« La conversation est presque morte, et bientôt le seront beaucoup de ceux qui savaient parler. »
Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, 1988
Nous vivons dans un monde saturé de paroles et où la conversation devient chaque jour plus rare. Jamais les hommes n’ont disposé de tant de moyens pour communiquer, et jamais la communication n’a été aussi séparée. Nous envoyons des messages, publions des opinions, commentons des images, réagissons à des événements que nous ne vivons pas, etc.
Le langage circule partout, mais la parole se retire.
Ce paradoxe n’est qu’apparent. La multiplication des moyens de communication ne signifie pas l’accroissement de la communication humaine. Le spectacle n’a pas besoin de faire taire les hommes pour détruire leur parole. Il lui suffit de transformer le langage en instrument de transmission entre individus séparés.
La société spectaculaire produit ainsi une étrange abondance de paroles mortes. Elles sont immédiatement disponibles, immédiatement transmissibles, immédiatement remplaçables. Elles n’attendent plus une réponse, mais une réaction.
Le langage cesse d’être ce par quoi une expérience commune peut se constituer et devient l’un des matériaux de la séparation.
La parole détruite
La destruction de la parole ne commence pas avec les machines. Les machines n’ont fait qu’accélérer un processus social plus ancien. La conversation suppose du temps, de l’attention, de la présence et la possibilité d’être contredit. Elle suppose surtout que celui qui parle ignore encore ce que l’autre va répondre. C’est précisément cette incertitude que la société spectaculaire supporte de moins en moins.
Le spectacle préfère les discours déjà formés, identifiables, les opinions immédiatement reconnaissables. Il faut pouvoir savoir ce que quelqu’un représente avant même d’avoir entendu ce qu’il dit. La parole devient signe d’appartenance. On ne demande plus seulement à un homme ce qu’il pense, mais de quelle catégorie il relève, de quel camp il vient, quelle position il occupe. L’interlocuteur disparaît derrière le personnage social que son discours permet de reconnaître.
La conversation exige au contraire que quelque chose puisse arriver dans l’échange. Elle suppose que chacun puisse être déplacé par ce que dit l’autre. C’est cette possibilité que la communication spectaculaire tend à supprimer. Lorsque chacun possède déjà son opinion, son vocabulaire, ses références, ses indignations et ses réponses, la discussion devient l’affrontement organisé de positions préexistantes.
La parole est détruite non parce que les hommes n’auraient plus rien à dire, mais parce que les conditions sociales de l’écoute et de la réponse disparaissent.
Le bavardage des machines
Les machines parlent désormais sans interruption. Elles produisent des textes, des réponses, des résumés, des commentaires, des images, des voix. Elles peuvent reformuler presque indéfiniment ce qui a déjà été dit. Elles ne constituent pourtant pas la cause première de l’effondrement du langage. Elles en sont le résultat et l’accélérateur.
Une machine peut produire du langage sans avoir de monde à dire. Elle assemble des mots. Elle peut reproduire les formes extérieures de la conversation tout en supprimant précisément ce qui faisait de la conversation une relation entre des êtres.
Le danger n’est pas seulement que les machines parlent à la place des hommes. Il est que les hommes acceptent progressivement de parler comme des machines : sans expérience à transmettre, sans silence à supporter, sans interlocuteur à rencontrer, avec pour seule exigence la production continue d’énoncés.
Le bavardage automatique correspond ainsi à une société qui avait déjà commencé à penser la parole comme une production. L’intelligence artificielle ne crée pas cette logique. Elle la porte à son point de perfection industrielle. Ce que le capital a fait à tant d’activités, il peut désormais le faire au langage : séparer l’activité de son sujet, mesurer sa production, accélérer son rendement et multiplier indéfiniment les objets qu’elle produit.
La parole devient alors une marchandise particulièrement docile parce qu’elle peut être produite sans fin.
Des mots sans monde
Le langage ne disparaît pas lorsque les mots disparaissent. Il peut disparaître lorsque les mots continuent de circuler alors que les rapports qu’ils devraient désigner deviennent invisibles.
Liberté, justice, solidarité, responsabilité : les mots demeurent, mais leur usage spectaculaire les détache de tout. Ils peuvent être employés par des forces contradictoires sans que cette contradiction apparaisse immédiatement. Chacun parle de liberté et désigne une réalité différente. Chacun invoque la démocratie tout en participant à des mécanismes qui lui échappent. Chacun réclame du lien dans une société qui multiplie les formes de séparation.
Le spectacle n’a pas besoin d’interdire les mots. Un mot devient une image de mot. Il ne renvoie plus à une expérience que les hommes pourraient confronter ensemble, mais à un ensemble de représentations déjà disponibles. Le langage cesse de rapprocher le mot et la chose. Il organise leur séparation.
C’est pourquoi la crise du langage est inséparable de la crise du monde vécu. On ne retrouvera pas une langue vivante par une réforme lexicale. Il ne suffira pas de remplacer les mauvais mots par les bons. Tant que les rapports sociaux qui produisent la séparation demeureront inchangés, le langage continuera d’être transformé en spectacle.
La société contre le langage
La domination moderne ne repose pas seulement sur la censure. Une société qui censurerait simplement les paroles qu’elle redoute serait encore confrontée à la possibilité de leur réapparition. Le spectacle dispose d’un procédé plus efficace : faire parler tout le monde dans des formes qui empêchent les paroles de redevenir dangereuses.
La normalisation du langage accomplit cette tâche. Il faut employer les catégories reconnues, les expressions admises, les formes attendues, les distinctions prévues. Le langage administratif transforme les conflits en procédures. Le langage médiatique transforme les événements en séquences. Le langage politique transforme les rapports de force en débats. Le langage publicitaire transforme les marchandises en expériences. Le langage thérapeutique transforme les contradictions sociales en problèmes.
Chaque domaine possède ainsi son vocabulaire de neutralisation.
La société spectaculaire ne demande donc pas aux hommes de se taire. Elle leur demande de parler dans une langue qui ne puisse plus atteindre les rapports réels. La parole devient abondante à mesure qu’elle perd sa capacité de rupture.
C’est en cela que l’appauvrissement du langage est politique. Ce qui disparaît n’est pas seulement une richesse lexicale. C’est la possibilité de nommer autrement ce qui nous arrive et, par conséquent, de percevoir autrement les rapports qui nous déterminent.
La disparition des interlocuteurs
La conversation suppose un interlocuteur. La société spectaculaire produit des publics.
Cette différence est décisive. Un interlocuteur peut répondre, contredire, interrompre, déplacer le cours de l’échange. Un public reçoit. Il peut applaudir, condamner, commenter ou se détourner, mais il reste séparé de ce qu’il regarde.
La généralisation des écrans a étendu cette forme à presque tous les domaines de l’existence. Nous ne parlons plus seulement avec quelqu’un : nous parlons devant quelqu’un, pour quelqu’un, contre quelqu’un, à travers une plateforme, sous le regard d’un public réel ou imaginaire. Même l’échange privé tend à adopter les formes de la publication.
La conversation devient une petite scène spectaculaire.
Ce phénomène explique en partie la disparition de l’écoute. Écouter suppose d’accepter que l’autre ne soit pas immédiatement réductible à une position. Or le spectacle transforme constamment les individus en positions. Il faut être identifiable, lisible, classable. La contradiction n’est plus une possibilité de la pensée commune : elle devient une menace pour l’identité sociale de celui qui l’entend.
La gestion des affects
Lorsque les contradictions ne peuvent plus être discutées, elles doivent être gérées.
Le langage contemporain est ainsi devenu un immense dispositif de circulation des affects. Il faut exprimer son ressenti, signaler son indignation, afficher son soutien, manifester son désaccord, produire les signes appropriés de compassion ou de colère. L’émotion n’est pas en elle-même le problème. Ce qui importe est sa transformation en forme sociale de communication qui permet d’épuiser une contradiction dans son expression.
On parle pour évacuer ce qui devait être compris.
Le spectacle sait utiliser cette économie affective parce qu’elle produit une participation sans conséquence. Chacun peut se sentir engagé dans un événement éloigné, exprimer son indignation, changer d’image, partager une information et passer à l’événement suivant. L’émotion devient une forme de la consommation du monde.
Ce qui devait être une relation avec le réel devient une succession de réactions au réel représenté.
La trahison des lettrés
Les écrivains, intellectuels, enseignants et journalistes ne sont pas extérieurs à cette transformation. Ils en sont les producteurs les plus raffinés.
Il faut produire du lisible, du publiable, du commentable. Il faut occuper une place dans le champ des représentations.
Le jargon académique n’est qu’une forme parmi d’autres de cette séparation. Il donne parfois l’apparence d’une pensée complexe à ce qui n’est qu’un langage spécialisé destiné à protéger son propre territoire. À l’autre extrémité, la simplification médiatique transforme la pensée en produit immédiatement consommable. Entre les deux, la parole critique trouve mille manières de devenir carrière.
La trahison des lettrés n’est donc pas d’abord une trahison morale. Elle est la conséquence d’une fonction sociale. Ceux qui auraient pu maintenir une distance avec le langage dominant sont souvent devenus les spécialistes de sa reproduction.
Le spectacle n’a pas seulement besoin d’ignorants. Il a besoin de spécialistes capables de produire les discours qui donnent à sa propre langue l’apparence de la profondeur.
Fragments d’une langue morte
Engagement : exposition publique d’une position dont la visibilité peut tenir lieu d’action.
Inclusif : catégorie permettant de gérer la représentation des différences.
Émotion : expérience transformée en signe communicable et consommable.
Résilience : capacité demandée aux individus de s’adapter à ce qu’ils ne peuvent plus transformer.
Communication : terme qui permet de nommer comme relation une circulation de signes.
La vengeance de la conversation
La conversation vivante n’est pas une forme ancienne qu’il faudrait conserver dans un musée du langage. Elle est une possibilité toujours présente parce que le spectacle ne peut jamais supprimer complètement ce qui lui échappe : la rencontre réelle entre des individus.
Parler véritablement suppose un risque. Celui de ne pas être compris, celui d’être contredit, celui de découvrir que l’on se trompe, celui de modifier ce que l’on pensait avant de parler. Rien de cela n’est compatible avec une communication entièrement administrée.
C’est pourquoi la conversation demeure une expérience subversive dans une société fondée sur la séparation. Deux personnes qui cessent de parler depuis les positions qui leur sont assignées et commencent réellement à s’écouter produisent déjà quelque chose que le spectacle ne peut entièrement prévoir.
Il ne s’agit pas d’un héroïsme de la parole. Il s’agit de retrouver une pratique.
Raconter ce qui a été vécu plutôt que reproduire ce qui a été montré. Dire ce que l’on pense plutôt que signaler la position que l’on occupe. Contredire sans transformer immédiatement la contradiction en guerre. Écouter sans préparer sa réponse. Pouvoir rire de ce qui devait être pris comme une identité sérieuse. Pouvoir se taire lorsque la parole disponible ne convient plus.
La conversation commence là où cesse la communication.
Elle ne constitue pas un refuge hors du monde. Elle peut devenir une manière de reprendre le monde.
Pour un langage retrouvé
Il n’est pas d’émancipation sans langage, mais le langage ne s’émancipera pas avant les hommes qui le parlent. On ne retrouvera pas une parole vivante par nostalgie d’une époque où les hommes auraient mieux parlé. La question n’est pas de restaurer une langue perdue, mais de retrouver les conditions sociales dans lesquelles les mots peuvent de nouveau désigner une expérience vécue.
Un langage vivant ne se définit pas par sa pureté. Il peut être hésitant, contradictoire, populaire, savant, poétique, grossier, précis ou incertain. Il devient vivant lorsqu’il cesse d’être séparé de ceux qui le parlent.
C’est pourquoi la critique du langage ne peut être séparée de la critique de la société qui le transforme en spectacle. Tant que les hommes seront séparés de leur propre activité, de leur temps, de leur expérience et les uns des autres, leur langage sera continuellement ramené vers la fonction de communication entre individus séparés.
Il ne s’agit pas de parler davantage. Le spectacle parle déjà assez. Il s’agit de faire de la parole autre chose qu’une production de signes.
La conversation véritable n’est pas un échange d’informations. Elle est une action commune sur le langage et, par lui, sur le monde.
Ce qui doit renaître n’est pas une belle langue, mais une situation dans laquelle les hommes auront de nouveau quelque chose à se dire parce qu’ils auront recommencé à avoir prise sur ce qu’ils vivent.
La parole ne précède pas cette transformation. Elle en fait partie.
La conversation est morte.
C’est pour cela qu’elle peut renaître.
