Valeur, marchandise, spectacle et technique ne sont pas quatre ennemis disposés séparément devant nous, comme les chapitres d’un manuel de critique sociale. Ils sont les différents moments d’un même mouvement de dépossession.
La valeur rend les choses comparables, la marchandise donne à cette abstraction sa forme sociale, le spectacle donne à cet ordre son apparence désirable et la technique en étend indéfiniment le domaine.
Le moyen devient condition, la condition devient dépendance, la dépendance devient habitude et l’habitude finit par passer pour la nature des choses.
Il faut partir d’un constat universellement occulté : la valeur n’est pas dans les choses. Les choses sont dépourvues de valeur. Les choses sont. Elles sont là. Elles ont leurs propriétés, leur usage, leur histoire, leur devenir. Sous l’emprise de la valeur, elles sont dépossédées de leur existence pour lui substituer une existence magique, au sens illusionniste : les choses sont ce qu’elles valent. C’est à partir de là que commence la misère du monde, dont la pseudo-richesse des pseudo-riches est le miroir inversé. La valeur est l’abstraction devenue propriété des choses. C’est pourquoi une marchandise n’est qu’accidentellement ce qu’elle est : elle est essentiellement ce qu’elle vaut. Le commerce ne se contente pas de faire circuler les choses. Il les produit comme illusions : les choses se mettent à communiquer, penser, désirer, vivre et communient sur l’autel de la valeur. L’IA en est l’aboutissement, l’algorithme en est le catéchisme.
La distinction marxienne, martienne plutôt, entre valeur d’usage et valeur d’échange reste dans le langage de l’économie. Elle demande quelle sorte de valeur possède la chose alors qu’il faudrait se demander pourquoi la chose a une valeur, pourquoi la valeur vaut, pourquoi valoir vaut. La réponse est évidemment dans la question : valoir vaut tout simplement parce que seule la valeur vaut, parce qu’elle est tout ce qui vaut, parce que rien ne vaut sans valeur.
Cette tautologie a incendié le monde et c’est l’argent qui a allumé le feu, par quoi les choses particulières sont consumées avant même d’être consommées.
Dans la société du spectacle, il faut quelque chose de plus : il ne suffit plus que les choses valent. Il faut qu’elles aient l’air de valoir. La marchandise devient image d’elle-même. Elle ne communique plus seulement son prix : elle communique un statut, une promesse, une manière de vivre, une identité. La valeur économique se double d’une valeur spectaculaire qui transforme la chose en représentation d’elle-même. La marchandise devient alors parfaitement agissante : elle est ce que nous valons d’être. L’activité humaine se retourne contre elle-même. Les hommes avaient besoin de vivre entre eux et d’échanger leurs activités. Désormais, ce sont les choses qui vivent, tandis que les hommes s’activent pour les faire vivre.
Le spectacle accomplit cette dépossession en faisant de la communication des marchandises le langage général de la société. Nous regardons les marchandises parler de nous. Puis nous nous reconnaissons dans ce qu’elles disent. Et ce qu’elles disent nous fait vivre.
La critique de la valeur ne peut être une critique du prix, de l’exploitation ou de la répartition des pseudo-richesses. Elle doit porter sur la substitution progressive, multimillénaire, de la valeur à la réalité. Car lorsque tout doit être valorisé, tout doit d’abord être séparé de ce qu’il est afin de pouvoir devenir quelque chose qui vaut. C’est l’aliénation généralisée. Il ne reste plus alors qu’une étrange inversion : nous avons fini par demander aux choses combien nous valions. La valeur est l’envahisseur universel par lequel les choses ont pris notre place.
La question centrale n’est pas de savoir combien vaut le monde, mais ce que la valeur a fait du monde.
Il fut un temps où la communauté humaine vivait dans la communauté cosmique, de façon organique. La connaissance rêvait dans le tout et germait comme telle dans la communauté humaine. La pierre, la fleur, l’oiseau chantaient en elle, dans la jouissance poétique de l’instant. Le savoir et le savoir-faire se déposaient, poussaient, volaient comme la pierre, la fleur, l’oiseau, enseignés par la pierre, la fleur, l’oiseau. Mais il y eut un faux geste, d’une violence insoupçonnée : le geste qui saisit dans un arrachement, et la main se referma sur l’objet mort. La pierre, la fleur, l’oiseau devinrent propriétés. Le savoir s’était séparé du tout, sépara tout, s’empara de tout. De la pierre, la fleur, l’oiseau il ne retint que leurs propriétés séparées, les propriétés dont le savoir séparé sait se rendre propriétaire. Le savoir originel du savoir séparé fut le savoir dominer. La pierre, la fleur, l’oiseau prirent de la valeur, qui est leur être privé d’être. La valeur était née, qui est l’être qui n’a pas besoin d’être pour être ; la richesse des choses abstraction faite des choses : la richesse abstraite, l’éclat du monde privé de monde. L’or en fut l’incarnation, la matérialisation symbolique, qui prit la brillance et la forme du soleil, et ainsi naquit la monnaie, qui assure depuis lors la célébrité du dieu argent.
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A brief history of everything minus everything.
There was a time when the human community lived in the cosmic community, organically.
Knowledge dreamed in the whole and germinated as such in the human community.
The stone, the flower, the bird sang in it, in the poetic enjoyment of the moment.
The knowledge and the know-how were deposited, grew, flew like the stone, the flower, the bird, taught by the stone, the flower, the bird.
But there was a false gesture, of an unsuspected violence: the gesture that seized in a snatching, and the hand closed on the dead object.
The stone, the flower, the bird became property.
The knowledge had separated itself from the whole, separated everything, seized everything.
From the stone, the flower, the bird it retained only their separate properties, the properties of which the separated knowledge knows how to make itself the owner.
The original knowledge of the separated knowledge was the knowledge to dominate.
The stone, the flower, the bird took value, which is their being deprived of being.
The value was born, which is the being that does not need to be to be; the wealth of things abstracted from things: the abstract wealth, the brightness of the world deprived of world.
Gold was the incarnation, the symbolic materialization, which took the brilliance and the form of the sun, and thus was born the currency, which ensures since then the fame of the money-god.