Ce qui ne vaut rien.



Nous avons pris l’habitude de chercher derrière chaque désastre une cause qui permettrait de l’expliquer tout entier. Le capital, la technique, le pouvoir, la marchandise, le spectacle : quelque chose devrait occuper le centre et distribuer autour de lui toutes les formes particulières de la dépossession. Cette recherche possède l’avantage considérable de rendre le monde théoriquement habitable au moment même où il cesse pratiquement de l’être.

Il n’est pourtant pas certain que ce monde ait encore un centre.

Les machines qui nous entourent ne sont pas de simples instruments. Elles imposent leurs infrastructures, leurs rythmes, leurs procédures et leurs dépendances ; elles transforment les capacités humaines en opérations objectivées qui reviennent ensuite commander ceux qui les ont produites. Mais elles ne sont pas davantage une puissance autonome descendue sur une humanité qui aurait vécu jusque-là réconciliée avec elle-même. Pourquoi faut-il continuellement gagner du temps, accélérer les échanges, supprimer les distances, automatiser les gestes, prévoir les comportements, mesurer les performances et remplacer ce qui demeure imprévisible par des procédures calculables ? La technique ne répond pas à cette question. Elle en constitue la forme matérielle.

Il faut donc remonter plus loin, mais sans croire pour autant qu’une dernière cause nous y attend.

Une société entière s’est organisée autour d’une opération apparemment élémentaire : rendre comparables des choses qui ne le sont pas. Des heures de travail différentes, des objets différents, des capacités différentes doivent pouvoir être ramenés à une mesure commune pour entrer dans l’échange. Cette abstraction, qui paraît d’abord appartenir à l’économie, n’y est pas restée enfermée.
Elle est devenue une manière de voir.
Combien cela vaut-il ? À quoi cela sert-il ? Qu’est-ce que cela rapporte ? Combien de temps cela prend-il ? Quel résultat cela produit-il ? Peut-on faire mieux, plus vite, davantage ? Peut-on le mesurer, le classer, le noter, le comparer ?

La valeur commence bien avant le passage à la caisse.

Elle apparaît chaque fois qu’une activité n’est plus vécue pour elle-même, mais rapportée à une mesure, une finalité ou un résultat qui lui sont extérieurs.

Elle triomphe lorsque l’individu considère spontanément son temps comme une ressource, son corps comme un capital, ses connaissances comme des compétences, ses relations comme un réseau, ses expériences comme un investissement et son repos lui-même comme une opération nécessaire à la restauration de ses capacités productives.

À ce stade, la domination n’a presque plus besoin de commander.

Elle a appris à chacun à tenir sa propre comptabilité.

L’aliénation ne consiste pas seulement à perdre la maîtrise de ce que l’on produit. Elle commence lorsque les puissances que nous avons créées se détachent de nous, acquièrent leur logique propre et reviennent organiser notre existence comme des nécessités extérieures. L’argent en est une forme. L’État en est une autre. La technique en est une autre encore. Le spectacle porte cette séparation jusque dans la représentation du monde et de nous-mêmes.

Mais aucune de ces formes, prise isolément, ne contient le secret de toutes les autres.

Elles composent un monde dans lequel les hommes rencontrent partout leurs propres puissances sous la forme de choses qui leur font face.

C’est pourquoi il ne suffira pas de changer le propriétaire des machines, de supprimer quelques machines, d’abolir l’argent, de renverser une institution ou de remplacer les images mensongères par des images vraies. Une dépossession aussi profonde ne possède pas de bouton d’arrêt.

Elle a également produit les individus qui prétendent maintenant lui échapper.

Nous avons appris à désirer dans ses catégories, à reconnaître dans ses récompenses la preuve de notre existence, à nous comparer, à nous évaluer, à convertir notre temps en résultats. Nous avons même appris à faire de notre refus une identité supplémentaire.

La critique n’est pas extérieure à ce danger, elle peut devenir un rôle. Il suffit qu’elle fournisse à celui qui la porte une position depuis laquelle il puisse contempler la confusion des autres. Elle possède alors son vocabulaire, ses références, ses signes de reconnaissance, ses conduites exemplaires et bientôt ses spécialistes. On expose sa radicalité. Le monde de la représentation vient de récupérer jusqu’au refus de la représentation.

La séparation traverse ceux qui la combattent.

Cette constatation pourrait conduire au découragement si l’on continuait à imaginer l’émancipation comme le passage miraculeux d’un monde entièrement aliéné à un monde soudain délivré de toute aliénation. Mais c’est précisément cette représentation qu’il faut abandonner.

L’émancipation n’est pas un état final, c’est une activité.

Elle commence chaque fois que des individus reprennent possession de ce qui leur avait été séparé : une capacité abandonnée à un dispositif, une décision confiée à une institution, un désir modelé par une représentation, un temps soumis à l’obligation de produire un résultat.

Cela peut sembler dérisoire à ceux qui attendent que l’histoire leur fournisse enfin une rupture à la hauteur de leur théorie.

Mais une révolution qui laisserait intacts les individus formés par l’ancien monde ne tarderait pas à retrouver les nécessités qu’elle croyait avoir abolies.

Inversement, aucune émancipation individuelle ne peut s’accomplir dans des conditions sociales qui reproduisent continuellement la séparation. Il ne s’agit pas de se retirer en soi, de perfectionner sa petite autonomie privée ou d’ajouter une sagesse personnelle aux marchandises disponibles. Celui qui prétend se sauver seul transporte le monde avec lui.

Il n’y a pas deux tâches, l’une politique et l’autre existentielle, l’une collective et l’autre individuelle, dont il faudrait décider laquelle précède l’autre.
Il n’y en a qu’une : transformer les conditions qui nous produisent en nous transformant dans le mouvement même par lequel nous les transformons.

C’est ici que la question de la vie quotidienne retrouve toute sa violence.

Faire quelque chose dont la fin réside dans l’activité elle-même. Passer du temps avec quelqu’un sans constituer un réseau. Apprendre sans accumuler une compétence. Marcher sans compter les pas. Regarder sans enregistrer. Produire sans chercher immédiatement un public. Donner sans transformer le don en investissement affectif. Perdre du temps sans qu’il ait été perdu.

Il ne s’agit pas de dresser le catalogue d’une vie authentique. Ce serait encore fabriquer une norme, et bientôt une marchandise. Ces expériences importent juste parce qu’elles permettent d’apercevoir ce qu’une société fondée sur l’équivalence générale rend progressivement incompréhensible : une activité peut n’avoir besoin d’aucune justification extérieure à son accomplissement.
Elle peut ne servir à rien, ne rien rapporter, ne mener nulle part.
Elle peut ne rien valoir.
Quand plus rien ne vaut, la vie va commencer.

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