« Baudelaire de rien, voici advenu le spleen étendu de la terre jusqu’aux cieux – Et de longs corbillards – incessant tintamarre – défilent lentement – dans nos âmes ; Spartacus, vaincu, pleure – L’Aliénation a partout planté son drapeau gris sur des déserts téléchargés – comme sur les cranes inclinés – connectés aux couleurs du néant. » Remède à tout.
C’est blanc, avec de la poussière, peut-être une scène de manif, les gens crient, c’est encore une scène très violente, le bas de gamme quoi.
Depuis le temps que je traîne là-dedans, je tourne à l’angle d’une rue, ça devient rose, puis violet, un type s’approche de moi, je le connais mais je ne sais plus dans quelle strate de ma conscience il se trouve.
Le type me parle mais je n’entends rien, le son est coupé, ce n’est pas un amant, pas un proche, sinon je pourrais peut-être accéder au son sans payer.
Mais là, non, je n’ai pas payer ma facture, donc que dalle, j’entends rien.
Je souris bêtement, ça le navre on dirait, j’entends rien mais je devine, il prêche la bonne parole, quelque chose du style, l’humanité est en danger, il faut fuir, c’est catastrophique, il s’énerve tout seul.
Je crois qu’il représente un parti politique ou un truc du style. Il déballe des tracts, les colle sur les murs.
Et puis il se fatigue de parler comme ça à une sourde, il se casse, je suis toujours au milieu de rien, beaucoup de fumée, des trottoirs, du bitume, je marche sans penser, il n’y a pas beaucoup de choix dans mon programme mais quand même, j’ai gardé une puce avec des options.
Je la sors, c’est l’image de l’image, ce que tu aimes de toi, ce qui te rassure, je me dis, « ça va me faire passer un p’tit moment », j’ouvre le programme.
Je vois l’image, c’est moi, on en est tous réduit à ça, à consommer notre propre image, et encore ça te pompe plein d’énergie d’un coup, c’est tout un récapitulatif de ta vie, une sorte de petit film perso, avec des gros plans, des moyens plans, des scènes d’amour réelles ou rêvées, ils mettent un peu des deux, pour faire plus exaltant….
Les générations s’étaient séparées ; chacune avait son réseau avec des sous-réseaux, il fallait se tenir « à carreau » pour y rester.
A carreau, ça veut dire se tenir tranquille, on disait avant « ne pas faire de vagues », mais l’expression s’est perdue elle aussi, les vagues étant devenues si monstrueuses si souvent aux quatre coins de la planète.
« Quatre coins », ça veut dire de tous les côtés, ça réfère sans doute aux quatre points cardinaux, voire aux quatre évangiles, on ne sait plus, on ne déchiffre plus très bien les anciens documents.
Là j’écris en ancien français, c’était la langue qui a prévalu en zone C jusqu’en 2047.
J’y ai pris goût avec mon grand-père, qui me disait souvent : « Les mots vrais ce sont des ailes ».
Je ne sais pas ce qu’il appelait « vrai », peut-être l’ancêtre de la probabilité généralisée.
En tout cas quand j’utilise ce protolangage, j’ai l’impression de saisir quelque chose et ça me fait du bien.
Oh « saisir » c’est un bien grand ancien mot ; disons toucher, au moins j’espère effleurer la surface de la réalité, et ça me fait du bien, je le redis.
Mon grand-père disait aussi que sans les mots, les souffrances s’enfoncent, s’enlisent, se sédimentent, et nous asphyxient de l’intérieur.
Et quand j’y pense (ça se passe dans ma tête je crois, mais pas que), ça explique peut-être tous ces gens des quatre zones qui se suicident sans explication : je veux dire sans avoir eux-mêmes d’explication à leur geste.
C’est terrible quand même, mais en même temps je les comprends, car moi-même le plus souvent quand j’arrête de penser ancien (ce qui est un peu différent de calculer mais je ne sais pas l’expliquer), j’ai des vertiges et des angoisses atroces et je ne sais pas pourquoi mais le surveillant m’a dit que c’était normal.
En tout cas le fait d’utiliser les anciens mots dans cet ordre qu’on appelait grammaire me stabilise un peu, un petit moment et après je peux reprendre les discussions avec ceux de mon sous-réseau.
Je ne peux pas vous traduire ces discussions, parce qu’elles sont sans fil directeur, leur syntaxe est flottante (un peu comme sur les grosses vagues), et n’ont pas d’autre signification que d’être un besoin primitif pas encore surmonté, d’après le chef des surveillants.
Mais besoin de quoi ? « Pas de quoi, de qui !» m’a-t-il répondu en hurlant dans son micro.
Je n’ai rien compris parce qu’ensuite il a dévissé tous les mots.
Dévisser les mots c’est quand vous voulez arrêter une discussion à cause des vertiges et des angoisses.
Ce que je crois comprendre, c’est que les discussions sont nées sur les anciens réseaux sociaux : c’étaient des formes abrégées et mélangées des anciennes langues, et comme chaque sous-réseau avait ses propres formes, ses propres abréviations et ses propres mélanges, après quelques décennies a eu lieu « la rupture communicationnelle » (c’est étrange : mon grand-père, qui pourtant ne l’a pas vécue, m’avait dit de bien me souvenir de ces mots) : il y a eu des coupures de sens de plus en plus prolongées, des courts-circuits sémantiques, et aussi quelques viols linguistiques.
On a basculé dans ce qu’on appelle l’insinuiffisance mais une fois qu’on y a eu basculé, on ne savait plus ce que ce mot voulait dire exactement, et s’il appartenait aux anciennes langues ou au nouveau code de la voix.
Nous voilà maintenant au milieu du monde-monde, le rideau est levé.
Les comédiens jouent leurs rôles assignés dans une sorte de trans hallucinée.
Le super-héros avance, l’anus serré, consentant d’avance aux propositions douteuses, aux amitiés de paille, aux amours désincarnés.
C’est qu’il a peur au fond, marchant avec sa peur pour seule compagne, il baisse la tête souvent, se plie et se replie, jeu de loi sans cœur, se protège comme il peut, essuyant d’un revers de main les blessures narcissiques.
Nous voilà donc au centre du monde-monde, sur la place publique de la délation.
Ici, la souffrance est vécue comme une atrocité, parce-qu’il faut être heureux et épanouis dans le monde-monde. Ici, le surgissement d’une vérité ou d’une quelconque singularité est banni, tout comme, dans un même mouvement, une joie qui serait authentique.
Quel visage peut-on montrer alors, quel aspect neutre de notre personnalité atomisée.
Le super-héros consent, c’est sa survie, même si son consentement prend le masque du refus.
La foire du mensonge s’annonce rentable, tout se vend dirait-on, et mes pieds saignent, mon ami, mon amant, et mon âme saigne aussi.
La foire est une foire d’empoigne, d’où surgissent les monstres d’antan.
As-tu vu, mon ami, mon amant, la lame de fond écorcher ce qu’il nous reste d’espoir, de sensibilité, de fragilité ?
Nous sommes le centre du spectacle, et nous jouons tant bien que mal un rôle ou un autre, car tout change ici, tout se perd ou se gagne, dans une mécanique glaçante et une occupation du temps qui touche à l’hystérie.
Sois léger et tais-toi, ainsi les héros du jour opèrent.
Légers comme une image, légers comme un parfum. Légers comme une image, légers comme le vide, légers comme le rien, légers et allégés.
De cette légèreté sans colonne vertébrale et de cet envol sans ailes, la dispersion se fait norme, se fait règne, la séparation et le déni poussent les uns et les autres dans un labyrinthe de renoncements.
Ainsi nous évoluons, automates dévoués, vers l’impossibilité de notre complétude, dans des formes de vies épuisées, abîmées, souillées.
Amis de l’ombre, exténués, creusés, amis d’un soir, d’une minute, d’une nuit, amis d’un bord de chemin, d’un rebord de table, d’un long silence, d’une longue attente, d’une éternelle anxiété.
A vous qui, dans la tempête, au milieu du vacarme, dans la tourmente et la solitude, dans d’autres accidents et d’autres épreuves, vous qui trouvez encore la force de sourire et le courage d’aimer.
Amis, amants, frères d’arme et frères d’histoires, hommes, femmes, enfants, sourds aux injonctions, de vos poches vides et de vos yeux cernés, amis, témoins d’un monde écrasé, écrasant et vacillant, témoins du désert aride et de la porte ouverte sur le dieu argent et sa garde technocratique.
La porte était fermée, dans un autre monde, un autre jour, il n’y avait pas de monde super pratique-technique, il n’y avait pas de monde savant, de monde-monde tournant autour d’une lumière aveuglante, d’une lumière vide de lumière, de vie, néon crachant une épaisse couche d’images à réutiliser infiniment.
Amis, dans vos terribles retranchements et votre soif démente d’aimer, vous qui restez longtemps après sur le seuil des souvenirs, vous qui ne pouvez pas entrer par la porte du nouveau monde, vous qui, surpris par la cadence, violentés par la surface creuse du monde savant sans savoir, du monde tournant sans boussole, vous qui êtes sortis du jeu en pleine course.
Amis, nous n’avons pas vu venir le monstre, et le voilà partout chez lui, dans nos mains et sur nos bouches, il perfore notre quotidien, il creuse des galeries partout, il chemine comme un chien qui renifle sans cesse le même endroit, il ne pense pas, il n’aime pas, il est une présence qui gomme la présence, un poids sur le poids du monde, une bête sans tête, un reflet du reflet de la vie, un miroir du miroir du miroir du miroir.
La porte est ouverte sur le grand spectacle de nos vies, le spectaculaire, tentaculaire, devenu maître -esclave, il est un chien du vide qui dicte la vie aux vivants, il est la mort qui dicte la vie aux vivants, et bêtement flattés nous acceptons sa toute puissance qui ne nous donne rien et nous prend tout.
Amis, laissons passer la tempête, baissons la tête, laissons courir le chien furieux, fermons les yeux, le spectacle mondial, mondialisé de l’information va s’arrêter, le spectacle des morts, le spectacle des morts vivants doubles qui veulent leur petite place dans la toile, les doublures mortes vivantes obsolètes, qui demandent un nouveau programme, une nouvelle fonction, un peu de carburant à dépenser, un peu de vide à évider, un peu de matière à matérialiser.
Il faut rentrer à la maison maintenant, il faut se laver du monde-monde super puissant, électronique et robotique qui entame sa traversée sanglante, qui saccage nos espoirs et nos rêves en un immense brasier.
Laissons passer le temps, dos courbés, nous sommes habitués, laissons couler la haine, et les reflets des reflets se juger entre eux pour enfin s’annuler.
Une misère du prolétariat, Des misérables modernes, Des précaires contemporains, Des mendiants d’une conscience plus libre.
Non.
Le monde appartient à ceux qui savent l’apprécier,
À ceux qui savent contempler, À ceux qui savent adorer.
Le monde est une brise, Une nuée d’oiseaux au loin, Ou un moineau solitaire au près, L’effluve de feuilles d’arbres, La nuance complexe du ciel, La simplicité d’une pensée embrouillée par le sommeil,
Le tempo des lumières, L’étirement d’un muscle engourdi,
Le réveil d’une conscience endormie, Le bourdonnement d’un cosmos qui renaît.
Incarnez l’audience de cet univers, Il n’existe seulement que pour ceux qui l’écoutent,
Naître. Renaître. Grandir.
C’est ça, le monde. Le monde depuis ma fenêtre. Et il m’appartient.
Oui mais alors, ça sert à quoi ? – Nous ne nous en soucions pas outre mesure (outre notre mesure). C’est une sorte d’exercice spirituel au sens où en parle Pierre Hadot à propos de la philosophie antique.
Mais pas que bien sûr : c’est un travail de dépollution (un dépoussiérage) qui nous aide à mieux respirer (mentalement, émotionnellement et même aussi physiquement). C’est un repère utile pour quelques-un(e)s sans doute.
C’est la mauvaise herbe dans le béton.
C’est l’oiseau sentinelle.
C’est un simple apport à l’outillage critique de ce temps.
Avec quelle stratégie ? – Nous ne souhaitons pas en dire beaucoup concernant la stratégie.
Ce qui est sûr, c’est que nous resterons un bon moment encore confidentiels, comme l’insatisfaction radicale, et comme les véritables joies.
Nous ne sommes l’avant-garde que de nous-mêmes, dialectiquement : nous sommes notre propre émulation novatrice.
Quels sont vos projets ? – Nous ne souhaitons pas en dire beaucoup concernant nos projets.
Certains touchent à l’existence, au ras des paquerettes.
Nous procédons pas décalages, détournements, situations créées.
Nous avons aussi quelques projets éditoriaux en cours de gestation : l’un pour démoraliser la servitude volontaire, l’autre pour émerveiller les résistances.