Petites remarques sur l’emploi des mots.

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Les mots renvoient à des définitions et à des réalités : d’une part, les mots réduisent les réalités (la réalité est toujours plus vaste, plus riche que les mots qui la désigne) ; d’autre part, ils les interprètent (les mots ne sont pas neutres, mais renvoient sans le dire à des schémas culturels, qui orientent les compréhensions) ; enfin, il arrive que ces réalités changent, tandis que les mots restent les mêmes (par exemple : on appelle encore « démocratie » la servitude volontaire sous contrôle oligarchique, on appelle « science » une sélection-interprétation de faits sous conflits d’intérêts, etc.).

Bref, les mots ne disent pas la vérité de la réalité, mais rien qu’une de ses versions, qu’ils contribuent à imposer.

D’un point de vue social et politique, comme le remarquaient Debord et Vaneigem « le problème du langage est au centre de toutes les luttes pour l’abolition ou le maintien de l’aliénation présente (…). Nous vivons dans le langage comme dans l’air vicié (…). Les mots travaillent, pour le compte de l’organisation dominante de la vie. »

Pourtant, les mots ne travaillent que si on ne les fait pas jouer :

  • il s’agit soit d’un jeu gratuit, qui consiste à l’’extrême à dire n’importe quoi n’importe comment,
  • soit d’un jeu intéressé, qui vise à orienter la saisie de la réalité dans un certain sens avec une certaine visée ;
  • soit d’un jeu désintéressé, qui vise à approcher et peut-être atteindre une part de vérité.

Voir aussi la courte vidéo :

Ou/et le texte (français/anglais) associé :

Politique de destruction du langage.

L’appauvrissement d’un vécu massivement réduit à la consommation expansive et rotative d’images doit nécessairement réduire le langage lui-même à une succession d’images toutes faites.

Le spectacle nous apprend à parler son langage, qui est un perpétuel éloge de l’image, comme signifiant autoréférentiel.

C’est pourquoi la syntaxe à laquelle s’éduquent les nouvelles générations suit elle-même les lois de l’image, qui n’a pas besoin de sujet et qui est, sous des dehors exclamatifs, essentiellement injonctive.

Parler la langue du spectacle implique en outre d’utiliser un pass constitué d’une petite série d’images convenues propres à un milieu donné.

C’est pourquoi aussi la plupart des phrases qui se prononcent dans tel ou tel milieu auront un côté ésotérique pour tous les autres, et y seront rejetées.

C’est ainsi que l’universalité des significations possibles régresse et s’appauvrit, pour générer des apartés, qui formeront ensuite un vaste apartheid linguistique.

Avec ça, l’effort pour formuler des propos ayant quelque profondeur devient de plus en plus pénible et aléatoire : à quoi bon chercher à exprimer précisément le fond d’une pensée quand seule la surface est recevable, à condition encore d’être correctement formatée.

Ce modèle de communication s’étend jusqu’aux discours politiciens, qui regorgent d’images réduites à la simple fonction attractive ou répulsive, et qui devront être pris en exemple quand on voudra dire quelque chose d’important.

On comprend pourquoi, par contre, il n’est pas du tout important de justifier même des énormités, car leur valeur ne réside plus depuis longtemps dans leur possible vérité, mais seulement dans l’effet qu’elles produiront.

Cet alignement du langage sur les lois du spectacle rend évidemment ou comique, ou insupportable toute tentative d’entrer dans la nuance et la complexité, ce qui doit achever de mettre l’intelligence au chômage.

On ne nous demande pas de réfléchir, mais de répéter.

La liberté d’expression consistera donc à sélectionner dans quelle variante on est autorisé à répéter, selon le milieu que l’on veut atteindre, et l’effet que l’on veut y produire.

Nous noterons pour finir que cette heureuse simplification de l’usage de la parole présente néanmoins un inconvénient : la montée en puissance de l’alexithymie, ou incapacité à mettre des mots sur ses émotions et en particulier sur sa souffrance.

Les émotions seront donc elles-mêmes appauvries au strict minimum, ce qui favorise certes l’indispensable anesthésie dont on aura toujours plus besoin pour supporter l’impensable misère du monde mais qui, par effet de refoulement, tend à générer toutes sortes de pathologies aux effets sociaux imprévisibles.

De sorte que les actes incompréhensibles et incontrôlables doivent tendre à se généraliser.

L’universalité portée par le langage laissera ainsi la place à l’universalité de la barbarie.

The politics of language destruction.

The impoverishment of an experience massively reduced to the expansive and rotating consumption of images must necessarily reduce language itself to a succession of ready-made images.
The spectacle teaches us to speak its language, which is a perpetual praise of the image as a self-referential signifier.
This is why the syntax in which the new generations are being educated follows the laws of the image, which has no need of a subject and which is, under an exclamatory exterior, essentially injunctive.
Speaking the language of the spectacle also implies using a pass made up of a small series of agreed-upon images specific to a given environment.
This is why most of the phrases that are pronounced in this or that environment will be esoteric to everyone else, and will be rejected there.
This is how the universality of possible meanings regresses and becomes impoverished, generating asides, which will then form a vast linguistic apartheid.
With this, the effort to formulate words with any depth becomes more and more painful and random: what is the point of trying to express precisely the substance of a thought when only the surface is admissible, provided it is properly formatted.
This model of communication extends to political speeches, which are full of images reduced to the simple function of attraction or repulsion, and which must be taken as an example when we want to say something important.
It is easy to see why, on the other hand, it is not at all important to justify even enormities, because their value has long since ceased to lie in their possible truth, but only in the effect they will produce.
This alignment of language with the laws of the spectacle obviously makes any attempt to enter into nuance and complexity either comical or unbearable, which must put intelligence out of work.
We are not asked to think, but to repeat.
Freedom of expression will therefore consist in selecting the variant in which one is authorised to repeat, according to the environment one wants to reach and the effect one wants to produce there.
Finally, we note that this happy simplification of the use of speech nevertheless has a disadvantage: the rise of alexithymia, or the inability to put words to one’s emotions and in particular to one’s suffering.
Emotions will thus be impoverished to the bare minimum, which certainly favours the indispensable anaesthesia that we will need more and more to bear the unthinkable misery of the world, but which, through the effect of repression, tends to generate all sorts of pathologies with unpredictable social effects.
So that incomprehensible and uncontrollable acts must tend to become generalized.
The universality of language will thus give way to the universality of barbarism.