
Quand la vie est éprise d’un tremblement de ciel.
La dérive psycho-géographique abondamment pratiquée par les situationnistes a perdu son objet avec la disparition de la ville qui la rendait possible. La destruction des quartiers populaires, l’uniformisation des centres-villes, le trafic automobile omniprésent, l’incessant trafic marchand et l’aménagement fonctionnel de chaque parcelle disponible ont progressivement supprimé ce qui permettait encore à une ville de se perdre en elle-même.
De la ville moderne, coquille vide, nous n’avons plus grand-chose à explorer.
Certains quartiers, si l’on y prête attention, ce que le bruit de fond rend improbable, permettent parfois encore de remonter le courant vers le passé : ici, dans cette ruelle, derrière cette porte, ont vécu des gens, se tenait une réunion, chantaient des poètes, se fomentaient des plans d’évasion.
Mais cette nostalgie ne vaut pas celle du présent.
Il ne s’agit pas de reconstituer les conditions disparues de la dérive, encore moins de transformer leurs vestiges en objets de contemplation culturelle. Le monde qui a détruit ces conditions saurait parfaitement nous vendre leur souvenir.
Il y a de quoi s’en désoler et, pour ceux qui le peuvent, déserter. Mais cette disparition est aussi l’occasion historique de pratiquer une autre dérive, à la portée humaine plus vaste et plus profonde.
La première dérive s’écartait des trajets prescrits. La dérive psycho-émotionnelle s’écarte des sensibilités prescrites.
Elle ne dépend d’aucun paysage, d’aucun urbanisme. Elle peut commencer dans une rue, une chambre, un train, devant un visage, au milieu d’une conversation ou dans cette fraction de seconde où quelque chose qui semblait aller de soi cesse brusquement. Son territoire n’est pas l’intériorité considérée comme un refuge contre le monde, puisque cette intériorité est elle-même traversée par le monde qui l’a produite. Son territoire est précisément la frontière devenue incertaine entre ce qui nous affecte et ce que nous croyons être nous-mêmes.
Car l’espace aliéné ne s’arrête plus aux murs de la ville.
Il s’est prolongé dans les comportements, les perceptions, les désirs et jusqu’aux manières d’éprouver. L’organisation marchande n’administre pas seulement les lieux où nous vivons. Elle produit les rythmes auxquels nous devons nous adapter, les sollicitations auxquelles nous devons répondre, les inquiétudes qui nous maintiennent disponibles et les satisfactions qui nous récompensent de l’être restés. Elle ne nous indique plus seulement où aller. Elle travaille à déterminer dans quel état nous devons être pour y aller.
Les affects eux-mêmes sont devenus des marchandises, des données à recueillir, des signaux à interpréter, des comportements à prévoir. L’émotion est sollicitée partout à proportion même de ce que la vie émotionnelle véritable se raréfie. Il faut être enthousiaste au travail, bouleversé par une publicité, indigné à heure fixe, ému par les images qui défilent, rassuré par les dispositifs qui nous surveillent, détendu par ceux qui nous distraient, puis suffisamment reposé pour recommencer.
Jamais peut-être une société n’a autant parlé des émotions tout en organisant méthodiquement leur impuissance.
L’espace contemporain participe entièrement de cette administration sensible. Architecture, éclairage, musique, écrans, signalétique, vidéosurveillance, notifications, publicité géolocalisée et dispositifs de guidage ne se contentent pas d’accompagner nos déplacements. Ils composent les ambiances dans lesquelles certains comportements deviennent « spontanés » parce que tout ce qui les entoure les a préparés.
On n’entre presque plus dans un lieu sans entrer simultanément dans le scénario prévu pour lui.
Le centre commercial fabrique un dehors sans intempéries, un jour sans heure et une rue débarrassée de tout ce qui n’a pas été prévu pour elle. La gare organise simultanément la circulation des corps et leur attente. Le quartier touristique indique ce qui mérite d’être regardé et l’endroit depuis lequel il convient de le photographier. Le travail aménage jusqu’aux espaces supposés permettre de lui échapper quelques minutes. La ville entière est devenue une succession d’interfaces à traverser.
Mais ce serait une erreur de croire qu’il suffirait de fermer les écrans, de quitter les centres-villes ou de gagner la campagne pour retrouver une sensibilité intacte. Nous emportons avec nous une partie du dispositif.
C’est ici que commence la dérive psycho-émotionnelle.
Il ne s’agit surtout pas de dériver au sens d’un délire. Cela ramènerait à l’impasse de l’écriture automatique et à la célébration de tout ce qui surgirait de l’intérieur sous prétexte que cela en surgit. On se perd assez vite dans le labyrinthe de ses propres obscurités, et celles-ci n’ont aucune supériorité par nature sur les obscurités du monde extérieur. La dérive psycho-émotionnelle n’a rien à voir avec une psychanalyse sauvage, un ésotérisme de la sensation ou une nouvelle technique de développement personnel.
Elle commence beaucoup plus simplement par la cessation volontaire de l’automatisme psychologique.
Une grève des ressentis anesthésiés, un sabotage des mécanismes psychosociaux.
Non pas décider ce qu’il faudrait ressentir, ce qui serait encore une discipline, mais suspendre assez longtemps les réactions apprises pour découvrir ce qui demeure lorsqu’elles ne répondent plus à notre place. Ne pas immédiatement convertir l’ennui en distraction, l’inquiétude en consommation, la solitude en connexion, la fatigue en divertissement, le désir en objet, la colère en opinion, l’émotion en commentaire.
Laisser l’affect aller jusqu’à l’endroit où il ne sert plus à rien.
La dérive psycho-émotionnelle consiste à se laisser dériver émotionnellement en toute conscience. Elle est simultanément libération et cartographie des émotions fondamentales qui traversent une vie véritablement vécue.
Cette cartographie n’a rien d’un relevé méthodique destiné à classer les états intérieurs. Cartographier signifie ici reconnaître les passages, les zones mortes, les accélérations, les résistances, les lieux intérieurs où quelque chose demeure vivant et ceux où nous ne faisons plus que reproduire ce qui a été déposé en nous.
Il devient alors possible de rencontrer des affects dont la société organisée ne sait rien faire.
Une tristesse qui ne demande pas à être guérie. Une joie qui ne veut rien acheter. Un ennui qui ouvre le temps sans réclamer qu’on le remplisse. Une attention sans objet rentable. Le bouleversement produit par un arbre, une lumière, une voix, un animal, un souvenir remonté sans avertissement. Le sentiment inexplicable qu’à cet instant précis aucune autre vie ne serait préférable à celle qui est là.
Ces émotions ne sont pas nécessairement extraordinaires. C’est précisément leur inutilité qui les rend suspectes dans un monde où chaque état doit conduire quelque part.
La dérive psycho-émotionnelle n’a pas pour but d’intensifier l’existence comme on intensifie une expérience proposée à des consommateurs lassés. Elle ne promet ni davantage d’émotions ni des émotions plus authentiques. Elle cherche à reconnaître lesquelles sont encore capables de rompre l’enchaînement dans lequel elles étaient attendues.
Une galerie commerciale déserte un dimanche matin peut provoquer une angoisse sans objet : vide sous néon, propreté morte, musique continuant de jouer pour personne. Un terrain vague peut rendre à un enfant ce que des hectares d’espace aménagé ne lui donnent plus : quelque chose dont l’usage n’a pas encore été décidé. Un open-space peut produire, par l’air conditionné, le verre, la moquette et la lumière blanche, moins un inconfort qu’une étrange dilution de l’existence. Une rue parcourue cent fois peut, sous une lumière particulière, devenir, soudain, étrangère à sa fonction.
Mais l’affect n’est contenu ni dans le lieu ni dans celui qui l’éprouve. Il apparaît dans leur rencontre. C’est cette rencontre que l’organisation fonctionnelle du monde cherche continuellement à rendre prévisible.
La psychogéographie classique cartographiait les attractions et les répulsions du territoire urbain. La dérive psycho-émotionnelle cartographie la circulation de l’aliénation entre le dehors et le dedans. Elle découvre que certaines frontières auxquelles nous étions habitués ne tiennent plus. Le spectacle n’est pas seulement devant nous ; il organise une partie de ce avec quoi nous le regardons. La marchandise n’est pas seulement ce que nous achetons ; elle a appris à prendre la forme de nos désirs. La technique n’est pas seulement l’ensemble des instruments dont nous nous servons ; elle façonne progressivement le régime d’attention dans lequel quelque chose peut encore nous apparaître.
L’espace aliéné n’est plus seulement l’espace occupé par les dispositifs de l’aliénation. Il est la distance qui s’installe entre ce que nous éprouvons et la possibilité de naître encore à ce que nous éprouvons.
C’est pourquoi ressentir ne constitue pas en soi une résistance. Le capitalisme contemporain sait parfaitement faire ressentir. Il fabrique de l’excitation, de la peur, de la nostalgie, de la compassion, de l’indignation et de l’euphorie avec une efficacité que les anciennes propagandes auraient enviée. La question n’est pas de réhabiliter l’émotion contre la froideur du monde, mais de distinguer ce qui, dans l’émotion elle-même, reconduit le monde et ce qui le suspend.
Cette distinction ne peut être donnée d’avance.
Il n’existe aucune liste des émotions libérées, aucun manuel des affects véritables, aucune carte permettant d’indiquer où commence la vie non falsifiée. Dès qu’une telle carte existerait, il faudrait probablement commencer par s’en écarter.
La définition de la dérive demeure la plus simple : s’écarter de la route normale.
Cet écart peut être involontaire, à la suite d’une panne, d’une rencontre, d’une perte, d’un amour, d’un événement qui détruit soudain l’itinéraire prévu. La dérive psycho-émotionnelle tente de rendre volontaire la disponibilité à de tels écarts.
Il faut pour cela réapprendre à ne pas répondre immédiatement.
S’arrêter là où rien ne justifie l’arrêt. Marcher sans destination rentable. Regarder ce qui ne réclame pas d’être regardé. Laisser une pensée inachevée. Ne pas photographier ce qui nous bouleverse. Supporter qu’une émotion demeure sans nom, sans explication et sans public. Retrouver cette part de l’expérience qui disparaît dès qu’elle est sommée de produire sa preuve.
Ce sont des gestes minuscules. Leur modestie les protège.
Car la dérive psycho-émotionnelle n’est pas une retraite intérieure. Elle commence par une grève intérieure, mais il ne s’agit certainement pas de se barricader à l’intérieur. C’est exactement le contraire. Plus l’individu se dégage de ce qui réagit automatiquement en lui, plus le monde recommence à pouvoir l’atteindre.
La séparation organisée nous a habitués à concevoir l’intériorité comme la propriété privée de l’individu : mes émotions, mon vécu, mon identité, mon bien-être, mes blessures. Mais les émotions les plus profondes ignorent cette propriété, elles nous déplacent.
Le mot le disait avant que l’industrie psychologique ne s’en empare : emovere, mouvoir hors de, déloger, déplacer.
Émeute et émotion ont cette ancienne proximité.
La dérive psycho-émotionnelle est ainsi le plus court chemin de soi à soi et, de là, de soi aux autres. Non parce qu’elle révélerait derrière les apparences un moi véritable qu’il suffirait enfin d’écouter, mais parce qu’elle permet de découvrir que ce qui était tenu pour le plus personnel était encore socialement administré, tandis que ce qui surgit sans autorisation nous rend soudain au monde commun.
Des fissures se font.
Elles ne sont pas nécessairement situées dans les friches, les ruelles anciennes ou les paysages épargnés. Elles peuvent apparaître au milieu du dispositif le mieux réglé. Un regard s’attarde là où il devait passer. Deux inconnus parlent alors qu’aucune transaction ne les y oblige. Quelqu’un cesse de se presser. Une personne que l’on croyait connaître redevient mystérieuse. Une rue familière perd son nom. Le temps cesse pendant quelques secondes d’être ce dans quoi il faut faire quelque chose : le décor se défait de son évidence.
La dérive psycho-émotionnelle ne propose pas un monde meilleur à l’intérieur du mauvais. Elle n’est ni un supplément esthétique à la critique sociale ni une technique thérapeutique permettant de rendre l’existence administrée plus supportable. Elle ne cherche pas à nous réconcilier avec ce qui nous mutile.
Elle cherche les passages.
Autrefois on les cherchait dans les villes. Il faut désormais les chercher partout où l’existence cesse, même fugitivement, de suivre le trajet qui lui était assigné.
La carte ne peut rester qu’inachevée. Elle se compose de ruptures, de rencontres, de souvenirs, de répulsions, d’attirances incompréhensibles, de lieux auxquels rien ne nous attachait et que nous n’oublierons plus, de moments où nous étions enfin présents sans décider de l’être. Elle ne conduit à aucune destination puisqu’elle commence précisément lorsque la destination perd son autorité.
Une grève intérieure dont le mouvement va vers le dehors.
L’émergence de la vraie vie : un jardin d’étoiles.