompréhensible selon nos « logiques », nos « sciences ». Vous ne voyez pas de quoi il s’agit ? On ne va pas vous raconter nos propres expériences, ni même vous donner le si simple secret, mais il est temps peut-être de vous débrancher un peu de la Machine.

Nous parlons donc de franges étranges et merveilleuses de la réalité dont les nécessités, déterminations, causalités nous échappent « en mode scientifique », c’est-à-dire borgne, réduit et réducteur, mais qui ont le parfum des correspondances qu’évoquait le poète.

Pour le dire encore en terme spinoziens, se pourrait-il que la « Nature » en tant que « cause libre », se déployant en tant que telle, se joue parfois des nécessités de son propre déploiement ? Cela paraît absurde. Alors, se pourrait-il que ces nécessités rejoignent en certains instants, pour certaines éclosions, cette libre causalité qui est la sienne ? Nous serions alors ces jongleurs de la vie quotidienne dont l’adresse joueuse tient juste à l’expérience maîtrisée d’improbables équilibres entre la pesanteur et la grâce.

Voici que l’acausalité s’emparerait des causalités pour leur faire danser leurs propres mélodies.

Voici que d’abord en marge puis au centre de toutes les revendications de toutes les manifestations, se dresserait la tente d’une éternelle affirmation.

« Faith »? Derivations and hijackings.

One wondered what so many humans could have put into that word « god » that has become almost unpronounceable, and not only for atheists. An infinite number of things, in fact, ranging from the best to the worst. Power, deception, superstition, manipulation, projections, infantilism, opium of the people, and then – turn -, sweetness, elevation, contemplation, grandiose intimacy, cosmic feeling, love. Love! Here again is a dubious word; sold, sold off, separated, shredded, inverted. One day, a great silence would have to be made, larger than all the oceans.

We thought of Spinoza, and what he called « God or Nature », and what he said about it: « by reality and by perfection, I mean the same thing ». It would therefore be a question of the full reality existing as a « free cause » – from nature, from which all necessities, all determinisms, would derive – as its unfolding – as so many attributes; why not, it is not so difficult to understand, humans gather some snippets in mathematical language.

But who can even mumble three plausible words about this amazing thing: reality? Who can measure its ‘length’, ‘width’ and ‘height’ without feeling the ridiculousness of its measuring scale: the limits and distortions of our perceptions and instruments, of human language and knowledge? Not to mention the interests, never very high or very beautiful, attached to our understandings.

Here we begin to understand why ancient texts refuse to name anything at all in this « place » on the reverse side of all finitude, why others limit themselves to evoking what is « very high » in a radically vertiginous sense.

Yet other texts, or sometimes the same ones in certain places, also evoked a connection with those ‘dimensions’ so far removed from any common human measure and understanding, and yet closer to us than we can ever be.

We will not make a list, but we speak of an irreducible preoccupation with the spirit – and the body too – that is found in people of all sorts of traditions, called ‘mystics’, poets, and other names, like prisons.

It also appeared to us that this connection affected the way of being, the relationships of the first peoples, of the hunter-gatherer communities; their relationships with each other, and with non-human beings, if this distinction has any meaning (and what is it?). Francis of Assisi speaks of his brother birds, among the Achuar, plants and animals come to speak with humans in their dreams, and according to Rûmî, « the whole universe is contained in a single human being: you ».

Again, this same vertigo, which takes away our landmarks, our habits, of which there is nothing left, if ecstasy comes.

Emma Orbach, the wise and crazy lady who lives in a tent as one would live in the stars, does not eat her chickens or her goats: « I don’t eat my friends » and considers that « magic boxes » (smartphones) deprive us of reality, this reality that sometimes seems to send us signs, and sometimes in a particularly insistent way, but also in a way that is perfectly incomprehensible according to our « logic », our « sciences ». Can’t you see what it’s all about? We are not going to tell you our own experiences, nor even give you the simple secret, but it is perhaps time to unplug from the Machine a little.

We are talking about strange and marvellous fringes of reality whose necessities, determinations and causalities escape us « in scientific mode », that is to say, blind, reduced and reductive, but which have the perfume of the correspondences that the poet evoked.

To put it again in Spinozian terms, could it be that « Nature » as a « free cause », unfolding as such, sometimes plays with the necessities of its own unfolding? This seems absurd. Then, could it be that these necessities join in certain moments, for certain outbreaks, this free causality which is its own? We would then be the jugglers of daily life whose playful skill is based on the controlled experience of improbable balances between gravity and grace.

Here is where acausality would take over the causalities to make them dance their own melodies.

Here is where, first on the fringes and then at the centre of all the claims of all the manifestations, the tent of an eternal affirmation would be erected.

Produire son image, mode d’emploi.

80% : c’est la part que représentent les images dans le trafic internet.
Moins quantifiable est la fonction des images dans le trafic de sa propre personnalité.

Voici une personne.
Voici un masque.
Elle le protège, le travaille, le rend aussi élastique que l’exigent les pressions sociales qui commandent ses comportements.

Parfois le masque se fend et parfois il est juste très difficile à ajuster ; surtout au réveil.
Sinon tout va bien : on assimile comment les autres fabriquent leurs images, comment ils s’y moulent, comment ils s’y réfugient surtout, portables à la main.

Et l’on fait pareil : on leur envoie des images, en veillant à leur cohérence, qui doit remplacer l’ancienne continuité qui faisait l’unité du « moi », et qu’on a appris à refouler, lorsque la production de la personne a suffisamment réussi à coloniser et mettre au travail tout l’espace intérieur.

Ce qui s’est perdu, c’est donc juste le sujet.
A la place : un objet, qui capte tout ce qu’il peut pour conserver sa place dans le renouvellement incessant des objets mis en vitrine.

La vitrine, c’est l’ensemble de la société : la vitrine dans la rue, la vitrine sur les écrans, la vitrine au travail, la vitrine dans les croisements inévitables, la vitrine à domicile même.

L’idéal, c’est de se rapprocher de ces images efficacement modelées sur celles des vedettes : elles sont actives, précises, l’apparence semble imperturbable, comme gelée même quand elle bouge, surtout quand elle bouge.

L’idéal, c’est de réussir à s’insérer durablement dans la pantomime généralisée.

C’est à ce prix qu’on devient soi-même et la vitrine, et la marchandise.

Jusqu’à ne plus avoir pour règle d’existence que de faire vivre ce spectacle, qu’on endossera le plus vite possible dès le réveil : parvenir – enfin ! – à exécuter, de façon toute personnelle, « le mouvement autonome du non-vivant » (Debord).

How to produce your own image.

80%: this is the share that images represent in internet traffic.
Less quantifiable is the function of images in the traffic of one’s own personality.

This is a person.
This is a mask.
She protects it, works on it, makes it as elastic as the social pressures that drive her behaviour demand.

Sometimes the mask cracks and sometimes it is just very difficult to adjust; especially when you wake up.
Otherwise everything is fine: we assimilate how others make their images, how they mould themselves to them, how they take refuge in them, especially with their mobile phones in hand.

And we do the same: we send them images, taking care of their coherence, which must replace the old continuity that made the unity of the « self », and that we have learned to repress, when the production of the person has sufficiently succeeded in colonizing and putting to work the whole interior space.

What has been lost is therefore just the subject.
In its place: an object, which captures everything it can to keep its place in the incessant renewal of objects put on display.

The shop window is the whole of society: the shop window in the street, the shop window on the screens, the shop window at work, the shop window at the inevitable crossroads, the shop window at home itself.

The ideal is to approach these images effectively modelled on those of the stars: they are active, precise, the appearance seems imperturbable, as if frozen even when it moves, especially when it moves.

The ideal is to succeed in inserting oneself durably into the generalized pantomime.

This is the price to pay for becoming both the showcase and the merchandise.

To the point where the only rule of existence is to keep the spectacle alive, which you will take on as soon as you wake up: to succeed – at last! – to execute, in a very personal way, « the autonomous movement of the non-living » (Debord).

De la boue des identités à l’or des subjectivités.

L’essentialisme, en ce qui concerne les genres « homme » et « femme », consiste à déterminer exclusivement ce genre en fonction du sexe biologique : il entend réduire le genre au sexe et devra donc nécessairement tenir pour négligeable, secondaire, fictif ou douteux, et dans tous les cas inessentiel, tout ressenti différent.

Si l’essentialisme conçoit théoriquement une libération des « hommes » et des « femmes » des stéréotypes qui leur sont attribués par la société, c’est pour mieux les enfermer dans leur détermination biologique.

Ensuite, et logiquement, il rabat tout ressenti différent en direction des stéréotypes attribués par la société ou le renvoie à une improbable essence masculine ou féminine logée dans un ressenti.

Il est facile de comprendre qu’effectivement, étant donné la prégnance totalitaire des stéréotypes, une personne qui, dans nos sociétés spectaculaires, ne se sent pas ce que son sexe lui dit d’être aura tendance à se rabattre d’elle-même sur les stéréotypes en question, voire à les essentialiser.

Mais il se joue pourtant, dans la crise des identités « masculine » et « féminine », quelque chose de bien plus profond, qui échappe à toute réduction, fixation, essentialisation. Il s’agit du travail qu’opèrent les subjectivités pour s’envisager à la racine comme totalités irréductibles.

Et cette racine, ce n’est ni la biologie, ni le ressenti, mais bien cette totalité capable de s’émanciper de tout ce qui la réduit, la chosifie, l’appauvrit, lui fait obstacle dans son effort pour parvenir à sa pleine et entière auto-détermination ; en bref la sépare de son effort pour advenir.

Le dépassement des stéréotypes est inséparable du dépassement de toute réduction. Un « homme » ou une « femme » ne sont ni seulement des ressentis, ni seulement des biologies, mais seulement des états transitoires pour des subjectivités encore réduites, enfermées, appauvries, chosifiées.

Il n’y a pas des « hommes » et des « femmes », sauf « ceux » et « celles » qui s’enferment et enferment les autres dans leurs stéréotypes, leurs définitions, quels que soient ces stéréotypes, ces définitions.

Mais il y a et il peut y avoir de plus en plus – précipitant l’effondrement de toutes les identités spectaculaires -, des subjectivités évadées de tous ces stéréotypes, de toutes ces définitions, dissolvant les statuts, les paraîtres et les attributions de genre, inventant de nouveaux alliages, et les dissolvant, les réinventant ; des métamorphoses, des dépassements, transformant la boue des classifications en or de l’émancipation.

Un jour viendra – qui pour certain(e)s est déjà là -, où n’y aura plus dans les regards portés sur soi ou sur autrui ni des « hommes » ni des « femmes », mais toujours d’abord des humanités qui se rencontrent dans un geste « infiniment délicat et plein d’égards » (Rilke).

From the mud of identities to the gold of subjectivities.

Essentialism, as far as the genders « man » and « woman » are concerned, consists in determining this gender exclusively in terms of biological sex: it intends to reduce gender to sex and will therefore necessarily consider any different feeling as negligible, secondary, fictitious or doubtful, and in any case inessential.


If essentialism theoretically conceives of a liberation of ‘men’ and ‘women’ from the stereotypes attributed to them by society, it is in order to better lock them into their biological determination.

Then, and logically, it pushes any different feeling towards the stereotypes attributed by society or refers it to an improbable male or female essence housed in a feeling.


It is easy to understand that, given the totalitarian prevalence of stereotypes, a person who, in our spectacular societies, does not feel what his or her sex tells him or her to be will tend to fall back on the stereotypes in question, or even to essentialise them.
However, in the crisis of ‘male’ and ‘female’ identities, something much deeper is at play, which escapes any reduction, fixation or essentialization. It is the work that subjectivities do to consider themselves at the root as irreducible totalities.


And this root is neither biology nor feelings, but this totality capable of emancipating itself from everything that reduces it, chosifies it, impoverishes it, and hinders it in its effort to achieve full self-determination; in short, separates it from its effort to become.


The overcoming of stereotypes is inseparable from the overcoming of any reduction. A « man » or a « woman » are neither only feelings, nor only biologies, but only transitory states for subjectivities that are still reduced, locked up, impoverished, chosified.
There are no « men » and « women », except for « those » who lock themselves and others into their stereotypes, their definitions, whatever these stereotypes, these definitions may be.


But there are and can be more and more – precipitating the collapse of all spectacular identities – subjectivities that escape from all these stereotypes, from all these definitions, dissolving statuses, appearances and gender attributions, inventing new alliances, and dissolving and reinventing them; metamorphoses, overcoming, transforming the mud of classifications into the gold of emancipation.


A day will come – which for some is already here – when there will no longer be either « men » or « women » in the way we look at ourselves or at others, but always first of all humanities that meet in a gesture that is « infinitely delicate and full of consideration » (Rilke).

Nandhu Kumar

La Machine, le Spectacle et l’immémorial goût du pouvoir.

En cas d’effondrement, de crise totale, ce ne sont pas les alternatives matérielles à retrouver ou réinventer qui seront le problème majeur, mais la capacité des uns et des autres à entrer dans une authenticité radicale ; à pratiquer les uns envers les autres le renoncement au pouvoir sous toutes ses formes.

Vu sous cet angle, le gigantesque complexe industriel n’est rien d’autre que la sophistication extrême et le développement abouti des moyens utilisés par la domination plurimillénaire qui s’exerce sur la nature et l’humain.

La Machine, qui est certes un problème, n’est donc pas Le problème : elle n’est que la matérialisation finale du problème.

Le problème, ce sont nos faussetés individuelles et collectives, devenues systémiques, et l’épaisseur de notre aveuglement face à nos manquements envers tout ce qui pouvait faire de nous une des plus nobles espèces.

La société du spectacle aura juste été la forme historique réalisée et la caution systémique de cet aveuglement et de ces faussetés.

Karolina Grabowska

The Machine, the Spectacle and the immemorial taste for power.

In the event of a collapse, of a total crisis, it is not the material alternatives to be found or reinvented that will be the major problem, but the capacity of each and every one of us to enter into a radical authenticity; to practice the renunciation of power in all its forms towards each other.
Seen from this angle, the gigantic industrial complex is nothing more than the extreme sophistication and the successful development of the means used by the multi-millennial domination of nature and man.
The Machine, which is certainly a problem, is therefore not The Problem: it is only the final materialisation of the problem.
The problem is our individual and collective falsities, which have become systemic, and the depth of our blindness to our shortcomings with regard to everything that could make us one of the noblest species.
The society of the spectacle will have just been the historical form realised and the systemic guarantee of this blindness and these falsities.

Zombies, mode d’emploi.

Et puis il y a les zombies. Masques et postures au rabais, phrases prépayées. Le zombie n’est pas sorti d’une tombe ; c’est une tombe de sortie. On en a vu pourtant reprendre vie ; il ne s’agissait pas d’un miracle, mais du fait que, dans une situation d’effondrement, quelques zombies se voient contraints d’aimer la liberté.
A noter cependant qu’en masse ou disjonctés, ils sont dangereux.
De façon générale, on passe son chemin, on longe le mur du con.
Inutile de les prendre de front, sauf circonstances favorables ; quand ils sont piégés, quad ils se sentent idiots : rares moments de lucidité, où la conscience radicale peut les atteindre, voire les transpercer de ses flèches agiles.
Car ils sont friables. Le zombie ne l’est pas à 100 % 24h/24. Le taux de zombification est également variable : un humain habite dedans, dans un état de dégradation mais aussi de réceptivité plus ou moins avancé.
On peut jouer là-dessus. Il faut être prudent façon renard, et y aller en douceur façon colombe ou attaquer façon tigre, ou décamper façon petit poisson ; le requin n’arrive pas à attraper l’ingénieux petit poisson.
Tout cela est affaire de circonstances, de motivation, d’enjeux, de goût ; de compassion aussi, car ils ne savent pas ce qu’ils sont. Le zombie se caractérise en effet par un haut degré d’insensibilité aux autres certes, mais aussi à soi-même.
Il marche au pas en boitant du dedans.
C’est la faille principale, celle qu’atteignent nos flèches, celle qui fait trembler leurs façades.
Ce qui nous amène à résoudre l’haletante question que La Boétie posa à sa façon : pourquoi les hommes ne se révoltent-ils pas ? La servitude n’est volontaire que tant que et parce que l’humain ne trouve pas d’issue. Il ne trouve pas d’issue parce qu’il a été divisé par ceux qui veulent régner. D’abord divisé les uns des autres, puis divisé de soi à soi. Son semblant d’unité tient à la cuirasse caractérielle qu’il s’est forgée dès l’enfance afin d’oublier – sous les coups répétés de l’ennui institué, des contraintes à la chaîne et des frustrations solitaires -, d’oublier l’innocence de l’être, la joie de vivre, le bonheur qui rebondit, le bouquet des merveilles qui s’offrait à ses yeux.
L’enfance veut se déployer au paradis, on lui inflige vite le b.a.-ba de l’enfer. Trimer, serrer les dents, faire bonne figure, tandis que la flamme s’éteint au-dedans. La vie grise qu’on nous vend a toujours un arrière-goût de cendres. Telle est la cartographie scientifique du zombie advenu, qui réclame notre indulgence et la mise en œuvre d’une stratégie adaptée, des fois que les apparences cesseraient de lui être trompeuses, ce qui lui pend au nez.

Observatoire situationniste n°3.

Zombies, instructions for use.

And then there are the zombies. Discounted masks and postures, prepaid phrases. The zombie did not emerge from a grave; it is an exit grave. Yet we have seen some come back to life; it was not a miracle, but the fact that, in a situation of collapse, some zombies are forced to love freedom.
It should be noted, however, that en masse or disjunct, they are dangerous.
Generally speaking, one passes by, one goes along the wall of the idiot.
It is useless to take them head-on, except in favourable circumstances; when they are trapped, when they feel like idiots: rare moments of lucidity, when radical consciousness can reach them, or even pierce them with its nimble arrows.
For they are brittle. The zombie is not 100% zombified 24 hours a day. The rate of zombification is also variable: a human lives in it, in a state of degradation but also of more or less advanced receptivity.
This can be played with. You have to be careful like a fox, and go gently like a dove, or attack like a tiger, or run away like a little fish; the shark can’t catch the ingenious little fish.
It’s all a matter of circumstance, motivation, stakes, taste; of compassion too, because they don’t know what they are. The zombie is characterised by a high degree of insensitivity to others, but also to himself.
They walk at a walking pace, limping from within.
This is the main flaw, the one that our arrows reach, the one that makes their facades tremble.
This brings us to the breathtaking question that La Boétie posed in his own way: why do men not revolt? Servitude is only voluntary as long as and because humans cannot find a way out. It has no way out because it has been divided by those who want to rule. First divided from each other, then divided from self to self. Its semblance of unity is due to the character armour it has forged for itself since childhood in order to forget – under the repeated blows of institutional boredom, chain constraints and solitary frustrations – the innocence of being, the joy of living, the happiness that bounces back, the bouquet of wonders that was offered to its eyes.
Childhood wants to unfold in paradise, but is quickly inflicted with the ABCs of hell. We have to grit our teeth and put on a brave face, while the flame inside is extinguished. The grey life we are sold always has an aftertaste of ashes. Such is the scientific cartography of the zombie that has come to be, which demands our indulgence and the implementation of an adapted strategy, once appearances cease to be deceptive, which is what is in store for it.

Observatoire situationniste n°3.

Introduction à la révolution au sens originel.

« Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d’être inscrits pour la postérité dans l’histoire des cataclysmes. »

René Daumal

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Un jour, qui n’est plus très loin, seront déterrées et reprendront vie les connaissances existentielles fondamentales enfouies sous les idéologies, les interprétations intéressées, les compréhensions mutilées, les lettres mortes, et les champs de bataille.
Ce sont elles qu’ont cherché à nous transmettre des poètes, des artistes, des philosophes, des révolutionnaires, mais même des gens qualifiés de « sages », « inspirés » ou « prophètes », et aussi la nature humaine, en nous et autour de nous, et non-humaine, également en nous et autour de nous, et les dites « mystérieuses » sagesses et les dites « étranges » relations pratiquées par les peuples premiers.

De nouveaux détournements devront être opérés, de nouveaux mots apparaîtront, de nouveaux noms, qui établiront leurs relations et leur demeure dans le vaste univers intérieur et extérieur, visible et invisible, connu et inconnu. Des mots créateurs donc, inspirés et inspirants, enchanteurs aussi, et libres, vivants, qu’aucune encre n’ancrera en aucun port d’attache.

Le langage redeviendra alors, en toute radicalité et à plus vaste échelle, ce « Grand jeu » esquissé au début du vingtième siècle, qui voulait retrouver, mais par des moyens un peu trop artificiels, « la simplicité de l’enfance et ses possibilités de connaissance intuitive et spontanée », appliquée à la totalité de l’existence.

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Introduction to revolution in its original sense.

« Beware, André Breton, of appearing later in the textbooks of literary history, whereas if we were to claim any honour, it would be that of being inscribed for posterity in the history of cataclysms.”

René Daumal

One day, which is not far off, the fundamental existential knowledge buried under ideologies, self-serving interpretations, mutilated understandings, dead letters and battlefields will be unearthed and brought back to life.

These are the things that poets, artists, philosophers, revolutionaries, but also people called « wise », « inspired » or « prophets » have sought to transmit to us, as well as human nature, in and around us, and non-human nature, also in and around us, and the so-called « mysterious » wisdoms and « strange » relationships practised by the first peoples.

New diversions will have to be made, new words will appear, new names, which will establish their relationships and their home in the vast universe within and without, visible and invisible, known and unknown. Creative words then, inspired and inspiring, enchanting too, and free, alive, that no ink will anchor in any port of call.

Language will then once again become, in all radicality and on a larger scale, that « Great Game » sketched out at the beginning of the twentieth century, which wanted to rediscover, but by means that were a little too artificial, « the simplicity of childhood and its possibilities of intuitive and spontaneous knowledge », applied to the totality of existence.

La revue internationale, numéro 3/The International Review, Issue 3.

L’ensemble de ce numéro est essentiellement consacré aux possibilités – ouvertes ou cachées – de subversion de la vie quotidienne.  Nous les relions à la seule condition nécessaire de l’émancipation planétaire : la formation, l’activation, la contagion d’une conscience radicale.

The whole of this issue is essentially devoted to the possibilities – open or hidden – of subversion of everyday life.  We link them to the only necessary condition for planetary emancipation: the formation, activation and contagion of a radical consciousness.

The society of lies/La société du mensonge.

Incidemment, nous ne vivons pas dans une société industrielle, mais dans un mensonge industriellement équipé.
A supposer qu’on démantèle le complexe industriel, le mensonge resterait.
La naissance du mensonge se perd dans la nuit des temps ; il a commencé avec la domination-sous-prétexte-de-savoir-profiter des autres, humains et non humains.
Il a commencé comme mensonge sur le savoir.
Pour profiter des autres, il faut croire savoir être en droit de le faire, premier mensonge inaugural.
En droit de les dominer, de les exploiter, de les manipuler, de les rabaisser, de les aliéner.
La civilisation aura consisté à améliorer sans relâche les moyens intellectuels, psychologiques, physiques et matériels d’y parvenir.
Jusqu’à tout défigurer ; tout recouvrir de mensonges.

Incidemment, ceux qui critiquent la société du mensonge industriellement équipé tout en reproduisant à leur échelle les pratiques de domination à l’origine de cette société ont dans la bouche le cadavre de toutes les émancipations avortées.

The society of lies.

Incidentally, we do not live in an industrial society, but in an industrially equipped lie.
If we were to dismantle the industrial complex, the lie would remain.
The birth of the lie is lost in the mists of time; it began with the domination of others, human and non-human, under the pretext of knowing how to profit.
It began as a lie about knowledge.
In order to take advantage of others, you have to believe that you know you have the right to do it, the first inaugural lie.
The right to dominate them, to exploit them, to manipulate them, to demean them, to alienate them.
Civilisation will have consisted in relentlessly improving the intellectual, psychological, physical and material means of achieving this.
To the point of disfiguring everything; to cover everything with lies.
Incidentally, those who criticise the industrially equipped society of lies while reproducing on their own scale the practices of domination at the origin of this society have in their mouth the corpse of all aborted emancipations.

The spectacle effect.

𝘓’𝘦𝘧𝘧𝘦𝘵 𝘥𝘦 𝘴𝘱𝘦𝘤𝘵𝘢𝘤𝘭𝘦, c’est l’action permanente et conjuguée de l’ensemble des représentations (médiatiques, politiques, économiques, marchandes) qui captent continuellement l’attention et altèrent la perception du plus grand nombre – de sorte que l’immense majorité trouve normal d’être affairée à produire tous les détails du mirage qui la tient sous hypnose et légitime d’exiger d’en consommer sa part, même pathogène, toxique et falsifiée.

The spectacle effect is the permanent and combined action of all the representations (media, political, economic, commercial) that continually capture the attention and alter the perception of the majority – so that the immense majority finds it normal to be busy producing all the details of the mirage that holds them under hypnosis and legitimizes their demand to consume their share of it, even if it is pathogenic, toxic and falsified.