De l’impossibilité d’une fuite.



« L’air que vous respirez ne vaut-il pas mieux que vos bavardages ? Les rayons du soleil ne sont-ils pas plus nobles que toutes vos intelligences ? Les sources de la terre et la rosée du matin rafraîchissent vos forêts : le pourriez-vous ? Ah ! vous ne pouvez que détruire, non faire vivre, à moins que l’amour ne le fasse, qui ne vient pas de vous, que vous n’avez pas inventé. Vous vous préoccupez d’échapper au Destin, sans comprendre que votre art puéril ne vous sert de rien ; l’astre là-haut, cependant, tourne insoucieux. Vous avilissez, vous lacérez la patiente Nature partout où elle souffre votre action, mais elle continue à vivre dans sa jeunesse infinie : vous ne pouvez exiler son automne ni son printemps, vous ne pouvez corrompre l’Éther. »

Personne ne pouvait se figurer que nous réussirions l’exploit de transformer le monde en y bannissant l’existence même des saisons, pas même un poète du XVIIIe siècle finissant, aussi clairvoyant fut-il.

En ce temps-là, « on n’avait pas encore vu, par la faute du gouvernement, le ciel s’obscurcir et le beau temps disparaître, et la fausse brume de la pollution couvrir en permanence la circulation mécanique des choses, dans cette vallée de la désolation. Les arbres n’étaient pas morts étouffés ; et les étoiles n’étaient pas éteintes par le progrès de l’aliénation. »


Le monde de la falsification a perdu le dernier voile qui permettait encore à la société marchande de triompher sous sa forme moderne : l’évidence du caractère mortel de la facticité produite en masse par le capitalisme ne peut plus être discutée.

« Lorsque la neige blême embellit la campagne
Et que la haute splendeur brille sur la large plaine,
Alors, de loin, l’été séduit, et doucement
S’approche souvent le printemps tandis que sombre l’heure. »

Épidémie mondiale de désillusionnement aussi bien que de contemplation morbide : mais ce voile qui se lève, c’est aussi et surtout le signe que la barbarie avance maintenant à visage découvert.

Ne reste-t-il donc plus que l’exil comme devenir commun ; le barbelé comme dernier horizon ? Où trouvera-t-on encore une demeure où l’on puisse vivre une vie digne d’être vécue ?

Monde nébuleux où plus rien ne prend racine ; ni liens, ni attachements, ni fruits véritablement comestibles.

Naît-il encore des poètes ? Paroles vouées à se perdre dans les limbes d’une vie révolue : avec l’exil du passage du temps, c’est aussi l’expression d’une forme d’éternité qui s’en est allée.


Le temps mort de la marchandise a infiltré jusqu’aux nappes phréatiques du devenir de la vie sur terre. Il ne pourra en être autrement tant que demeureront les conditions d’acceptation d’un asservissement sans limites.