La traversée des identités.

« La lutte pour l’autonomie commence avec l’éveil de la subjectivité radicale. »

Vaneigem.

Engin Akyurt.

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La détermination biologique, aussi irréductible soit-elle pour la plupart des êtres humains, ne peut pas être ce qui détermine ce que nous ressentons, comme si, étant biologiquement « mâle » ou « femelle » nous serions contraints de nous ressentir « homme » ou femme ».

A l’inverse, le ressenti, aussi intense et authentique puisse-t-il être, ne peut pas être la négation de la dimension biologique.

Il s’agit donc d’harmoniser les deux, à travers un périple d’émancipation personnelle radicale : émancipation des stéréotypes, émancipation du regard aliéné et aliénant, émancipation de tout réductionnisme.

La trans-identité devient alors une traversée des identités contraintes comme des identités conditionnées.

Elle devient alors aussi une région intermédiaire, pleine de promesses pour une humanité pleine et entière ; un espace inexploré sans autre repère que ce libre et patient travail d’harmonisation qui passe par la reconnaissance et l’acceptation des données biologiques – et se libère ainsi du rapport techniciste au corps -, tout en inventant avec ces données de nouvelles relations et un nouveau regard ; relations et regard venus des profondeurs du ressenti le plus personnel, le plus singulier, bref radicalement émancipé de toute objectification de soi.

La subjectivité est la vérité.

Magda Ehlers.

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« The struggle for autonomy begins with the awakening of radical subjectivity. »
Vaneigem.

The crossing of identities.


Biological determination, however irreducible it may be for most human beings, cannot be what determines what we feel, as if, being biologically ‘male’ or ‘female’ we would be forced to feel ‘male’ or ‘female’.
Conversely, the feeling, however intense and authentic it may be, cannot be the negation of the biological dimension.
It is therefore a question of harmonising the two, through a journey of radical personal emancipation: emancipation from stereotypes, emancipation from the alienated and alienating gaze, emancipation from all reductionism.
Trans-identity then becomes a crossing of constrained and conditioned identities.
It then also becomes an intermediate region, full of promise for a full and complete humanity; an unexplored space with no other reference point than this free and patient work of harmonisation which passes through the recognition and acceptance of biological data – and thus frees itself from the technicist relationship to the body -, while inventing with these data new relationships and a new way of looking at things; relationships and ways of looking at things which come from the depths of the most personal, most singular feeling, in short, which are radically emancipated from any objectification of the self.
Subjectivity is the truth.

Who is he?

« Sometimes, when I see pictures of adults… when they were children, I think that the world that humans have created for themselves is really made to damage living beings.
So much violence towards innocence, beauty, joy… »

« Parfois, quand je vois des photos d’adultes… quand ils étaient enfants, je me dis que le monde que les humains se sont créé est vraiment fait pour abîmer les êtres vivants.
Que de violence envers l’innocence, la beauté, la joie… »

Hitler.

Et Cyril ânonna.

« L’agent du spectacle mis en scène comme vedette est le contraire de l’individu, l’ennemi de l’individu en lui-même aussi évidemment que chez les autres. Passant dans le spectacle comme modèle d’identification, il a renoncé à toute qualité autonome pour s’identifier lui même à la loi générale de l’obéissance au cours des choses. »

Guy Debord, La société du spectacle.

Le Spectacle a tué Lola.

Danseuses brésiliennes, musique de boîte de nuit et feux d’artifice : pour fêter son « année record », Cyril Hanouna avait invité en cette fin octobre le dirigeant de C8, Franck Apietto, à venir « faire la fête » sur le plateau. Ce dernier est alors venu remettre un trophée au présentateur vedette, habillé façon bling-bling : lunettes de soleil, faux collier en or, fausse fourrure.

Lola est donc morte deux fois.

D’abord sacrifiée sur l’autel de la barbarie, selon un rituel spectaculairement étalé la veille dans l’émission du même animateur, elle l’a ensuite été sur l’autel de l’audience.

Pas encore physiquement enterrée, elle l’aura bien plus vite encore été symboliquement ; sa mort étant aussitôt recyclée en matière première sacrificielle apportée sur un plateau à l’idole jamais rassasiée dont Hanouna est l’un des prêtres : l’Audimat.

On le sait, le présentateur a depuis longtemps appris à gratter le populisme là où ça le démange, faisant d’une légitime défense en peau de boucs-émissaires un totem compensatoire pour l’impuissance et la résignation générale des foules atomisées, qui supportent chaque jour tant d’humiliations, en applaudissant tout ce qui fait écran à leur émancipation.

Pour ça, pas d’inquiétude, Hanouna est à son poste, et on n’y touchera pas : « Tous les jaloux, tous les rageux. J’ai envie de leur dire : Les chéris, ne vous inquiétez pas, on va continuer à faire deux millions et tout va bien se passer ».

Tiens, un style de mépris déjà entendu quelque part.

Parce qu’Hanouna aussi méprise la légitime décence.  

C’est le besoin qu’on a d’elle qui fait la vedette, la misère du besoin.

Cette mauvaise réputation.

Serge Quadrupanni, 2022 :
« … La vie minable de gourou alcoolo que Debord a mené. » (sic).

  • Sans même lire ce que Debord a lui-même décrit de sa vie (je n’ai pas eu écho de démentis par ceux qui l’ont connu), et quand on connaît assez l’histoire de l’Internationale situationniste – le rôle de « gourou » va assez mal à celui qui a toujours tout fait pour ne pas avoir de suiveurs, de copieurs ou d’admirateurs.
  • Et concernant l’alcool, quoi qu’on en pense, s’il y a une façon admirable d’en user (Omar Khayyam : « Boire du vin et étreindre la beauté Vaut mieux que l’hypocrisie du dévot. »), Debord s’en est sans nul doute bien inspiré.
  • Enfin, il est remarquable que même ceux qui – l’ayant fréquenté d’assez près -, auraient pu avoir à se plaindre de l’intransigeance de Debord (par exemple Jaime Semprun, que j’ai assez connu pour percevoir et apprécier sa noblesse d’âme), n’ont jamais eu un seul mot à ce sujet.

Reste donc des Quadrupanni avec leurs aigreurs existentielles et littéraires.
Mais certes, quand on a vécu de la production de romans roses à échelle industrielle, il est effectivement difficile d’admettre que « pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre. »

A.A

La seule identité qui vaille/The only true identity.

Le débat sur la transidentité est extraordinairement complexe, déjà du fait que ce phénomène sort précisément de l’ordinaire. Il l’est aussi parce qu’il est singulièrement biaisé  de tous côtés par des prises de positions unilatérales. En fait, ce n’est pas un débat, mais une guerre idéologique sans merci, sans nuances non plus.

Deux choses différentes sont à considérer : d’une part, étant donné l’immersion de tout un chacun dans la matrice de la société du spectacle, la prégnance de l’image, de l’apparence sur la construction identitaire.

Ensuite, pour qu’émerge et se développe l’identité authentique, unique et singulière d’une personne, il faudrait déjà que cette personne s’émancipe radicalement des rôles que cette société propose/impose/diffuse/produit ; dans le Spectacle, « citoyen », « homme », « femme » ne sont pas des réalités existentielles émancipées mais des représentations comme autant d’enfermements, d’artificialisations ; de puissants vecteurs et porteurs de  conscience faussées, de perceptions faussées, d’identités faussées.

Tout cela, en laissant de côté toutes les dérives comportementales qui découlent naturellement de telles constructions hors-sol.

Et justement, quel est le sol ? Pour certains, c’est la dimension biologique irréductible, pour les autres, le ressenti. Des morceaux, des séparations, des fragments dont on fait des éclats pour briller, mais qui coupent l’être de sa totalité.

Faisons une expérience de pensée. Supposons un être qui se soit suffisamment émancipé de tous les stéréotypes, et aussi de toute approche réductionniste de ce qu’il est. Justement, qu’est-il ?

Or, « ce qu’il est » le rabat du côté de l’objet et de ses caractéristiques, qu’elles soient biologiques, affectives, sociales, etc.

Or nous ne sommes pas des objets, sauf à nous identifier à ce que fait de nous l’objectif de l’appareil photographique spectaculaire.

Nous sommes des sujets donc. La juste formulation n’est donc pas « ce qu’il est », mais « qui il est ». C’est-à-dire qu’au-delà d’être « homme », « femme » selon les stéréotypes de la société ou selon sa biologie irréductible ou selon ses ressentis à ce propos, il est une subjectivité singulière, unique et totale. Cette subjectivité est à la pointe de toutes les dimensions desquelles elle émerge. Une subjectivité n’est ni une partie ni même l’ensemble de ses constituants, matériels, biologiques, spirituels, émotionnels, affectifs, etc. Elle est une émergence irréductible à ce qui la constitue. Elle est une île, un sommet.

Au-delà d’être mâles et femelles, hommes ou femmes ou enfants, et tout le reste, nous sommes humains : la rencontre de deux êtres qui se rencontrent en tant qu’êtres humains est déjà qualitativement tout autre que celle du mâle rencontrant une femelle, ou d’un homme rencontrant une femme. Dans cette rencontre humaine, c’est l’humain qui est rencontré, pas le sexe, pas le genre.

Mais lorsque la rencontre s’approfondit, l’humain même reste sur le rivage, seules les subjectivités prennent le large, dans leurs unicités et singularités  qu’on pourrait dire miraculeuses, tant elles échappent à tout déterminisme, toute assignation, tout réductionnisme. Elles ne sont pourtant pas miraculeuses, mais juste des manifestations de notre merveilleuse faculté d’auto-détermination.

Que conclure de cette expérience de pensée, qui est peut-être pour quelques-uns(e)s une expérience de vie ? Que le développement des subjectivités est une traversée de toutes les identités : un extraordinaire processus transidentitaire émancipatoire.

Qu’au cours ou au terme de ce processus, certain(e)s se sentent – selon l’importance qu’a prise à leurs yeux telle ou telle dimension/composante de leur être -, davantage « hommes », davantage « femmes », davantage chat, plante, minéral, étoile ou ange, est finalement secondaire.

La seule identité qui vaille est celle qui dépasse.

The only true identity.

The debate on trans-identity is extraordinarily complex, not least because it is a very unusual phenomenon. It is also complex because it is singularly biased on all sides by one-sided positions. In fact, this is not a debate, but a merciless ideological war, without nuances either.

Two different things need to be considered: on the one hand, given the immersion of everyone in the matrix of the spectacle society, the influence of image and appearance on the construction of identity.

Afterwards, in order for a person’s authentic, unique and singular identity to emerge and develop, that person would already have to radically emancipate himself or herself from the roles that this society proposes/imposes/broadcasts/produces; in the spectacle, « citizen », « man », « woman » are not emancipated existential realities, but representations that are like so many imprisonments, artificializations; powerful vectors and carriers of distorted consciousness, distorted perceptions, distorted identities.

All this, leaving aside all the behavioural drifts that naturally follow from such off-the-ground constructions.

And just what is the ground? For some, it is the irreducible biological dimension, for others, the feeling. Pieces, separations, fragments that are made to shine, but which cut the being off from its totality.

Let’s do a thought experiment. Let us assume a being that has sufficiently emancipated itself from all stereotypes, and also from any reductionist approach to what it is. What is he?

Now, ‘what he is’ brings him down to the side of the object and its characteristics, be they biological, affective, social, etc.

But we are not objects, unless we identify ourselves with what the lens of the spectacular camera makes of us.

We are therefore subjects. The right formulation is therefore not « what he is », but « who he is ». That is to say, beyond being ‘man’ or ‘woman’ according to the stereotypes of society or according to his irreducible biology or according to his feelings about it, he is a singular, unique and total subjectivity. This subjectivity is at the forefront of all the dimensions from which it emerges. A subjectivity is neither a part nor even the whole of its constituents, material, biological, spiritual, emotional, affective, etc. It is an irreducible emergence of the whole. It is an emergence irreducible to what constitutes it. It is an island, a summit.

Beyond being male and female, men or women or children, and everything else, we are human: the encounter of two beings who meet as human beings is already qualitatively quite different from that of a male meeting a female, or a man meeting a woman. In this human encounter, it is the human that is encountered, not the sex, not the gender.

But when the encounter deepens, the human itself remains on the shore, only the subjectivities take to the sea, in their uniqueness and singularity that could be said to be miraculous, so much so that they escape all determinism, all assignment, all reductionism. They are not, however, miraculous, but merely manifestations of our marvellous faculty of self-determination.

What can we conclude from this thought experiment, which for some is perhaps a life experience? That the development of subjectivities is a crossing of all identities: an extraordinary emancipatory trans-identitarian process.

That during or at the end of this process, some people feel – according to the importance that this or that dimension/component of their being has taken on in their eyes – more « male », more « female », more cat, plant, mineral, star or angel, is ultimately secondary.

The only true identity is the one that transcends.

Remarque subsidiaire concernant « la quête d’autonomie et le fantasme de délivrance ». 

« … Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu’il était possible… »

Diderot, Discours du vieux Tahitien.

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Aurélien Berlan (« Terre et liberté – La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance », La Lenteur éditions) oppose « quête d’autonomie » et « fantasme de délivrance ».

On serait tenté de lui répondre que la quête d’autonomie est une délivrance, selon le schéma même qu’il expose : « se construire un habitat, produire ses subsistances, veiller à sa santé, s’organiser avec les autres, etc., tout cela ne doit pas être délégué à des organisations (entreprises, administrations, partis) qui finissent par dicter leurs intérêts. »

Mais ce que dit en substance Berlan, c’est que le « fantasme de délivrance » se berce d’illusions, en voulant «  se délivrer de la pénibilité du travail, abolir la souffrance physique, repousser la mort » à quoi il ajoute curieusement  « ne plus avoir besoin de faire avec les autres. »

Se berçant d’illusions, ce fantasme produit/nourrit le monde illusoire de la société du spectacle, sur la base du postulat, également illusoire – mais partagé par le capitalisme comme par ses opposants traditionnels -, que « c’est seulement quand tout sera présent en abondance que les conditions seront remplies pour dépasser toutes les formes de domination – c’est ce que l’on pourrait appeler un programme de délivrance par l’abondance. »

Or cette soi-disant « délivrance » revient en fait à prendre acte d’une perte radicale d’autonomie sous le mirage du « progrès » : comme le note l’auteur, « ce qu’on attend du Progrès, c’est qu’il nous délivre du labeur, de la douleur et même des difficultés de la vie collective (on rêve d’un « gouvernement des savants », voire d’une « machine à gouverner » prenant les décisions de manière automatique et cybernétique) ».

Quant à « la mécanique et la robotique » elles « travaillent à nous délivrer de toute tache manuelle et de tout effort physique ». Enfin, « la médecine et les biotechnologies nous promettent d’abolir la souffrance et de repousser la mort. »

Cela ressemble assez à la « tyrannie douce » superbement décrite par Tocqueville, mais qui s’est révélée moins douce que prévue finalement.

Sauf qu’il y a un premier problème, c’est que le mirage de l’abondance s’est définitivement dissipé. Et un autre encore, qui est que, loin de délivrer les pauvres du labeur et de la douleur, les gouvernants, tout équipés soient-ils de leur « machine à gouverner », désormais contraints de remplacer le spectacle de l’abondance par celui de la raréfaction, se retrouvent aussi dans l’obligation de remplacer le spectacle de la jouissance par celui de « la valeur travail ».

On ne dit plus aux spectateurs que « ce qui apparaît est bon », mais que c’est catastrophique et pas autrement, et estimez-vous heureux que ce ne soit pas pire (grâce aux gouvernants et à leur machine à gouverner).

Les gouvernants ne nous demandent visiblement plus d’attendre du « Progrès » qu’il nous délivre du labeur et de la douleur, mais seulement d’espérer, au contraire, qu’il puisse encore distribuer aux plus laborieux quelques miettes empoisonnées et, pour les souffrances engendrées, les pseudo-remèdes qui vont avec.

En clair, le « fantasme de délivrance » a fait long feu.

Reste la légitime et toujours plus nécessaire quête d’autonomie. Quoi de plus naturel, quand l’artificiel menace si concrètement de s’effondrer par pans entiers de tous côtés ?

Donc, « se construire un habitat, produire ses subsistances, veiller à sa santé, s’organiser avec les autres ».

Cela devrait-il impliquer de la peine, du labeur, de la douleur ? Possiblement, mais pas nécessairement.

C’est ce que nous allons examiner, sous un jour plus poétique.

« Plus c’est poétique, plus c’est vrai. »

Novalis, Poésie, réel absolu.

Comment transformer le plomb de la nécessité en or du possible ? C’est ici que se tient non pas le fantasme, mais le désir de délivrance, comme un accroissement, une ouverture, un conatus.

Certes la pesanteur existe, mais la grâce aussi, pour parler comme Simone Weil, et ce ne sont pas deux opposées, mais les deux composantes d’une même alchimie.

Ce que je fais d’un cœur léger ne pèse pas de la même façon que ce que je fais contraint et forcé. La pesanteur ne pèse que si on la sépare de la grâce. Le partage, la fraternité, la générosité, les éclats de joie, les sourires intérieurs, et les sourires complices, le plaisir jusque dans l’effort, l’amour qui nous étreint, sont ces matériaux sans poids, que tout le monde a expérimenté un jour ou l’autre, capables de transformer en cerfs-volants tous nos élans.

Creuser, polir, marteler, cuire, cueillir, ramasser, tresser, façonner sont des activités manuelles, mais qui peuvent aussi avoir des ailes.

Pourquoi séparer la terre et l’air, l’instrument et la chanson, l’œuvre et l’admiration, l’effort et la respiration, bref tout ce qui est terrestre de tout ce qui est céleste. La terre n’habite-t-elle pas elle aussi dans le ciel ?

La délivrance, c’est de trouver ou retrouver tous les liens, sur la terre comme au ciel, qui rendent communicants – et comme sœurs et frères – la pesanteur et le léger, le sol épais et le germe qui y nait.

Concluons. L’autonomie est nécessaire, la critique du progrès l’implique. Quant à la délivrance, il suffit dès maintenant de la… délivrer de tout fantasme, en l’expérimentant dans la beauté de l’acte juste, l’acte unitaire : l’acte totalement naturel, totalement culturel, totalement terrestre, totalement cosmique.

Après tant de malheurs, de pleurs, de misères, de déceptions, de cruautés, d’impostures et de mensonges, le monde ne croit plus au paradis, et c’est tant mieux, car ce n’est pas une croyance. Ce n’est que la forme que prend spontanément le cœur aimant de chaque enfant non déformé.

Délivrons nos cœurs d’enfants.

Dialogue sur l’identité avec une camarade transgenre.

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Suite au texte remis en lien ci-dessous, diffusé à l’international, une discussion courtoise s’est engagée entre l’un des nôtres et une camarade transgenre. Les deux ressorts de cet échange sont 1) la relation entre société du spectacle et identité (en général) d’une part – relation surdéterminante et pourtant quasi systématiquement occultée -, 2) d’autre part la relation entre la dimension biologique irréductible d’une personne et sa totalité existentielle.

L’enjeu fondamental est d’échapper au nomadisme de la marchandise – effectivement émancipée de toute culture autre que la sienne -, pour explorer des relations non de masculin à féminin, pas même d’hommes à femmes, mais avant tout et toujours d’humains à humains ; une traversée des identités figées, une désidentification radicale de tout paraître spectaculaire : une transidentité universelle menant à « une humanité réconciliée avec toutes ses composantes, y compris biologiques, naturelles, non pour s’y réduire, mais bien comme composantes de ses dépassements infinis. »

Texte initial (bilingue) : Misère et malheurs de l’identité dans la société du spectacle.

Moments clés de cet échange :

« Plutôt que de rejeter cela comme la version la plus sophistiquée de la transphobie que j’ai jamais vue, j’aimerais offrir une véritable tentative de contre-argumentation. »

– Un bon début !

« Je pense qu’une partie du territoire de l’identité transgenre est de nature spectaculaire. C’est souvent une performance qui se produit dans une société d’apparences. »

– Ça, c’est clair.

« Mais ce n’est pas seulement la femme-en-apparence ou la femme-en-vue qu’une personne transgenre souhaite être (et, à mon avis, est donc). Une femme transgenre veut voir le monde à travers les yeux d’une femme. Elle veut sentir le grain rugueux d’une poutre en bois avec une main de femme. Au-delà des aspects sensoriels, elle veut avoir l’esprit d’une femme. »

– Une main de femme ou une main d’homme n’a pas besoin d’être modifiée pour sentir librement le grain rugueux d’une poutre en bois. Et l’esprit d’une femme (une fois libéré de ses stéréotypes, ce qui n’est pas une mince affaire) n’a pas besoin d’un corps modifié pour exister, comme si le corps d’un homme était son antinomie.

« Je pense que l’identification du genre à l’apparence et au spectacle est une erreur. Si quelque chose d’aussi fondamental psychologiquement que le genre est un pur spectacle, comment se fait-il que la compréhension du caractère biologique ou naturel de quelque chose ne soit pas également spectaculaire ? »

– Les données biologiques ne sont précisément pas des constructions culturelles, des artifices, des apparences, des spectacles, mais des données naturelles irréductibles. Personne ne peut changer son sexe biologique.

« Nous comprenons la distinction biologique/artificiel par des moyens artificiels, culturels, basés sur l’apparence ; on ne sait pas où s’arrêterait la nature. »

– Mais nous savons très bien ce qu’elle est : la partie de notre totalité dans l’existence de laquelle nous ne sommes pour rien. La distinction biologique/artificiel, avant d’être reprise et manipulée culturellement, n’est qu’un fait, non seulement nous concernant, mais concernant la totalité du vivant. Le biologique n’a pas besoin de l’artificiel pour être, l’artificiel oui.

« Après tout, le fait que notre société se soit développée en s’éloignant de la biologie et de la nature est en un sens très naturel, simplement parce que cela s’est produit. »

– Réponse dans le texte : « Aussi sophistiquée que soit une culture, aussi éloignée qu’elle puisse paraître du monde naturel à l’état brut (ce qui est difficile à percevoir, puisque ce monde naturel à l’état brut n’existe pratiquement plus nulle part et que, au contraire, l’artificiel occupe matériellement – et plus encore symboliquement – une place dominante), cette culture restera liée à la nature, dont elle a absolument besoin, même si c’est pour la nier et tenter de la substituer. Ainsi, toute culture sera soit un prolongement, un développement, un raffinement ; au sens propre une ramification de la nature – ce qui n’existe plus que dans quelques très rares tribus en voie de disparition – soit un processus cumulatif de séparations, dissociations, substitutions ; en quelque sorte le développement d’une croissance parasitaire ; et c’est en quoi consiste – globalement – la civilisation, dont un  » sauvage  » se fera instantanément une représentation juste en étant parachuté au milieu de n’importe quelle mégalopole.

« L’apparence au sens situationniste signifie l’apparence construite par un appareil spectaculaire. Si nos sens sont inextricablement liés à cet appareil, comment pouvons-nous espérer la réidentification avec la biologie à laquelle il est fait allusion dans cet essai ? »

– D’une part, nos sens ne sont pas « inextricablement liés à cet appareil » pour qu’il soit impossible de sentir que ce système les mutile, les standardise, les réduit, les déforme ; en un mot, les aliène. D’autre part, il ne s’agit pas dans cet essai d’une réidentification à la biologie, mais d’un accord avec elle, au sens musical du mot  » accord  » :  » soit vous trouvez – quel que soit le temps que cela prendra, quelles que soient les pressions sociales – le moyen de cultiver votre individualité en respectant votre totalité et son unité, en harmonisant patiemment les aspects qui vous semblent en désaccord avec elle, en dépassant les oppositions que vous ressentez intimement ou socialement entre votre sensibilité et votre apparence, ou toute autre opposition – soit vous vous séparez de vous-même en vous-même […] : certes, vous vous produisez, littéralement et dans tous les sens du terme, sur la scène de la société du spectacle, mais les vêtements que vous avez revêtus et auxquels vous vous identifiez – votre nouvelle apparence – resteront une apparence, même fièrement affichée, avec vous derrière, en miettes. « 

« Je pense que l’identité transgenre implique une rupture avec l’appareil spectaculaire. Cela signifie accepter d’être quelque part entre un homme et une femme en apparence, au moins temporairement, même si la culture ne prévoit pas vraiment cette catégorie. »

  • il n’y a pas eu ici de réponse précise sur ce point fondamental, qui est néanmoins repris à la fin de la discussion, comme possible conclusion, possible point d’accord et possible dépassement.

« S’il est spectaculaire de vouloir être vu comme une femme, alors le social est toujours spectaculaire et le seul esprit non spectaculaire est celui qui sépare en quelque sorte l’individu des associations sociales. Est-ce possible ? »

– Il est spectaculaire de « vouloir être vu ». Le premier pas pour sortir de la circularité du Spectacle est bien, comme l’indique la conclusion de cet essai, de « s’émanciper non pas de sa biologie, mais des regards des spectateurs », y compris de son propre regard sur « soi ».

« Il y a aussi des personnes intersexuées. Comment sont-elles censées s’identifier à leur identité « naturelle et biologique » d’homme ou de femme alors qu’elles sont littéralement nées avec les caractéristiques physiques des deux sexes biologiques ? »

– Encore une fois, il ne s’agit absolument pas de s’identifier aux données biologiques, mais de les accepter comme une composante de sa totalité individuelle, composante qui ne détermine en rien cette totalité :  » Chez les humains, les capacités d’autodétermination sont telles, sinon en acte du moins en puissance, que la  » force  » par exemple, quelles que soient ses déclinaisons (physique, psychologique…), ne détermine les rapports de domination que parce qu’on le veut bien (parce que les dominants le veulent, parce que certains veulent dominer). Il n’y a donc aucune justification naturelle, biologique, sexuelle à l’exercice de la domination, ni à la fixation des stéréotypes de genre (qui vont avec la domination). »

« Dans un certain sens, je pense que nous devons accepter la façon dont le spectacle nous change. »

– Non merci.

« Eh bien, merci pour la réponse. L’identité transgenre ne nécessite pas de modification du corps. »

– A la bonne heure ! Malheureusement, factuellement, elle passe souvent par là, y compris chez de très jeunes personnes, y compris avec des conséquences incalculables mais pouvant être irréversibles, et cela implique, outre de considérer le corps comme un simple matériau séparé exploitable et modifiable (comme est considéré l’ensemble de la nature par le totalitarisme technologique), mais encore cela passe bien par une rupture de l’unité de la personne comme totalité inséparablement biologique, psychologique, physique, métaphysique, corporelle, spirituelle, etc.

« Notre « sexe biologique » n’est qu’une construction de plus. Bien sûr, nous ne pouvons pas réarranger nos chromosomes, mais le chromosome n’est guère un élément de l’expérience humaine. Ce que nous expérimentons, ce sont les hommes, les femmes, le corps. Cette vision selon laquelle nous sommes dominés par des données génétiques invisibles me semble bien plus dissociée du naturel que tout ce qui a trait aux identités transgenres. Je ne doute pas des découvertes réelles de la science, mais mon expérience et mon corps sont davantage « qui je suis » que mon être à un niveau cellulaire auquel je ne peux accéder. »

– Le sexe biologique fait au contraire partie, comme l’herbe sauvage, de ce qui résiste aux constructions spectaclistes : il est le témoin irréductible, dans la forteresse assiégée de l’unité totale individuelle, de ce qui échappe et se dérobe au règne totalitaire de l’apparence.

« On peut dire que l’essence de l’humanité est son pouvoir de transformation. »

– Oui, comme chance et comme péril, pour le meilleur ou pour le pire, comme dépassement qui conserve les termes dépassés dans une unité supérieure, ou comme dislocation/séparation d’avec soi, la nature, la totalité, sa propre totalité.

« L’identité transgenre n’est pas les célébrités et la culture populaire qui l’entourent, c’est un élément de l’expérience humaine à un niveau profond. Les opérations et l’apparence physique sont des effets de l’identité, pas l’identité elle-même. »

– Dans une société archi-dominée secrètement par la misère existentielle et publiquement par la mise en vitrine de l’illusion, l’identité quelle qu’elle soit est l’enjeu d’un processus d’émancipation de tous les stéréotypes, de toutes les séparations. L’apparence physique n’est pas une chose séparée que des opérations peuvent à leur guise remodeler : ou si elle l’est, c’est qu’elle procède non plus de l’unité et de la totalité individuelle, mais bien des injonctions du Spectacle. A noter que ces opérations nécessitent la conservation de la technologie et de l’industrie, qui sont juste en train de détruire la nature, notre relation à la nature et notre relation à la part naturelle de nous-mêmes.

« Je ne crois pas que la société du spectacle soit la source du regard sur soi. »

– La société du spectacle est la source du regard spectaculaire sur soi.

« L’apparence est toute notre existence pour toute autre personne. »

– Evidemment pas. Sauf dans le règne séparé des apparences et la soumission à ce règne.

« Être transgenre, c’est une révolte contre le règne de la culture normative du genre sur nos esprits et nos corps. »

– Ça pourrait être ça, et ce serait très bien, mais il est notoire que beaucoup de transgenres, à travers leurs affichages dans les réseaux sociaux, etc., ne font que reproduire les stéréotypes de genre, simplement en les transposant. En fait de « révolte » on y observe une soumission aux pires clichés sexistes, aux pires pratiques porno-éduquées.

« Je veux pas faire un condescendance mais je suggère que vous explorez un peu la théorie du genre, peut-être quelqu’un comme Judith Butler, je sais pas, je crois que la vraie critique du genre n’est pas encore arrivé à Paris peut-être. »

– Un peu quand même si. Un peu trop même déjà. Ça déferle.

« Puisque vous avez débattu pas mal avec moi en anglais, j’ai terminé cet écrit en mon français pas mal – pardon, c’est le français d’une autodidacte. »

– C’est gentil, et je vous en remercie, mais je peux continuer en anglais. Au point où nous en sommes de cette discussion, je me fais deux remarques : d’abord que vous êtes une personne honnête et courtoise. Ensuite, que des personnes comme vous ou d’autres (et comme moi d’ailleurs !), qui éprouvent à juste titre le désir/le besoin de s’émanciper des stéréotypes de genre, des identités masculines ou féminines au point d’entrer dans un nomadisme identitaire, une transidentité rebelle à toute norme, à tout effet de spectacle, pourraient être une chance pour nos consciences, pour ébaucher une libération de toutes les potentialités de l’humain. D’une humanité réconciliée avec toutes ses composantes, y compris biologiques, naturelles, non pour s’y réduire, mais bien comme composantes de ses dépassements infinis.

Derrière les vitrines russes et occidentales.

L’intégration mondiale de toutes les formes de société du spectacle n’est pas un processus harmonieux, mais au contraire une guerre acharnée pour la prééminence, qui doit sceller définitivement le genre de despotisme qui soumettra les peuples. Du côté du pouvoir russe et chinois, le projet consiste à diffuser, derrière la vitrine anti-occidentale et par tous les moyens, géopolitiques, militaires, économiques, un spectaculaire intégré à dominante concentrée, tandis que le pouvoir occidental vise, par les mêmes moyens, mais derrière sa vitrine libérale, à concentrer un spectaculaire intégré à dominante diffuse.