Et qui, au lieu de produire un nouveau récit, s’installe dans une zone de retrait actif.

Il annonce pire : la possibilité d’exister sans être interprétable.

Et qui, au lieu de produire un nouveau récit, s’installe dans une zone de retrait actif.

Il annonce pire : la possibilité d’exister sans être interprétable.

En Iran aujourd’hui, la joie qui circule dans les rues n’est ni un effet secondaire ni un accident émotionnel. Elle est un fait politique majeur. Elle signale quelque chose de plus grave, de plus profond : la coupure définitive entre le peuple et ceux qui prétendent le gouverner.
Cette joie n’a rien d’une célébration. Elle apparaît au cœur même de la violence, dans les interstices de la répression, là où tout devrait produire seulement de la peur, du repli et de la soumission. Elle surgit précisément parce que l’ordre symbolique du pouvoir est déjà brisé.

Elle est le signe que l’obéissance intérieure a cessé.
On la reconnaît à des choses très simples. À la façon dont les gens se regardent sans se connaître, à la circulation des corps qui ne demandent plus la permission, aux voix qui se répondent d’un toit à l’autre, d’une rue à une autre, sans centre, sans chef, sans scène.
À ces instants où la peur ne disparaît pas, mais cesse d’être déterminante. La joie n’efface pas le danger : elle le traverse.
Cette joie est inséparable d’une certitude vécue, non formulée, mais partagée : il n’y a plus rien à négocier.
Le lien imaginaire entre gouvernants et gouvernés, déjà délabré depuis longtemps, est désormais rompu au niveau le plus élémentaire, celui de l’affect.
Le pouvoir ne parle plus à personne. Il n’est plus craint comme autorité, seulement redouté comme violence brute.
Or un pouvoir qui n’est plus reconnu, même négativement, est déjà politiquement mort, même s’il continue à tuer.
C’est pourquoi cette joie inquiète davantage que les slogans. Les slogans peuvent être interdits, réprimés, récupérés. La joie, elle, est plus difficile à neutraliser. Elle circule sans mots, sans programme, sans médiation.
Elle est la preuve vécue que le régime n’organise plus le réel sensible.
Il peut encore imposer le silence, mais il ne produit plus d’adhésion, même contrainte.
Cette joie ne garantit aucune victoire. Elle ne renverse pas un appareil d’État. Elle ne remplace ni l’auto organisation ni la stratégie. Mais elle marque un seuil.
Elle signifie que le peuple iranien n’attend plus rien de ses dirigeants. La relation est close.
Dans cette joie, il y a quelque chose de très précis : la sensation collective que le retour en arrière est impossible, même si la répression l’emporte temporairement. Même si les rues se vident. Même si le silence revient. Ce qui a été vécu ensemble ne pourra pas être effacé. Elle demeure comme une trace indélébile dans les corps.
Un pouvoir qui ne tient plus les affects ne tient plus rien, sinon par la force nue, c’est-à-dire déjà contre l’histoire.
Le spectacle n’a plus besoin de masquer la violence. Il l’exhibe, l’administre.
Il en tire sa légitimité.
La cruauté contemporaine n’est pas un accident politique, elle est le rendement normal d’un monde gouverné par la visibilité.
Le moment Trump n’est pas une monstruosité extérieure au système.
C’est sa forme adéquate.
Là où le spectacle devient honnête avec lui-même.
Debord avait décrit une domination par l’image.
Nous vivons désormais une domination par la jouissance de l’image.
La violence n’est plus seulement montrée : elle est scénarisée pour produire de la sidération, puis de la complicité.
Anders l’avait annoncé : nous sommes devenus inférieurs à nos propres productions.
Les dispositifs que nous avons fabriqués excèdent notre capacité à y répondre.
Le spectateur était passif, il est présentement dressé.
L’indignation elle-même est programmée, mesurée, recyclée.
Le regard est devenu une force productive.
La cruauté spectaculaire ne choque pas : elle forme le néo-humain.
Un être capable de tout voir, mais incapable d’interrompre.

Lorsque l’effondrement du sens commun atteint un certain seuil, l’individu désarmé se replie sur les formes les plus archaïques de la pensée. Ce n’est pas une régression morale, c’est une capitulation devant l’impossibilité de penser ce qui arrive réellement.
Comprendre exigerait de soutenir la tension du réel, d’accepter que les causes soient multiples, enchevêtrées, irréductibles aux schémas rassurants. Mais l’état de siège permanent dans lequel on maintient les consciences rend cette tension insupportable.
La pensée elle-même devient un fardeau dont on se décharge au profit des explications toutes faites : le bouc émissaire, l’homme providentiel, le mythe de l’âge d’or.
Tout plutôt que d’affronter le vertige d’un monde devenu inintelligible parce que sa rationalité propre est celle de la catastrophe en cours.
Ce que l’on nomme pudiquement « besoin de sécurité » n’est que l’aveu d’une défaite : celle de la pensée critique face à l’angoisse de ne plus rien maîtriser.
Car penser vraiment, c’est accepter de ne pas savoir d’avance, de ne pas clore le sens. C’est demeurer dans l’inconfort de ce qui reste ouvert, problématique, inquiétant.
Mais ceux qui ont été dépossédés de tout ne trouvent qu’à se cramponner par épuisement aux dernières certitudes bradées ; la nation, la race, la tradition, l’autorité : tout ce qui sent le rance, le moisi, en bref le ressentiment.
La crispation identitaire n’est que le masque de la panique. Elle fonctionne comme une carapace psychique de fortune, bricolée à la volée pour ne pas se disloquer tout à fait.
L’ouverture, la capacité de penser autrement, suppose des conditions matérielles et psychiques qui n’existent plus.
Elle exige une certaine intégrité intérieure, une confiance minimale dans la possibilité d’un futur autre que la gestion du désastre.
Elle suppose aussi des espaces de délibération réelle, des lieux où l’on puisse encore élaborer ensemble autre chose que des stratégies de survie immédiate.
La société spectaculaire-marchande a méthodiquement détruit ces espaces, atomisé les individus, liquidé toute forme de sociabilité non médiatisée par la marchandise ou l’écran.
Il ne reste que des monades isolées, épuisées, incapables de soutenir l’effort de penser contre le flux ininterrompu des images et des injonctions.
Dans ces conditions, l’énergie psychique disponible se consume entièrement dans la défense, l’aigreur, la sidération.
Les périodes de crise peuvent, en théorie, ouvrir des brèches : contraindre à l’expérimentation, réveiller des solidarités ensevelies, rendre visible l’arbitraire de l’ordre établi.
Mais ce potentiel ne se réalise que là où subsistent encore des formes de conscience historique, des traditions de résistance, une mémoire de ce qu’a pu être l’autonomie collective.
Dans une société déjà ravagée par des décennies de contre-révolution douce, saturée d’angoisse diffuse et privée de tout horizon d’émancipation crédible, la crise ne produit que son contraire : le besoin d’ordre, le désir d’en finir, l’appel à l’homme fort.
La catastrophe ne radicalise pas, elle tétanise.
Elle ne révèle pas la possibilité d’un autre monde, elle précipite la fuite éperdue vers les vieilles idoles.
Ce que l’on nomme « extrême droitisation » n’est que la face émergée d’un processus plus profond : la mise hors service de la faculté de comprendre.
Quand l’urgence devient permanente, quand l’avenir n’est plus qu’une menace, quand chaque jour charrie son lot de catastrophes normalisées, la capacité d’analyse critique devient un luxe inaccessible ou un risque insupportable.
Penser devient dangereux, et pour soi-même d’abord, parce que cela rouvre la plaie d’un réel inacceptable. Le repli réactionnaire n’est pas un choix, mais un symptôme : celui d’un monde où comprendre ce qui arrive réellement impliquerait de reconnaître que tout s’est déjà abîmé, dans tous les sens du terme ; que la machine s’emballe vers sa propre destruction, et que la plupart d’entre nous en sont les rouages consentants.
Le pouvoir n’a plus besoin de réprimer la pensée, il lui suffit d’entretenir les conditions de son impossibilité.
La peur fait le reste.

Les riches vivent à l’abri de tout, dans un rien augmenté. Ce sont des mutilés dorés. Leur misère n’a rien de spectaculaire. Elle est glacée, aseptisée, confortable – c’est là son raffinement. Ils meurent à petit feu dans des frigos cinq étoiles.
Ici gît une civilisation.
On l’a retrouvée couchée dans ses propres chaînes, visage marqué d’horaires, mains déformées par les gestes répétés jusqu’à l’oubli.
Elle portait encore, sur sa peau, les stigmates du rendement : des bleus invisibles, des plaies muettes, un épuisement tatoué dans la chair.
Autopsie du corps social
Le cœur battait jadis au rythme du désir ; il s’est nécrosé dans la comptabilité.
Les poumons, longtemps ouverts au vent du monde, se sont encrassés de chiffres et de bilans.
Le système nerveux s’est effondré sous la pression constante, crispé en convulsions d’angoisse.
Le sang, jadis fluide, s’est coagulé en monnaie.
Autopsie des maîtres
Leur cerveau hypertrophié de calcul a dévoré toute empathie.
Leur langage, réduit à des formules de gestion, sonnait comme un verdict froid.
Ils ont remplacé leurs organes par des machines et se sont proclamés puissants.
Autopsie des subalternes
Fatigue chronique, regards vidés, rêves amputés.
Vies rétrécies à la survie, gestes abrutis par la répétition, imaginaires étouffés sous le poids du salaire.
Addictions comme seuls narcotiques, maladies comme seul repos, résignation comme seul oubli.
Pronostic final
Extinction consentie, désert humain, silence robotique.
Ils offrirent leurs songes à l’algorithme.

Anti-remède à tout,
tu es notre dernière vérité.
Nous avons prié la productivité,
et elle nous a dévorés.
Nous avons bâti des temples aux chiffres,
qui nous ont ensevelis.
Nous espérions, naïvement.
La naïveté est restée et l’espoir aussi, l’une mieux aguerrie, l’autre plus profondément enraciné.
Naïveté d’une vie émerveillée des joies d’une conscience sans calcul.
Espoir en ces lueurs en pleine nuit faisant demain un incendie de vie.
Et tout a empiré : l’aliénation a pris ses aises empoisonnées.
Le mensonge est devenu la seule version du vrai ; et s’est démocratisé comme fiction réalité.
Nous avons traversé – un sourire est resté, qui signifie victoire.
