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Contributions to the theoretical armament of protest in Italy.
Contributions à l’armement théorique de la contestation en Italie.
Contributi all’armamento teorico della protesta in Italia.
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Nuova versione rivista.
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Questi quattro testi sono tratti da : Observatoire situationniste n°1.
These four texts are taken from the Review: Situationist Observatory n°1
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Il existe des possibles réalisables : ils seront ou ne seront pas réalisés. D’autres vraisemblablement irréalisables. Ceux-ci sont de deux sortes : certains radicalement, définitivement irréalisables (je ne peux pas être un stylo), d’autres momentanément : je ne peux pas me baigner ce matin.
A noter que quand un possible se réalise, il cesse d’être un possible, pour devenir une réalité.
Mais il existe une autre sorte de possibles : qui ne sont pas faits pour être réalisés, mais pour exister en tant que possibles. Un peu comme les rêves.
Ce sont les possibles imaginaires : des possibles qui se présentent à notre imagination sans but précis, sans volonté ou désir de les réaliser : ils émergent et disparaissent presque aussitôt ; ce sont des représentations fugitives, des évasions instantanées. Par exemple : je vois une peinture médiévale ; je me vois exister dans la scène représentée, parler à quelqu’un, continuer avec lui un bout de chemin.
Je ne vais pas rendre ça réel ; et m’obstiner à le vouloir ou à le désirer serait dommageable à ma réalité : je me sépare d’elle, me heurte à elle, en vain.
Les possibles imaginaires, qui nous attendent au coin de la rue, au détour d’une pensée, d’une situation, ne sont ni des fantasmes, ni des fantômes, ni des désirs. Ils témoignent de racines en nous qui ne sont ni matérielles, ni terrestres : non localisables, non spatialisables.
N’étant rien de tout ceci, ils ne relèvent pas de la réalité petit « r » ; je suis ici, maintenant, je fais ceci, j’ai fait cela, je vais faire ça – ou autre chose, c’est possible.
Mais je ne vais pas me retrouver au moyen-âge, ni un stylo.
Par contre, j’existe un bref moment au sein même de la possibilité imaginaire qui s’est présentée à moi.
Elle s’est réalisée en tant qu’elle-même, et cela lui suffit – et à moi aussi.
Elle n’a pas enclenché l’envie de la tirer vers mon réel petit « r » : elle m’a au contraire instantanément tiré de ce petit réel : elle m’a fait respirer le réel grand « R » : le « tout est possible ».
Elle a fortifié et nourri les racines en moi qui plongent dans le réel grand « R » ; elle m’a reconnecté avec une réalité personnelle qui ne se réduit pas à l’espace-temps que j’occupe (et qui m’occupe), ni à mes activités, mes rôles et fonctions sociales, ni même à ma biologie ; la possibilité imaginaire, en la laissant se réaliser, nous dilate spirituellement, psychologiquement, émotionnellement, métaphysiquement, poétiquement, existentiellement ; bref totalement.
Autrement dit, laisser venir, laisser vivre et laisser partir les possibilités imaginaires, ne change apparemment rien à ma réalité petit « r », sauf que j’y ai ouvert un passage vers la réalité grand « r » ; dans laquelle j’ai pris ou repris racine.
Quelque chose est donc bien passé du possible à la réalité : je n’ai pas réalisé un possible, mais ce possible m’a fait réaliser l’existence du « tout est possible »
Il en résulte un nouvel horizon de perception, une océanisation existentielle.
Si nous apprenons à y nager, nous pourrions bien basculer un beau jour dans la réalité grand « r ».
Chaque mot est polysémique par nature en ce sens qu’une définition ne peut jamais épuiser la réalité qu’elle désigne : la réalité est plus vaste, plus fluide, changeante, diverse que ce que nous en saisissons, percevons, intellectualisons, en bref schématisons.
Le mot « dictature » n’échappe pas à ces limitations.
Ses définitions varient d’ailleurs selon les dictionnaires :
Etc.
Notons en outre que l’usage de ce mot est élastique : « dictature de l’opinion », « du prolétariat », « du numérique », etc.
Notons enfin qu’à l’aide d’oxymores (dictature démocratique, démocratie dictatoriale, etc.), son sens, tout en étant en partie conservé, échappe aux classifications habituelles.
(Tocqueville parlait, pour décrire une société qui ressemble furieusement à la notre, quoique la douceur tend à en disparaître à grande vitesse, de « tyrannie douce », ce mot « tyrannie » étant comme un synonyme de « dictature », bien que distinct : « gouvernement absolu, oppressif et arbitraire »).
Quoi qu’il en soit, un mot, bien que nécessairement polysémique, n’en perd donc pas pour autant son sens, sauf à ce que la réalité qu’il désignait ait changé de nature.
Par exemple le mot « démocratie » garde peut-être un sens pour désigner des sociétés où « les citoyens participent aux décisions politiques », mais cette « participation » pouvant être minimalisée à l’extrême, et en outre orientée, manipulée, et devenir secondaire, superficielle, voire manifestement illusoire, il apparaît que la « démocratie » n’est pas incompatible avec une part plus ou moins importante de dictature.
On pourra, enfin, recourir à l’étymologie pour essayer de saisir le fond, l’essence signifiée par un mot.
Ainsi, le mot dictature dérive à l’origine du verbe « dictare »: « dire en répétant souvent, ordonner, commander. »
Saisi sous cet angle, le sens fondamental du mot « dictature » vise non pas seulement certains régimes autoritaires sans démocratie (d’autant que la plupart des régimes qualifiés ainsi se ménagent une apparence démocratique, en organisant des votes par exemple, etc.), mais pourra s’appliquer à une « démocratie » où deviendra dominante la part de contrôles, contraintes, mises au pas, mises à l’index, ostracisation, etc., actions soutenues et valorisées par une presse livrée à des groupes financiers, dépendante des aides de l’État, bref soumise.
Le tout assorti de la division, de la ridiculisation, de la dissolution des contre-pouvoirs, avec la discréditation promulguée de tout horizon alternatif, etc.
La conclusion que l’on peut tirer de cette esquisse est que deux mots de sens contraires peuvent se rapprocher au point de se confondre, dans la mesure où les réalités qu’ils désignaient se sont elles-mêmes rapprochées, voire ont fusionné.
Le « peuple » ne sera alors légalement plus rien d’autre que les représentants de sa dépossession qui auront été cooptés pour être sélectivement désignés à son approbation.
L’Etat de droit sera d’avoir droit à l’Etat, et d’être à part ça privé de tout.
Ainsi s’épanouit la dictature des apparences de démocratie.
Sauf quand le peuple se reforme.

