Nous rendons publics ces quelques éléments de discussion interne, à toutes fins utiles (les commentaires sont ouverts pour toute contribution éventuelle sous quelque forme que ce soit).
Nous sommes face à un coup d’état décomplexé d’une oligarchie, d’une élite mafieuse et mondiale. D’où l’arrogance des décisionnaires. La décision du conseil d’état, loin d’être une surprise vu les précédents, est une provocation assumée par ceux qui ont la force et le droit pour eux, cache misère de ce triste spectacle de domination. Cependant cette clique déconnectée n’a pas pris la mesure de la vague protestataire et populaire qui s’accumule depuis les gilets jaunes. Macron apparaît comme la marionnette d’une dictature qui ne survivra pas à la décision du conseil constitutionnel. Il ne passera pas l’été ou au pire l’automne. Nous entrons dans la phase de résistance violente du peuple qui a compris, comme l’écrivait Simone Weil, que les partis politiques et le droit, sont les instruments, non de la démocratie, mais de la conquête du pouvoir et du maintien au pouvoir par l’auto légitimation de la loi, d’une caste économique. Le fascisme est là. Il n’est pas un accident de l’histoire, mais la logique même du capitalisme qui tend naturellement au monopole de l’économie et donc à l’esclavage généralisé, et au contrôle absolu du pouvoir et des esprits lorsque la technologie le permet, ce qui est le cas depuis la révolution informatique. Macron fera la fin de Louis XVI. Il vient de légitimer et de fonder la résistance violente à ce système.
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Ce que sent intuitivement le peuple, c’est que le droit ne vise pas le juste, mais à légitimer le pouvoir dont le droit est l’émanation.
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Lorsque la supercherie éclate au grand jour et dissipe l’illusion collective dans la croyance à la démocratie et que cela s’accompagne du sentiment d’humiliation face au mépris persistant d’un pouvoir verrouillant ostensiblement tous les contre pouvoirs, nous entrons de plain pied dans la phase révolutionnaire. L’extrême centre dont le pouvoir en place se réclame n’est que l’autre nom du fascisme. Il appelle naturellement son pendant, la révolution.
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La question que je me pose, c’est celle de la cohésion du peuple par rapport à son usure, les contraintes qui pèsent sur lui, ses restes d’illusions, ses divisions, son découragement face à l’immensité des forces et mécanismes qui le tiennent, et enfin a-t-il retrouvé à ce stade assez d’intelligence collective pour mener un combat créatif : sabotages, boycotts, occupations, perturbations d’un côté ; solidarités, générosités, de l’autre.
J’avais bien senti dès le début de l’année que les conditions d’un bouleversement insurrectionnel étaient réunies, tout en mesurant à quel point le peuple était pour ainsi dire à réinventer, tant il a été aliéné, atomisé et divisé depuis si longtemps.
Ce qui me semble sûr, c’est que la situation lui donne la possibilité de se reformer. Mais il y a de tels obstacles externes et internes qu’il me semble qu’il faudra encore bien des événements pour opérer les décantations nécessaires.
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Il me semble que ce sont les situations et les obstacles qui obligeront le peuple à élever son niveau d’intelligence collective et de résistance créative. C’est l’adversité qui forgera et unifiera le peuple. À ce stade, il y a des peuples, difficiles à cerner et à définir mais les bonnets rouges, les gilets jaunes, les victimes de la tyrannie sanitaire et de la crise covid, maintenant les retraites, tout cela tend à unir, à fusionner les attentes, les rancœurs et les désillusions face aux institutions qui ont montré leur degré de soumission à l’oligarchie et leur corruption. Il n’y plus de retour en arrière possible. Nous rentrons dans une phase d’accélération du mouvement après une première phase légitimiste et légaliste. La phase qui vient remettra en cause l’institution même de la cinquième république. Nous entrons dans une période cruciale où le pouvoir va se raidir, où des puissances étrangères auront aussi intérêt à soutenir le parti de la révolte ou celui de la répression dans un scénario à la syrienne. Tout est possible. Nous vivons peut-être en direct, depuis 2005 et le référendum trahi, les prémisses d’une crise de régime qui ressemble fort à la crise préludant à la guerre d’Espagne. Tout est possible.
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Nous assistons à la lente mais sûre cristallisation des colères et, à travers elles, de la lente prise de conscience par le peuple de sa réalité sociale et historique comme force politique.
Tout est question de définition dans la vie. La traduction avait toujours été une activité délicate de transposition des textes d’une langue dans une autre ; elle avait été une activité de création dans la mesure où il existait autant d’interprétations possibles d’un texte que d’écoles et de sensibilités, qui d’ailleurs se disputaient leurs choix de traduction comme des théologiens médiévaux. Mais d’un seul coup, à l’arrivée sur le marché de traducteurs automatiques dont les résultats défiaient tout ce qu’on connaissait jusque-là, cette activité ancestrale disparut et fut rebaptisée « biotraduction » lorsqu’il lui arrivait encore d’être pratiquée par un humain [1].
De divers côtés, on se mit à nous assurer que le métier de traducteur ne disparaissait pas ; il ne faisait que se transformer en métier de « post-édition » (défini par la norme ISO 18587-2017). On aurait toujours besoin d’humains entraînés et expérimentés pour contrôler les résultats fournis par la machine, notamment la « focalisation sur les manquements connus » [2] de celle-ci. Cette compétence constituerait un apport de créativité humaine dans les processus d’automatisation et elle pouvait tout à fait être monnayée sur le marché du travail comme une « plus-value » (assuraient certains).
Pourtant, il ne s’agissait déjà plus pour l’humain d’interpréter le texte d’origine, mais d’interpréter les résultats générés par un réseau de neurones artificiels, soit un algorithme s’appuyant sur un traitement statistique de la langue. Le Deep Learning traitait la langue comme du code ; les processus automatiques constituaient une boîte noire dont les humains ne pouvaient reconstituer les étapes (bien que des recherches s’efforçassent de transformer les systèmes dits opaques en systèmes dits transparents) ; le code se nourrissait des données que lui fournissaient les utilisateurs, pour perfectionner sans cesse sa ressemblance avec la performance humaine. Les versions les plus élaborées étaient spécialement entraînées pour un vocabulaire spécifique qui rendait la traduction automatique presque parfaite. Par exemple, l’application eTranslation utilisée par la Commission Européenne pour la traduction de textes officiels n’était pas adaptée pour un texte de littérature, mais adaptée à la langue technocratique que ses réseaux de neurones artificiels ingéraient continûment.
Mais comme les développeurs s’étaient bien rendu compte que la seule quantité de données ne suffisait pas à donner des résultats parfaitement fiables notamment en ce qui concernait les occurrences rares, une branche de l´IA nommée Human-in-the-Loop s’était développée, qui consistait à fournir à la machine un tel feedback pour l’entraîner justement à reconnaître les occurrences rares. Déjà, toutes les intelligences humaines, celles des concepteurs comme celles des utilisateurs, s’étaient mises au service de l’amélioration de la machine, afin de rétrécir au maximum, jusqu’à la limite de sa disparition, le champ de ce qu’on peut appeler la spécificité humaine (ou de sa différence ontologique), en quoi les humains travaillaient activement à leur propre obsolescence en ne faisant rien d’autre que de suivre leur libido de développeurs ou d’utilisateurs. Au bout de ce processus, l’humain n’aurait plus qu’à se battre pour la définition de lui-même devant une machine qui lui disputerait cette définition.
Certains — ceux rebaptisés biotraducteurs — commencèrent cependant à élever des craintes non seulement sur l’avenir de leur « métier », mais sur toutes sortes de biais et de risques induits par cette pratique. En réclamant par exemple une « transparence sur les pratiques de traduction », ils ne se rendaient pas compte qu’ils étaient en train de jouer dans une farce, parce qu’il était déjà devenu impossible de distinguer la biotraduction et la traduction automatique et qu’on ne pouvait tout de même pas espionner chaque ordinateur de chaque traducteur pour savoir s’il avait eu recours au générateur automatique de traduction DeepL. Ils s’accrochaient à l’activité qu’ils avaient toujours connue en résistant contre la déferlante automatique avec une nostalgie pour les compétences dites « supérieures » de l’esprit humain, pourtant aussi jetables que le reste. Car tous les métiers sont, depuis le début du capitalisme, principiellement remplaçables par une machine, dès lors qu’un procédé de substitution est mis au point. Ils avaient cru ces activités intellectuelles un bastion imprenable et ils réalisaient une fois de plus que le Capital ne connaît pas de tel bastion dans la progression incessante de ses nouveaux standards de productivité. Il s’approprie « votre créativité » avec la même fringale qu’il s’approprie votre « attention » ou encore l’atome, la cellule et le bit d’information.
La vénérable activité de traduction avait ainsi été recodée, comme le reste, dans les termes de l’épopée moderne du Capital. Tout ce qui existe n’arrêtait jamais de se diviser en deux fonctions, un biotravail et un travail automatisé. Le premier était naturalisé par le second, artificiel, qui représentait toujours l’avenir. Le biotravail était sans arrêt refoulé vers le passé et réduit à sa plus mince expression. Plus il reculait vers le passé, dans les limbes de la « nature », plus il devenait une sorte d’ultime défi, l’objectif étant de réaliser un réseau de neurones artificiel aussi « créatif » que vous, mais des millions de fois plus rapide à calculer. Karl Marx appelait le biotravail et le travail automatique : « travail vivant » et « travail mort ». (Mais comme le marxisme est passé de mode, nous utilisons volontiers les termes en usage aujourd’hui. Nous ne sommes pas à ce point attachés à un vocabulaire marxien et ne voulons offenser personne.)
Cette histoire n’est pas sans en rappeler une flopée d’autres qui se sont succédé depuis la première révolution industrielle. Après la deuxième guerre mondiale, par exemple, l’arrivée sur le marché d’engrais de synthèse et de pesticides à faire crever un cheval transforma l’activité du cultivateur de légumes sans pesticides en « producteur bio » tandis que l’agriculture se transformait sous le poids de la « révolution verte » en exploitations intensives de taille de plus en plus démesurée. Les économies d’échelle, réalisées par l’augmentation des volumes de production, conduisirent à la baisse des coûts de production unitaires, qui entraînèrent ce qu’on appelle souvent la « démocratisation » de la grande consommation dans le domaine alimentaire (il resterait à étudier ce que ladite démocratisation de la consommation a à voir avec la notion de démocratie, mais c’est un sujet qui ne peut pas être exploré ici).
Dès lors, le « producteur bio » se transforma en une sorte d’irréductible Gaulois systématiquement confronté à la concurrence déloyale des standards de productivité industrielle. Il fut obligé d’adopter les mêmes standards ou de périr, et il inonda à son tour le marché de « production industrielle bio » qui n’avait plus rien à voir avec son idée de départ. Mais même ce compromis n’assura pas sa survie dès lors que survenait la prochaine crise.
Le « petit producteur local » qui persistait à vendre sur le marché un cageot de carottes bio ratatinées pour le prix d’un produit de luxe n’avait pour sa part aucune chance de survivre à côté de son rival triomphant, le vendeur de carotte industrielle. La consœur bombée, rutilante, traitée, calibrée et bon marché avait toujours la faveur du chaland dont les goûts et les choix étaient de toute façon éduqués pour servir le sens de l´Histoire. La lutte métaphysique entre la carotte industrielle et la carotte bio se terminait toujours en déconfiture pour la seconde et en déconvenue pour son producteur. Mais pourquoi cela ? C’est que ce n’était pas une lutte à armes égales. Le Capital déterminait le sens de l’Histoire. Le sens de l´Histoire a par principe toujours raison et le sens contraire a toujours tort. Le scénario est déjà écrit.
L’important est de dire que le « producteur bio » était né en même temps que le « cultivateur industriel ». L’un était le doublon de l’autre, comme les deux faces d’une même pièce et comme la lutte entre le Bien et le Mal dans la culture populaire. A chaque nouvelle étape de son histoire d’expansion, le Capital créait de tels doublons, qui se livraient une lutte sans merci, systématiquement (et provisoirement) remportée par les standards les plus récents au détriment des précédents, jusqu’à ce qu’eux-mêmes soient remplacés par de nouveaux. C’est pourquoi les prophéties de paradis sur terre et d’apocalypse passaient leur temps à se disputer notre avenir. Le problème est que les producteurs bio n’avaient même pas conscience d’être des créations du Capital ; ils étaient persuadés de défendre une pratique naturelle et innocente.
Il n’y avait pas de doute que l’aboutissement de tout ceci ne pouvait pas être la victoire du Capital, puisqu’il sapait ses propres bases. Lorsqu’il n’y aurait plus personne pour travailler à part, disons, quelques actionnements humains, l’économie ne pourrait que s’effondrer sous le poids de la désubstantialisation de la valeur. Mais il était tout aussi certain que cette évolution ne pouvait pas conduire à la victoire de ses opposants précarisés, minoritaires et réprimés.
Revenons à la traduction. Le paysage se mit à ressembler en une marche parallèle des biotraducteurs et des traducteurs automatiques, où les post-éditeurs jouaient le rôle de médiateurs et de pacificateurs, parce qu’il n’était pas question pour eux de perdre l’opportunité de s’adapter : « L’évolution technologique est inéluctable et il est indiqué de cultiver l’ouverture (adossée à une posture critique réfléchie). » [3] Il est à noter que personne ne savait encore s’il était possible d’automatiser « une posture critique réfléchie ». Mais un tel progrès technique constituerait à n’en pas douter le couronnement de tous les efforts. Le développement logique de l’IA voulait bien sûr que la machine fût un jour supervisée non par un pauvre humain faillible (et qui se met parfois en arrêt-maladie), mais par une autre machine elle-même supervisée par une autre machine, etc. On pourrait représenter cette tendance par une fonction mathématique dont la limite à l’infini tend vers la réduction à un seul actionnement humain. Mais comme il était clair que ce dernier humain n’était lui-même pas infaillible et que la société démocratique était réticente à s’en remettre aux autocrates, il aurait fallu en vérité une « intelligence artificielle générale » qui aurait ingéré l’intégralité des données disponibles et qui serait en mesure de leur faire subir un traitement automatisé, ce qui n’était pas une mince affaire. Bien sûr, l’arbre décisionnel (de l’algorithme) serait soumis à l’implémentation artificielle de valeurs « centrées sur l’humain et dignes de confiance ». Malgré tout, le caractère obtusément téléologique de la machine — quintessence de la rationalité instrumentale — en effrayait certains : il est dans le principe de la machine de faire jusqu’au bout ce pour quoi elle est programmée et rien d’autre, ce qui peut avoir des conséquences fâcheuses même avec les meilleures intentions. Ce facteur de risque était le sujet préféré du philosophe transhumaniste Nick Bostrom.
Pourquoi tout cela ? Ainsi le voulait le sens de l’Histoire, le même qui recodait n’importe quelle opposition en bioconservatisme (c’est ainsi que les transhumanistes nommaient leurs opposants [4]). Le bioconservatisme, la biotraduction et la carotte bio étaient la ligne de défense d´une lutte qui ne cessait de reculer et d’accumuler les défaites, car elle était toujours déjà une cause perdue.
Alors il ne resta plus aux travailleurs en tous genres que l’adaptation au sens de l’Histoire, faisant de nécessité vertu. Les travailleurs de l’esprit — anciennement « traducteurs » ou « auteurs » — devinrent les fournisseurs de « plus-value » éthique, intellectuelle et artistique. Ils acceptèrent de prendre en charge le reste de biotravail que le travail automatisé voulait bien leur laisser comme des miettes (en attendant de se perfectionner grâce à l’apport continu de données qu’ils lui fournissaient eux-mêmes). Ils se mirent à le défendre et le valoriser avec les crocs, car ils étaient si bien calibrés pour servir la société du travail, qu’ils devaient absolument y défendre un morceau, même si ce morceau était mécaniquement promis à la même obsolescence que le reste par le Capital.
Ceux-là assuraient que nous pouvons faire un usage intelligent de la technologie, que nous sommes plus malins qu’elle et que nous pouvons maîtriser la situation. Leur argument principal était d’ailleurs que nous n’avons pas le choix, étant donné que la lutte misérable des biotravailleurs n’était pas une option sérieuse. Ils ne reculaient pas à affirmer que nous sauverons le monde avec la production bio de carottes industrielle et des post-éditeurs de traduction automatique consciencieux formés à la biotraduction. Plus ils protestaient de leur créativité individuelle, plus ils servaient à leur corps défendant l’appauvrissement général de la langue [5]. Ils auraient pourtant dû se douter que cette logique était aussi inéluctable que celle qui, dans l’agriculture industrielle, avait déjà détruit les sols, les nappes phréatiques, le climat et la « biodiversité » (ce nom technique avait rebaptisé ce que les humains de tous les temps avaient simplement considéré comme la richesse du monde et la science comme le produit complexe de l’évolution). La biocréativité et la biointelligence étaient assurément destinées à s’appauvrir autant que la biodiversité. Elles transformaient les humains en gestionnaires de processus automatisés. Mais les humains étaient tellement imbus de la supériorité de leur esprit qu’ils ne voyaient même pas combien leur propre création les menait par le bout du nez.
Ils semblaient décidément n’avoir rien appris des étapes précédentes, alors que c’était toujours la même histoire qui se produisait ; c’était tellement toujours la même que c’en était lassant à la fin. Ils s’accrochaient avec toutes les illusions de la subjectivité bourgeoise à leurs capacités individuelles surestimées, en oubliant la direction globale et inexorable du « sujet automate » (Karl Marx) qu’ils servaient à leur insu. Persuadés de subvertir la machine par un usage intelligent et un surcroît de finasserie — et souvent pleins de sympathies pour les hackers — ils servaient en fait les ruses de la raison capitaliste, celle qui les conduisait, eux, leur biointelligence, leur biocréativité et leur biocerveau, vers le même mur que toute la civilisation capitaliste.
Que faisaient les penseurs critiques dans toute cette histoire ? En général, ils étaient consternés par l’état de la défense. Ils voyaient bien que la lutte pour le biotravail ne constituait pas une défense viable. Mais ils voyaient aussi que l’avancement de l’automatisation réduisait toujours plus l’humain à un reste ontologique de sa propre création monstrueuse qui grignotait même l’activité de penser. Non pas, sans doute, l’activité individuelle de penser (celle-là même qui était constamment surestimée), mais le statut de cette activité de pensée dans la civilisation, à laquelle Freud avait — à la légère — attribué des capacités de sublimation collective (car il lui arrivait à lui aussi de céder à la surestimation des capacités intellectuelles de l’espèce et d’y voir un progrès). Les théoriciens critiques finiraient, comme les universitaires et les scientifiques, en superviseurs de processus automatisés, tandis que ceux qui ne voulaient pas s’y résoudre échoueraient dans quelque scène underground ou « autonome » tolérée par le système comme des formes de loisir légitimes, à côté des défenseurs du purin d’ortie.
Il était donc évident que si l’adaptation au sens de l’Histoire n’était pas émancipatrice, l’agrippement à son pôle passéiste non plus. Le bon vieux temps ne nous sauverait pas des sales temps qui viennent. Tout consentement à choisir constituait à la fin une compromission avec cette dynamique.
Cette situation scandaleuse conduisait de plus en plus de gens à déclarer que, dans les conditions du Capital, tout se valait et il n’y avait rien à faire ; il n’était plus possible de distinguer entre affirmation et négation, entre oui et non, entre gauche et droite… Ils devenaient tous postmodernes par force et, dans le meilleur des cas, prônaient des brèches de subversion qui, croyaient-ils, pourraient peut-être s’étendre. Ce faisant, ils oubliaient que les positions en présence ne sont pas symétriques ; elles sont déterminées par le sens de l’Histoire, de sorte que défendre un côté ou l’autre versait toujours encore du grain dans le sens historique prédéterminé par le développement du Capital. Il n’y avait toujours que deux possibilités : dans le sens du courant ou à contre-courant, mais c’était toujours le même courant. « Vous êtes embarqués », comme disait l’autre. Pas moyen de se retirer du rapport.
Bien sûr, colonisée par le Capital, la vie quotidienne imposait de choisir en pratique : le producteur finissait toujours par produire ou bien une carotte traitée ou bien une carotte non traitée au nom de sa petite conviction personnelle et par subir les conséquences qui s’ensuivent, pas très différentes ; le traducteur choisissait ou bien une traduction humaine ou bien une traduction automatique assistée ; et le consommateur rentrait toujours à la maison avec une carotte ou une autre, souvent fier de son « choix » entre deux marchandises. Choisir entre une carotte traitée vendue en promotion moins chère que celle du supermarché voisin et une carotte bio, sans emballage et « zéro carbone », c’était devenu le sommet du sens moral de l’homo œconomicus.
Et chacun devait toujours, finalement, gagner sa vie en défendant le biotravail que l’automatisation voulait bien lui laisser. Il n’y avait, semble-t-il, pas de troisième voie. Alors que faire en pratique ? Toute cette démonstration devait-elle conduire à la conclusion que, puisque le « non » est maudit, alors il ne reste que le « oui » au rapport social capitaliste ? La « critique radicale » était ainsi retournée comme une crêpe et jetée quand même dans l’adhésion factuelle à ce qu’elle critiquait avec sa tête, un bel exemple de la division du travail capitaliste. There is no alternative, on vous l’avait bien dit.
Pourtant, un détail continuait d’échapper à cette approche confinée dans l’opposition imaginaire de termes fixes : la dialectique nous a appris que la négation de la négation n’est pas équivalente à une affirmation. Le refus d’ériger la carotte bio en divinité de l’émancipation sociale ne signifie en rien l’obligation d’absoudre sa consœur chimique, trônant sur les étalages de marchandise capitalistes.
Comment donc donner forme à la négation de la négation, ou négation de la « synthèse sociale négative » (Robert Kurz) qui était en train d’acculer la critique dos au mur, au fur et à mesure que progressait l’automatisation de toutes les fonctions humaines ? Quelle forme pouvait prendre la critique si elle ne se limitait pas à une rhétorique que bientôt, n’importe quelle machine bien entraînée pourrait recracher comme un répondeur automatique ? La conséquence du choix impossible est peut-être qu’il n’y avait pas à choisir entre être l’idiot d’hier réalisant pendant des mois une traduction « à l’ancienne » pour un salaire encore plus compressé et l’idiot de demain se jetant sur la nouvelle machine qui lui fournit le même résultat en cinq minutes. On pouvait entériner le fait que la traduction était entrée dans la zone du travail mort en refusant de choisir entre ces deux options également idiotes.
Le refus de choisir dans tous les domaines où l’abstention pouvait être encore exercée était la seule façon d’exprimer le rejet des faux choix préfabriqués par les conditions du Capital. Ce refus ne pouvait être qu’impur et limité par l’obligation de chacun à survivre dans les conditions données. Mais dans une perspective émancipatrice, ce refus n’était pas négociable dans son principe. S’ils avaient poursuivi un horizon émancipateur, les biotraducteurs auraient fait savoir en masse qu’ils ne traduiraient plus et qu’ils ne consentiraient jamais à cette prolétarisation ontologique.
La contrainte n’est jamais si totale qu’elle ne laisse aucune marge de refus à l’emprise de la fausse alternative. Si toute la rue est fasciste, ce n’est pas encore un argument pour la rejoindre. Être jeté en prison n’expliquera jamais l’amour de la geôle. Lorsqu’une technologie se généralise, cela ne constitue en rien un argument en faveur du zèle de son adoption. En l’absence d’une telle différenciation, la négation de la négation se fait identique à l’affirmation et donne raison, en pratique, à quarante ans de nivellement postmoderne et, pour finir, à la politique du fait accompli. Le serrage de cette petite différence ne peut être que l’objet d’une « rupture ontologique » (Robert Kurz) digne de ce nom.
La démocratie totalitaire qu’a instaurée la dictature du libre-échange a été contrainte de rafistoler la peur dont aucun pouvoir hiérarchique ne peut se passer. Après la retombée d’une panique suscitée par la gestion tragi-comique du coronavirus, après le flop de la terreur nucléaire importée d’Ukraine, après une trop incertaine invasion d’extra-terrestres, on se serait volontiers rabattu sur ce furoncle d’extrême droite qui avait servi à Mitterrand pour assainir sa fistule pétainiste, mais l’abcès était crevé de longue date.
C’est donc à une terreur en panne d’idéologie, à une répression aveugle, à un viol collectif, à une horreur sans appellation contrôlée que recourent désormais les forces de l’Ordre étatique et supra-étatique.
Nous sommes la proie d’un fascisme botté, casqué, motorisé, violant, violeur, matraqueur, éborgneur, tueur. Il ne relève pas du parti d’extrême-droite, même si celui-ci applaudit à ses exploits.
Sa barbarie porte le sceau de la légalité. Elle est le mode d’expression des milices gouvernementales et mondialistes. Le fascisme est le bras armé du parti de la mort. Il est par excellence le culte de la charogne. Il en perçoit la dîme.
Ensauvagés par le ressentiment, les frustrations dont ils se vengent en tabassant et en massacrant ce qui passe à portée, les policiers ont quelques raisons de se gausser de notre indignation, de nos protestations humanitaires, de nos pétitions, de nos cahiers de doléances. Pourquoi se priveraient-ils de ricaner quand ils nous voient implorer la clémence de pantins mécanisés dont ils enragent secrètement d’être la vile serpillière ?
Ce qu’ils attendent fébrilement n’est pas qu’on les aime mais qu’on les haïsse.
Leur haine de soi et de la vie se nourrit de la peur qu’ils éprouvent et qu’il propagent. Les conflits du passé ne manquaient pas de clarté. L’ennemi faisait sens, il était le nazi, le communiste, l’envahisseur, le barbare venu d’ailleurs. Mais pour taper sur une foule de promeneurs, quelle raison la matraque invoquera-t-elle si, par le plus improbable des hasards, il lui arrive de penser ?
Cette absence de raison est par elle même une question. Ne pas y répondre la renvoie au demandeur. Il se peut qu’elle tourne et se retourne en lui, qu’elle le taraude de son absurdité. Mais combien de temps prendra-t-elle pour inciter la troupe à dresser la crosse en l’air ?
L’autre solution est de répondre mais en n’apportant pas la réponse attendue. Quelle est la réponse espérée ? L’exécration, le rejet, le mépris, la tenue de combat, la descente dans l’arène. Un comportement où nous perdrions notre humanité pour avancer en porte-à-faux et entrer en barbarie.
Puisque la réaction attendue est « on va vous rendre l’existence impossible », décrétons, à l’inverse, « nous allons vous rendre la vie possible. » Non par esprit de provocation mais parce que nous restons fidèles au projet humain qui est le nôtre.
Il serait illusoire, voire ridicule, de miser sur un travail de dissociation du policier, qui lui laisse une chance de recouvrer son humanité en désertant la machine à broyer le vivant, dont il est lui-même victime. Mais que risquons-nous à lui signifier – de loin et à l’abri de ses réflexes sado-masochistes – que nous ne voulons ni pardon ni talion ? Que nous voulons seulement que la vie soit à tous et à toutes, sans exclusion.
Nous n’avons pas de message à adresser, nous avons une expérience à mener sans discontinuer. Il nous appartient de poursuivre l’occupation de notre terre, d’autogérer notre eau, de fonder partout dans le monde des micro-sociétés où les assemblées permettent à chacun la libre expression de ses désirs, leur affinement, leur harmonisation (l’expérience zapatiste montre que c’est possible.)
Osez parler d’utopie et de chimère alors que la France retrouve l’élan qui la libéra de l’Ancien régime ? Alors que s’esquissent sous nos yeux des collectivités où s’incarnent dans l’authenticité vécue ces idées d’égalité, de liberté, de fraternité, qui avaient été vidées de leur substance ?
Notre révolution sera celle de la jouissance contre l’appropriation, de l’entraide contre la prédation, de la création contre le travail.
Ne rien céder sur l’invariance de notre projet humain tisse une cohésion existentielle et sociale qui a les moyens et l’ingéniosité de pratiquer une guérilla démilitarisée soumettant à un harcèlement constant le totalitarisme étatique pourrissant.
Ceux qui misent sur notre essoufflement ignorent que le souffle de la vie est inépuisable. A courir en revanche partout où l’on détruit leurs machines, comment les oppresseurs ne s’étoufferaient-ils pas à perdre haleine ?
Nous entrons dans l’ère de l’autogestion et du renversement de perspective.
Nous n’avons connu de vie que sous l’ombre glacée de la mort. Nous n’avons rien entrepris sans penser que notre entreprise était vaine et insensée.
La France, en se soulevant, ouvre au monde des voies radicalement nouvelles. La créativité poétique du « peuple des bassines » s’inscrit dans un mouvement d’autodéfense du vivant appelé à croître, à se fédérer, à multiplier, non par volontarisme mais parce que c’est cela ou se momifier dans un environnement sans insectes et sans oiseaux.
Nous ne sommes ni Sisyphe ni Prométhée, nous refusons les sacrifices, à commencer par le sacrifice de notre existence. Nous sommes des individus conscients que la vie et la terre leur ont été données avec un mode d’emploi dont ils sont en tant qu’humains les seuls détenteurs.
La vie en quête d’humanité a tous les droits, elle n’a aucun devoir. Tel est le renversement de perspective qui nous affranchit du ciel des Dieux et des idées, et nous remet droit debout, bien ancrés sur la terre.
Nous sommes arrivés à un point de rupture avec un passé qui nous a mécanisés (le comportement militaire en fait partie). Nous sommes le point de départ d’un présent qui ne régressera plus. Nous sommes la renaissance d’une vie que rien n’a réussi à étouffer et qui maintenant revendique sa souveraineté.
Regardez ! Nous étions une poignée de gueux, le gratin des rien-du-tout. Nous sommes des millions à découvrir une intelligence du vivant qui nous tient quitte de l’intelligence morte, qui nous a gérés comme des choses. Nous ne sommes plus une marchandise. Nul besoin de fanfaronner pour le faire savoir. Commençons par la base : plus d’école inféodée au marché, plus d’agriculture dénaturée, plus d’ordres à donner ni à recevoir !
Il faut cesser de raisonner en termes de victoire et de défaite, comme des encasernés. La militarisation des corps et des consciences, ça suffit !
Ce qui effraie le Pouvoir, c’est moins le grand nombre des opposants que la qualité de la vie qu’ils revendiquent. Lors des grèves anciennes, les patrons redoutaient moins l’ampleur numérique du mouvement que la joie profonde qui animait les insurgés. Ils avaient les moyens d’en venir à bout grâce au chantage habituel du « pas de travail, pas de salaire ! ».
Alors que le capitalisme annonce aujourd’hui sans ambages que la hausse du prix des denrées et la baisse des salaires sont inéluctables, que l’on m’explique comment le chantage traditionnel a la moindre chance d’obtenir une reprise générale du travail ! On comprend en revanche que l’État – tenu d’enrichir ses pourvoyeurs – n’ait plus, pour masquer sa faillite sociale, qu’à tabasser ce peuple dont la présence le terrorise. Mais pendant combien de temps ?
Qu’on ne nous accuse pas de vouloir abattre l’État. Il s’abat tout seul et il s’abat sur nous.
Son inutilité dévastatrice nous met en demeure de palier, par la création de zones d’autodéfense du vivant, la disparition programmée des biens dont il nous pourvoyait jadis quand il se souciait d’une communauté citoyenne. Ce n’est pas le tout de mourir, il faut bien vivre !
Rien ne résiste à l’autodéfense du vivant.
Il n’est pas une seule forme de gouvernement qui n’ait fait le malheur des peuples censés bénéficier de ses bienfaits. A peine sortis des pires dictatures, nous avons hérité de la meilleure, si l’on peut qualifier ainsi un totalitarisme économique où le politique perd pied tant se déversent et s’amoncellent en cette fin de parcours les excréments de ce qui fit la gloire du passé – aristocratie, démocratie, oligarchie, impérialisme, monarchie, autocratie et tutti quanti.
C’est de ce tout-à-l’égout où ils s’enlisent que nos ennemis prétendent mener contre nous une guerre à outrance ? Voire ! Nous sommes capables de frapper, de disparaître, de resurgir où on nous attend le moins. Nous avons appris des guérillas traditionnelles que leur échec fut moins le fait de la violence répressive que de leur propre organisation interne où se perpétuait la structure hiérarchique du monde dominant. Souvenez vous de l’effarement des élites françaises devant les gilets jaunes : « où sont donc les chefs, les responsables avec qui discuter ? » Eh non ! Il n’y en avait pas. Faisons en sorte qu’il n’y en ait jamais !
L’autogestion est une expérience qui a prouvé sa viabilité dans l’Espagne révolutionnaire de 1936, avant d’être écrasée par le parti communiste. Elle est l’organisation par le peuple de la satisfaction des besoins et des désirs de celles et de ceux qui le composent. Ses principes théoriques prennent naissance dans le vécu des collectivités où lutter ensemble enseigne un art des accords et des discordances qui n’est pas étranger aux résonances musicales de l’existence individuelle et de la nature. Partout où apparaissent des zones d’autodéfense du vivant, l’intelligence du cœur l’emporte sur l’intelligence de la tête et enseigne à tout réinventer.
Ce que mai 1968 nous a légué de plus radical, c’est le projet d’occupation d’usines où les prolétaires commençaient à envisager de les faire tourner au profit de tous et de toutes (éventuellement en les reconvertissant). Le parti communiste s’y opposa violemment, ce fut sa dernière victoire avant l’effondrement définitif.
Le travail parasitaire et la spéculation boursière ont fait disparaître les lieux de production socialement utiles mais la volonté d’occuper des lieux où nos racines sont les racines du monde n’a pas fléchi. Récupérer les rues, les places, les communes, c’est un combat qui se livre à la base. Il n’est pas tolérable que les nourritures empoisonnées par l’industrie agro-alimentaire pourrissent l’air ambiant et pénètrent dans nos cuisines où nous avons le bonheur de concocter des plats sains et savoureux.
La terre est un lieu de jouissance humaine, non une jungle où règnent la prédation et l’appropriation. Nos libertés sont nourricières. Nous assistons à la renaissance d’une vie qui n’a que des commencements et ignore qu’il existe une fin.
« Nous avons moins besoin d’adeptes actifs que d’adeptes bouleversés » disait Antonin Artaud. Les situations à construire n’ont surtout pas besoin d’adeptes, mais de gens bouleversés devenus bouleversants.
Comme analysé sans mérite dans « Généalogie du dieu argent« , la situation sociétale est en théorie assez simple : d’un côté, diversifiée selon les diverses panoplies du Spectacle, une masse conditionnée pratiquant la servitude volontaire, certains ayant atteint un état zombie très avancé, de l’autre, minoritaire, un ensemble hétéroclite d’individus plus ou moins isolés luttant contre leurs conditionnements, plus ou moins émancipés de toutes sortes d’idéologies. Le tout sous la pression des désastres écologiques présents et à venir, de la mise en place accélérée du despotisme technoscientifique, de la dictature renforcée des apparences démocratiques, d’une déshumanisation en profondeur des relations, sur fond de survie en sursis perpétuel. Le fond stratégique est alors lui aussi assez simple, puisque, comme le disait la chanson, la vie n’est pas la mort, la mort n’est pas la vie – puisque le Spectacle est déjà fini. Les bouleversements seront permanents et le réaliser suffira à les rendre bouleversants.
«Les Français vont voir des nouvelles images extrêmement violentes» annonçait Darmanin vendredi soir, la veille, sur la vomitive chaîne CNEWS.
Le ministre de l’Intérieur savait exactement ce qui était prévu le lendemain à Saint-Soline : une partie de ball trap destinée à briser physiquement et moralement les réseaux écologistes et anticapitalistes, mais plus généralement la contestation en plein essor qui menace de s’étendre.
Sur place, les 30 000 personnes ont pu atteindre le site de la mégabassine sans encombre et dans une ambiance plutôt festive. Mais une fois devant, ce cratère en terre battue – où il n’y avait strictement rien à casser – les abords avaient été transformés en camp retranché.
Malgré l’immense détermination et le courage sans faille des anti-bassines, c’était de toute évidence une place imprenable, destinée à mutiler.
Pendant des heures, ce fut donc un champ de tir et de désolation.
Grenades lancées par des blindés, assauts de gendarmes en quad qui tirent à vue aveuglément, détonations constantes, hélicoptères et drones dans le ciel. Dystopie en temps réel.
Plusieurs kilos de C4 ont explosé dans les champs de Sainte-Soline le 25 mars. 4000 grenades ont été tirées en quelques heures. Plusieurs personnes sont mutilées, un jeune homme est toujours dans le coma avec un pronostic incertain. Des milliers de personnes sont choquées.
Il s’agit de provoquer un traumatisme social, de diffuser la peur, de justifier par avance les brutalités à venir, et de désigner explicitement ou implicitement comme « terroristes » tous ceux qui essaieraient de s’équiper contre cette machine à broyer.
L’intérêt dans ce domaine consiste bien sûr à généraliser au plus vite. L’important dans cette sorte de marchandise, c’est l’emballage, ou l’étiquette. Tout ennemi de la démocratie spectaculaire en vaut un autre, comme se valent toutes les démocraties spectaculaires. « Mais de tous les crimes sociaux, aucun ne devra être regardé comme pire que l’impertinente prétention de vouloir encore changer quelque chose dans cette société, qui pense qu’elle n’a été jusqu’ici que trop patiente et trop bonne ; mais qui ne veut plus être blâmée » (Debord, Commentaires sur la société du spectacle).
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Sainte-Soline, mars 2023., photo : Franck Dubray.
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« Les premiers à avoir déclenché des tirs sont les forces de l’ordre. »
« En elle-même l’émeute n’est qu’un instant intense, à la fois léger et profond. Son but inhérent est dans sa propagation. La propagation d’une émeute d’un quartier à une ville, et d’une ville à toutes celles de l’Etat, d’un jour au lendemain, et du lendemain à toute une semaine, du mépris à la considération et de l’ignorance à la conscience universelle, constitue ce qui peut être appelé une insurrection. Et de même, une insurrection qui déborde les frontières d’Etat, qui prend la totalité comme son objet et qui révèle le fondement de la dispute humaine est une révolution. Il n’y a pas d’exemple de révolutions qui n’aient pas commencé par une émeute. »
Extrait du Bulletin n°1 de la Bibliothèque des Emeutes, 1990.
Photo de vitalina .
Sur le sens originel du mot.
Le mot « émeute » vient de « émouvoir », provoquer une émotion, du latin « emovere », dérivé de « moveo », mouvoir, mettre en mouvement, avec l’influence de « meute » qui , concernant les humains, désigne une « bande », « une troupe de gens furieux se soulevant pour dénoncer violemment leur condition. » : « Grande est l’émeute ; on court, on s’assemble on dispute » (Lafontaine). Son synonyme le plus proche est « mutinerie ». Le Littré évoque « un trouble qui se forme dans la rue, commence par un rassemblement, et n’a d’abord ni chef, ni dessein concerté. »
L’émeute est donc primitivement le soulèvement collectif d’une émotion – ou le soulèvement d’une émotion collective : du haut Moyen Âge à la Renaissance, une « Esmote » désignait une émotion collective prenant la forme d’un soulèvement populaire spontané. « Tumulte séditieux, soulèvement dans le peuple », indique ainsi le Dictionnaire de l’Académie française au milieu du 18ème siècle.
Photo de LT Chan.
Bref historique en France.
Dans sa forme contemporaine, le phénomène a émergé dans la seconde moitié des années 1970, dans les quartiers pauvres de l’agglomération lyonnaise. Avec la médiatisation des événements du quartier des Minguettes à Vénissieux en juillet 1981, il apparaît aussi en région parisienne. Analysant cette époque, les sociologues Christian Bachmann et Nicole Leguennec écrivent : « Contre qui se battent les émeutiers ? Contre un ennemi sans visage. Contre ceux qui les nient quotidiennement, les condamnent à l’inexistence sociale et leur réservent un avenir en forme d’impasse. »
A partir de 1990, une série d’émeutes éclatent, à Vaulx-en-Velin, Argenteuil, Sartrouville et Mantes-la-Jolie. En comparaison avec l’été 1981, les rapports entre jeunesse des quartiers et police urbaine ont monté d’un cran dans la violence et l’émeute s’est accompagnée de pillages et de dégradations importantes.
En 2005, l’émeute perd définitivement son caractère localisé pour s’étendre à l’ensemble du territoire national. Pour la première fois, une émeute se déroulant dans un quartier d’une ville a des répercussions à des centaines de kilomètres, à travers un processus de reconnaissance collective. Cette même année, durant trois semaines, des incidents surviennent dans près de 300 communes, occasionnant plus de 10 000 incendies de véhicules particuliers et plusieurs centaines d’incendies ou de dégradations à l’encontre de bâtiments publics. La panique est telle, au sommet de l’État, que le Premier ministre décide de recourir au couvre-feu. Le 8 novembre, est décrété l’état d’urgence, en application d’une loi du 3 avril 1955, votée au temps de la Guerre d’Algérie.
Les émeutiers interviewés dans la région parisienne donnent deux séries de raisons à leur colère. Les premières sont relatives aux événements de Clichy-sous-Bois et surtout à l’attitude des pouvoirs publics vis-à-vis de ces événements. C’est ce qui est considéré comme un déni et un mensonge de la part des autorités qui fonde l’indignation et donc le sentiment de légitimité morale de la colère émeutière. Les secondes raisons évoquent non pas le contexte de l’émeute mais certaines dimensions de l’expérience de vie quotidienne des jeunes, expérience qui nourrit en profondeur « la rage » et « la haine » explosant au moment de l’émeute. Cette expérience révèle un vécu d’humiliations multiples accumulées. Certains racontent des expériences de discriminations à l’embauche. La plupart font remonter leur sentiment d’injustice et d’humiliation à l’école (plusieurs seront dégradées). Tous disent enfin que la source quotidienne de leur sentiment d’injustice et d’humiliation est leur relation avec la police.
Photo de Kelly.
Réflexions.
Victor Hugo, qui a connu celles de 1830, 1832, 1848 et 1870, qui ont mis à bas la monarchie, écrit dans « Les misérables » : « De quoi se compose l’émeute ? De rien et de tout. D’une électricité dégagée peu à peu, d’une flamme subitement jaillie, d’une force qui erre, d’un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des têtes qui parlent, des cerveaux qui rêvent, des âmes qui souffrent, des passions qui brûlent, des misères qui hurlent, et les emporte. »
Depuis 1989, l’association éditrice Belles Emotions, a publié plusieurs bulletins d’inspiration situationniste intitulés Bibliothèque des Emeutes regroupant des rapports concernant 500 émeutes ayant éclaté entre 1978 et 1995 dans de nombreux pays (USA, Afrique du Sud, Irak, Iran, Somalie, Europe…) assortis d’une réflexion théorique.
On y lit cette définition de l’émeute : « L’émeute est le seul moment pratique et public où l’aliénation, c’est-à-dire l’organisation d’une société qui empêche tout débat sur la finalité de l’humanité, est critiquée. Dès qu’une émeute est organisée, elle cesse d’être une émeute. C’est la force et la faiblesse de cette seule tribune des humains voulant maîtriser l’humanité : l’émeute est actuellement le seul mouvement de pensée plus rapide que l’aliénation.»
Même si l’émeute ne dure pas, elle réaffirme le désir indestructible de liberté, d’une humanité non asservie, non aliénée : c’est pourquoi elle est souvent joyeuse, occupe la rue, tient la ville, et s’en prend aux symboles de la domination : « Toutes trop vite noyées ou étouffées, les émeutes modernes n’en sont pas moins le vivant refus de la soumission et de la résignation, le pied-de-biche qui ouvre des perspectives… »
Quelles perspectives ? Bien souvent, estime la Bibliothèque des Emeutes, les émeutiers eux-mêmes l’ignorent. « Il n’est pas rare aujourd’hui de voir des émeutiers croire davantage ce qu’en dit un journal télévisé que ce que leur rappelle leur propre mémoire. »
C’est sans doute en brisant cet effet de spectacle que les émeutiers peuvent trouver ces perspectives à la racine même de leurs émotions : l’émeute a des raisons que la déraison spectaculaire ne connait pas.
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