Et c’est pourquoi nous nous tenons à distance des polémistes, des excités, des injurieux, des excommuniants, des catalogueurs et des humiliants, figures que l’Internationale situationniste a, pour une part, produites ou encouragées sans toujours le vouloir, et qui ont ensuite essaimé, dissipant et abîmant d’innombrables talents, intelligences et tentatives d’association, laissant derrière eux l’amertume ou un désespoir diffus submergeant tant de consciences pourtant justes, emportant avec elles l’horizon des possibles, noyé dans le reflux de la récupération et de la marchandisation, ne laissant sur le rivage abandonné d’une jeunesse qui se voulait éternelle que des bouteilles à la mer ne transportant plus de message.
L’Observatoire situationniste n’est pas une organisation, ni un courant idéologique, ni une école théorique, mais un lieu d’attention où se tente, contre l’évidence dominante, une autre manière de percevoir, de penser et d’habiter le réel, c’est-à-dire une autre manière de ne pas céder à la réduction spectaculaire du monde, de l’expérience et du langage. Il ne s’agit pas d’ajouter une doctrine de plus au marché des idées, ni d’ériger un système cohérent destiné à être reproduit, mais de maintenir ouvert un espace de pensée où les phénomènes contemporains, politiques, techniques, médiatiques, anthropologiques, sont abordés dans leurs contradictions, dans leur violence diffuse, sans se réfugier dans les conforts idéologiques, les réflexes militants, les slogans ou les indignations programmées.
L’Observatoire situationniste part d’un constat simple : la société contemporaine ne se contente plus d’organiser la domination matérielle, elle organise la perception elle-même, elle façonne les récits, les émotions, les indignations, les peurs et les désirs, produisant un monde où l’expérience directe se trouve remplacée par des représentations, où l’existence devient un flux de signes, d’images et de positions, où l’humain est sommé de se définir par des rôles, des appartenances et des opinions.
Dans ce contexte, l’OS ne se fonde ni en théorie ni en pratique sur des postures, des slogans, des idées figées ou des positions radicales par principe, mais sur l’attention portée aux comportements, à la texture concrète des gestes, des relations, des paroles, c’est-à-dire à ce qui, dans l’humain, échappe encore à la programmation spectaculaire.
Nous préférons la vieille dame toute simple aux fanatiques aux idées arrêtées, enfermées à vrai dire, parce que l’humanité ne se mesure pas à la pureté idéologique mais à la capacité de relation, de nuance, de fragilité assumée et de résistance discrète aux abstractions meurtrières.
Nous préférérons en tout domaine les solutions qui préservent au mieux l’humanité aux solutions brutales élaborées derrière les écrans, parce que l’histoire récente montre que les systèmes les plus rationnels et les plus cohérents sont souvent ceux qui écrasent le plus méthodiquement la vie réelle.
Les textes publiés par l’Observatoire situationniste ne cherchent pas à produire un discours surplombant, mais à pratiquer une forme d’écriture qui déjoue l’interprétation automatique, qui met en crise les catégories imposées, et qui ouvre un espace où la pensée n’est pas immédiatement récupérable. Les revues et livres issus de l’OS prolongent cette démarche : ils ne constituent pas une doctrine accumulative, mais une cartographie mouvante des formes contemporaines de domination, de désagrégation et de résistance, une tentative de penser la technique, la guerre, la police du récit, la spectacularisation du politique, l’effondrement des formes symboliques.
Ce que l’Observatoire situationniste cherche à rendre visible, c’est que l’effondrement en cours n’est pas seulement économique, écologique ou géopolitique, mais anthropologique : il concerne la capacité même des humains à percevoir, à juger, à se relier, à habiter le monde autrement que comme consommateurs d’images et de récits.
Les convulsions présentes et à venir n’exigent pas d’abord des programmes, des idéologies ou des solutions techniques, mais des humains déspectacularisés, capables de sortir de la peur organisée, de la colère fabriquée et de la pensée réflexe, capables de retrouver une forme de présence au réel qui ne soit ni nostalgique ni fanatique, mais lucide, attentive et irréductible aux dispositifs de capture.
L’Observatoire situationniste n’est donc ni un projet de réforme ni un projet de rupture spectaculaire, mais une pratique de décalage, de désidentification et de vigilance, une tentative de maintenir des zones de pensée et de vie où l’humain ne se réduit pas à ses rôles, où le langage ne se réduit pas à ses usages instrumentaux, et où la critique n’est pas un geste de surplomb, mais une manière de rester humain dans un monde qui travaille méthodiquement à rendre l’humanité obsolète.
En Iran aujourd’hui, la joie qui circule dans les rues n’est ni un effet secondaire ni un accident émotionnel. Elle est un fait politique majeur. Elle signale quelque chose de plus grave, de plus profond : la coupure définitive entre le peuple et ceux qui prétendent le gouverner.
Cette joie n’a rien d’une célébration. Elle apparaît au cœur même de la violence, dans les interstices de la répression, là où tout devrait produire seulement de la peur, du repli et de la soumission. Elle surgit précisément parce que l’ordre symbolique du pouvoir est déjà brisé.
Elle est le signe que l’obéissance intérieure a cessé. On la reconnaît à des choses très simples. À la façon dont les gens se regardent sans se connaître, à la circulation des corps qui ne demandent plus la permission, aux voix qui se répondent d’un toit à l’autre, d’une rue à une autre, sans centre, sans chef, sans scène.
À ces instants où la peur ne disparaît pas, mais cesse d’être déterminante. La joie n’efface pas le danger : elle le traverse.
Cette joie est inséparable d’une certitude vécue, non formulée, mais partagée : il n’y a plus rien à négocier.
Le lien imaginaire entre gouvernants et gouvernés, déjà délabré depuis longtemps, est désormais rompu au niveau le plus élémentaire, celui de l’affect.
Le pouvoir ne parle plus à personne. Il n’est plus craint comme autorité, seulement redouté comme violence brute.
Or un pouvoir qui n’est plus reconnu, même négativement, est déjà politiquement mort, même s’il continue à tuer.
C’est pourquoi cette joie inquiète davantage que les slogans. Les slogans peuvent être interdits, réprimés, récupérés. La joie, elle, est plus difficile à neutraliser. Elle circule sans mots, sans programme, sans médiation.
Elle est la preuve vécue que le régime n’organise plus le réel sensible.
Il peut encore imposer le silence, mais il ne produit plus d’adhésion, même contrainte.
Cette joie ne garantit aucune victoire. Elle ne renverse pas un appareil d’État. Elle ne remplace ni l’auto organisation ni la stratégie. Mais elle marque un seuil.
Elle signifie que le peuple iranien n’attend plus rien de ses dirigeants. La relation est close.
Dans cette joie, il y a quelque chose de très précis : la sensation collective que le retour en arrière est impossible, même si la répression l’emporte temporairement. Même si les rues se vident. Même si le silence revient. Ce qui a été vécu ensemble ne pourra pas être effacé. Elle demeure comme une trace indélébile dans les corps.
Un pouvoir qui ne tient plus les affects ne tient plus rien, sinon par la force nue, c’est-à-dire déjà contre l’histoire.
Le spectacle n’a plus besoin de masquer la violence. Il l’exhibe, l’administre. Il en tire sa légitimité. La cruauté contemporaine n’est pas un accident politique, elle est le rendement normal d’un monde gouverné par la visibilité. Le moment Trump n’est pas une monstruosité extérieure au système. C’est sa forme adéquate. Là où le spectacle devient honnête avec lui-même. Debord avait décrit une domination par l’image. Nous vivons désormais une domination par la jouissance de l’image. La violence n’est plus seulement montrée : elle est scénarisée pour produire de la sidération, puis de la complicité. Anders l’avait annoncé : nous sommes devenus inférieurs à nos propres productions. Les dispositifs que nous avons fabriqués excèdent notre capacité à y répondre. Le spectateur était passif, il est présentement dressé. L’indignation elle-même est programmée, mesurée, recyclée. Le regard est devenu une force productive. La cruauté spectaculaire ne choque pas : elle forme le néo-humain. Un être capable de tout voir, mais incapable d’interrompre.
Lorsque l’effondrement du sens commun atteint un certain seuil, l’individu désarmé se replie sur les formes les plus archaïques de la pensée. Ce n’est pas une régression morale, c’est une capitulation devant l’impossibilité de penser ce qui arrive réellement. Comprendre exigerait de soutenir la tension du réel, d’accepter que les causes soient multiples, enchevêtrées, irréductibles aux schémas rassurants. Mais l’état de siège permanent dans lequel on maintient les consciences rend cette tension insupportable. La pensée elle-même devient un fardeau dont on se décharge au profit des explications toutes faites : le bouc émissaire, l’homme providentiel, le mythe de l’âge d’or. Tout plutôt que d’affronter le vertige d’un monde devenu inintelligible parce que sa rationalité propre est celle de la catastrophe en cours.
Ce que l’on nomme pudiquement « besoin de sécurité » n’est que l’aveu d’une défaite : celle de la pensée critique face à l’angoisse de ne plus rien maîtriser. Car penser vraiment, c’est accepter de ne pas savoir d’avance, de ne pas clore le sens. C’est demeurer dans l’inconfort de ce qui reste ouvert, problématique, inquiétant. Mais ceux qui ont été dépossédés de tout ne trouvent qu’à se cramponner par épuisement aux dernières certitudes bradées ; la nation, la race, la tradition, l’autorité : tout ce qui sent le rance, le moisi, en bref le ressentiment. La crispation identitaire n’est que le masque de la panique. Elle fonctionne comme une carapace psychique de fortune, bricolée à la volée pour ne pas se disloquer tout à fait.
L’ouverture, la capacité de penser autrement, suppose des conditions matérielles et psychiques qui n’existent plus. Elle exige une certaine intégrité intérieure, une confiance minimale dans la possibilité d’un futur autre que la gestion du désastre. Elle suppose aussi des espaces de délibération réelle, des lieux où l’on puisse encore élaborer ensemble autre chose que des stratégies de survie immédiate. La société spectaculaire-marchande a méthodiquement détruit ces espaces, atomisé les individus, liquidé toute forme de sociabilité non médiatisée par la marchandise ou l’écran. Il ne reste que des monades isolées, épuisées, incapables de soutenir l’effort de penser contre le flux ininterrompu des images et des injonctions. Dans ces conditions, l’énergie psychique disponible se consume entièrement dans la défense, l’aigreur, la sidération.
Les périodes de crise peuvent, en théorie, ouvrir des brèches : contraindre à l’expérimentation, réveiller des solidarités ensevelies, rendre visible l’arbitraire de l’ordre établi. Mais ce potentiel ne se réalise que là où subsistent encore des formes de conscience historique, des traditions de résistance, une mémoire de ce qu’a pu être l’autonomie collective. Dans une société déjà ravagée par des décennies de contre-révolution douce, saturée d’angoisse diffuse et privée de tout horizon d’émancipation crédible, la crise ne produit que son contraire : le besoin d’ordre, le désir d’en finir, l’appel à l’homme fort. La catastrophe ne radicalise pas, elle tétanise. Elle ne révèle pas la possibilité d’un autre monde, elle précipite la fuite éperdue vers les vieilles idoles. Ce que l’on nomme « extrême droitisation » n’est que la face émergée d’un processus plus profond : la mise hors service de la faculté de comprendre. Quand l’urgence devient permanente, quand l’avenir n’est plus qu’une menace, quand chaque jour charrie son lot de catastrophes normalisées, la capacité d’analyse critique devient un luxe inaccessible ou un risque insupportable. Penser devient dangereux, et pour soi-même d’abord, parce que cela rouvre la plaie d’un réel inacceptable. Le repli réactionnaire n’est pas un choix, mais un symptôme : celui d’un monde où comprendre ce qui arrive réellement impliquerait de reconnaître que tout s’est déjà abîmé, dans tous les sens du terme ; que la machine s’emballe vers sa propre destruction, et que la plupart d’entre nous en sont les rouages consentants. Le pouvoir n’a plus besoin de réprimer la pensée, il lui suffit d’entretenir les conditions de son impossibilité. La peur fait le reste.
Les riches vivent à l’abri de tout, dans un rien augmenté. Ce sont des mutilés dorés. Leur misère n’a rien de spectaculaire. Elle est glacée, aseptisée, confortable – c’est là son raffinement. Ils meurent à petit feu dans des frigos cinq étoiles.