« L’air que vous respirez ne vaut-il pas mieux que vos bavardages ? Les rayons du soleil ne sont-ils pas plus nobles que toutes vos intelligences ? Les sources de la terre et la rosée du matin rafraîchissent vos forêts : le pourriez-vous ? Ah ! vous ne pouvez que détruire, non faire vivre, à moins que l’amour ne le fasse, qui ne vient pas de vous, que vous n’avez pas inventé. Vous vous préoccupez d’échapper au Destin, sans comprendre que votre art puéril ne vous sert de rien ; l’astre là-haut, cependant, tourne insoucieux. Vous avilissez, vous lacérez la patiente Nature partout où elle souffre votre action, mais elle continue à vivre dans sa jeunesse infinie : vous ne pouvez exiler son automne ni son printemps, vous ne pouvez corrompre l’Éther. »
Personne ne pouvait se figurer que nous réussirions l’exploit de transformer le monde en y bannissant l’existence même des saisons, pas même un poète du XVIIIe siècle finissant, aussi clairvoyant fut-il.
En ce temps-là, « on n’avait pas encore vu, par la faute du gouvernement, le ciel s’obscurcir et le beau temps disparaître, et la fausse brume de la pollution couvrir en permanence la circulation mécanique des choses, dans cette vallée de la désolation. Les arbres n’étaient pas morts étouffés ; et les étoiles n’étaient pas éteintes par le progrès de l’aliénation. »
Le monde de la falsification a perdu le dernier voile qui permettait encore à la société marchande de triompher sous sa forme moderne : l’évidence du caractère mortel de la facticité produite en masse par le capitalisme ne peut plus être discutée.
« Lorsque la neige blême embellit la campagne Et que la haute splendeur brille sur la large plaine, Alors, de loin, l’été séduit, et doucement S’approche souvent le printemps tandis que sombre l’heure. »
Épidémie mondiale de désillusionnement aussi bien que de contemplation morbide : mais ce voile qui se lève, c’est aussi et surtout le signe que la barbarie avance maintenant à visage découvert.
Ne reste-t-il donc plus que l’exil comme devenir commun ; le barbelé comme dernier horizon ? Où trouvera-t-on encore une demeure où l’on puisse vivre une vie digne d’être vécue ?
Monde nébuleux où plus rien ne prend racine ; ni liens, ni attachements, ni fruits véritablement comestibles.
Naît-il encore des poètes ? Paroles vouées à se perdre dans les limbes d’une vie révolue : avec l’exil du passage du temps, c’est aussi l’expression d’une forme d’éternité qui s’en est allée.
Le temps mort de la marchandise a infiltré jusqu’aux nappes phréatiques du devenir de la vie sur terre. Il ne pourra en être autrement tant que demeureront les conditions d’acceptation d’un asservissement sans limites.
Les idées partagées collectivement par l’ensemble de la population sont les idées produites par une classe, puis diluées dans les appareils de communication de masse appartenant à cette même classe. Les individus formant la classe dominante pensent le monde de leurs intérêts et cela suffit, car ils pensent et détiennent les canaux informationnels où est communiquée et débattue la pensée quotidiennement. D’autres idées contradictoires peuvent bien surgir ailleurs, ceux qui les soutiennent ne détiennent pas le monopole de l’information, et on sait qu’en terre de capitalisme, celui qui détient le monopole est aussi bien celui qui fait régner sa loi.
La pensée de la classe dominante naît selon son statut et ses besoins particuliers. Le besoin principal de la classe dominante est la reproduction de sa condition sociale ainsi que le maintien de l’environnement propice à ses affaires – c’est-à-dire la pérennité de la hiérarchie sociale indispensable au bon déroulement du processus d’exploitation dont elle est le maître.
Il découle de cela que le point de vue dans lequel s’ancre le discours dominant, et ce à travers la majorité des instances médiatiques, fait du capitalisme la forme accomplie et indépassable de l’histoire ; forme dont les exploités devront accepter les lois hégémoniques comme des lois naturelles et éternelles (qu’ils le veuillent ou non puisque ces lois sont pour eux les règles de la survie). Le travestissement de la réalité se fait ainsi, consciemment ou non, dès la sphère de la production du savoir ; le jugement partial étant dès lors établi comme l’objectivitédéclarée.
Ce processus subtil de mystification, qui dans une époque antérieure s’exprimait principalement dans la croyance religieuse (qui n’est jamais elle aussi, à l’origine, qu’une simple forme de conscience sociale découlant des conditions matérielles d’existence et des rapports sociaux dominants), est ce qui a présidé à la conversion de la raison en général en raison économique.
La conscience perçoit les catégories particulières de l’économie capitaliste comme des catégories naturelles et transhistoriques, précisément parce que le monde dans lequel elle vit repose sur celles-ci ; elles en sont la seule légitimité, la seule vérité socialement construite et attestée – cette vérité ne pouvant conséquemment être remise en question que dès lors que les individus s’y opposent consciemment, c’est-à-dire cessent de la reproduire dans leur activité concrète quotidienne (comme c’est le cas dans les temps insurrectionnels ou révolutionnaires, mais aussi en période de crise manifeste où le cours de la vie est momentanément bouleversé).
La production marchande ne vit que pour elle-même.
La mystification est inévitablement reproduite – et ainsi portée à un niveau supérieur – dans la transformation matérielle du monde selon la fantasmagorie dominante, ici dans l’avènement de la société marchande telle qu’on la connaît aujourd’hui. Les centres commerciaux tentaculaires et les usines sans âme revêtent le même caractère banal, si ce n’est essentiel, que le fidèle percevait dans l’église ou la cathédrale au temps du féodalisme régnant. La « messe » peut bien être raillée aujourd’hui, elle est toujours consommée (et même plus que jamais) dans la réceptivité aveugle des ordres de la production marchande qui ne vit que pour elle-même. Si la conscience spectatrice n’a pas le sentiment d’être dupée, elle n’y voit pourtant que du feu.
A contrario, quand le voile de la mystification se déchire dans l’incendie de toutes les églises marchandes, c’est bientôt la cause fondamentale de l’oppression qui apparaît pour ce qu’elle est : les prolétaires impénitents lâchent aussitôt le torchon qui brûle pour la conquête de leurs droits sur cette vie spoliée.
La transformation de la raison en général en raison marchande apparaît trivialement dans la perception qu’ont les sujets vis-à-vis de leur propre existence : il faut sans cesse optimiser son temps (en le fragmentant artificiellement entre le temps des loisirs, le temps de la consommation marchande, et bien sûr le temps du travail aliéné), rentabiliser ses possessions matériels qui deviennent dorénavant de potentiels investissements à faire fructifier (qu’il s’agisse de son moyen de locomotion, de son lieu de vie ou même pourquoi pas de sa propre créativité, tout devient un bien à marchandiser), etc. Quand le sujet part en voyage, quand il a du temps libre ou quand il n’a pas l’usage de tel bien momentanément, il lui semble de plus en plus inconcevable de laisser ses possessions en friche : leur pouvoir productif ne peut rester à l’abandon et ronge patiemment la conscience de ses propriétairesmarchands.
L’idéologie partagée
Ces transformations sociales, si ce n’est psychologiques, sont bien entendu tout sauf le fruit de lois naturelles : seul l’avènement d’un mode de production particulier et la médiation sociale qui est son corollaire pouvaient apporter de tels bouleversements au sein de la société.
Il est de même devenu parfaitement naturel que l’ensemble de la production humaine relève de considérations purement économiques, à commencer par l’impératif de rentabilité et ce, quel que soit le produit concerné. Entre de la nourriture pour nouveau-nés, un produit culturel de masse ou la dernière arme « non létale » à la mode, seuls quelques critères fixés bureaucratiquement viennent différencier ici et là le procès de fabrication de ces marchandises qui, fondamentalement, obéit au même impératif de valorisation de la valeur, et in fine de la recherche du profit pour le capitaliste (c’est d’ailleurs pour cette raison précise que tel « dirigeant d’entreprise » peut travailler alternativement dans l’un ou l’autre de ces domaines, quoique ceux-ci soient tout à fait différents si ce n’est antagoniques d’un point du vue réellement rationnel). Cet état de fait passablement dérangeant, si ce n’est alarmant, a pu acquérir dans le monde présent la même autorité que le délire d’un fanatique qu’on ne peut remettre en question, faute de quoi c’est le fondement même de sa structure psychique qui s’en trouve atteint.
En définitive, ce ne sont donc pas seulement les individus qui composent la classe dominante qui se retrouvent à porter cette fausse conscience. Celle-ci a fini par contaminer l’ensemble des sujets qui vivent et périssent dans le royaume de l’économie marchande ; y compris ceux qui subissent le plus brutalement ses rapports de domination.
Les intérêts réels des dominés – qui entrent en parfaite contradiction avec ceux des propriétaires de la fabrique de la pensée – se retrouvent perpétuellement occultés, et la lutte des classes elle-même niée en tant que phénomène existant. Il en résulte, propagande aidant, que les dominants trouvent chez les dominés eux-mêmes de possibles vecteurs à l’expansion de l’idéologie dominante. Face à l’omniprésence écrasante d’un discours qui ne tolère aucune contestation, est-ce si paradoxal que l’on puisse finir par adopter un point de vue explicitement en opposition avec ses propres intérêts ? C’est ainsi que s’éclaire l’engagement en apparence incompréhensible de certains sujets dans des organisations qui conspirent, si l’on peut dire, précisément contre eux (en réclamant, par exemple, les dispositions législatives afin de renforcer leur exploitation). Plus prosaïquement, cela explique également la croyance naïve de certains sujets envers le rôle protecteur de l’État, l’égalité devant la loi, etc.
Si les dominants contredisent avec véhémence l’existence d’une quelconque lutte entre les classes (comment en effet la société pourrait-elle demeurer « pacifiée » si eux-mêmes admettaient cette évidence ?), leur patience à l’égard des récriminations des dominés envers une société qui leur est profondément hostile décroît à mesure que leur propre domination, c’est-à-dire leurs intérêts directs, sont remis en cause (qu’il s’agisse des aménagements qu’impliqueraient une justice plus « juste », une « démocratie » réellement démocratique, une retraite avant la mort, un hospice qui n’affame pas ses pensionnaires, etc.).
D’invraisemblables impératifs économiques sont souvent invoqués pour expliquer l’impossibilité de telle ou telle amélioration (ces motifs sont d’ailleurs souvent les mêmes qui justifient les « réformes » libérales pour dégrader les conditions d’exploitation des dominés) ; impératifs qui disparaissent soudainement quand le système économique, au cœur des périodiques turbulences qu’il connaît, nécessite que la classe dominante injecte des doses massives d’« argent public » afin de redynamiser son commerce. Après avoir refusé en bloc toute mesure progressiste, la classe dominante peut occasionnellement offrir quelques miettes en guise de compromis, quand les tensions se font trop prégnantes ; si ce dernier n’est pas accepté par la plèbe, il reste toujours la solution de la force, comme chacun sait.
Dans la société où triomphe l’économie marchande, tout doit être perpétuellement mis en œuvre pour entretenir l’ignorance des sujets exploités quant à l’état de délabrement général de leur monde commun : il faut être certain qu’ils n’agiront jamais autrement que dans les limites qu’on leur aura fixées, afin que la bonne marche de l’économie ne soit jamais entravée par quelque désordre que ce soit.
Si cela est patent dans les régions dites non démocratiques, le fonctionnement politique de la plupart des régions dites démocratiques est lui-même conçu dans le but de déposséder ses sujets de tout pouvoir politique effectif, en d’autres termes de toute emprise réelle sur leur devenir individuel et collectif – fait qui n’arriva que très rarement à un tel degré de négation dans l’histoire, hormis en périodes de guerre et de fascisme ouverts. L’accélération de la séparation sociale des individus et la dissolution des diverses formes de communautés depuis l’avènement de l’empire autocratique du capital concourent précisément à favoriser ce développement historique crépusculaire.
Ceci n’a rien d’accidentel : il faut se souvenir que la classe dominante fut historiquement un opposant véhément à la démocratie et ce dans tous les pays capitalistes avancés ; elle ne lui fut jamais aussi favorable qu’à l’instant où celle-ci fut vidée de toute possibilité véritablement « démocratique » dans son fonctionnement, c’est-à-dire quand elle l’adouba dans cette forme dévoyée que l’on nomme « démocratie représentative »[1]. Coupée de tout pouvoir décisionnaire sur la sphère économique à laquelle elle est bien plutôt assujettie, hors de portée de tout contrôle populaire, cette « démocratie » qui n’en a que le nom est devenue, entre les mains de la classe dominante, un outil fort utile pour asseoir son pouvoir et favoriser le libre développement de la logique capitaliste et ce, à tous les niveaux.
Les dirigeants de nos démocraties capitalistes n’ont par ailleurs en rien changé de position vis-à-vis de la démocratie originelle ou de toute autre forme de démocratie directe s’en réclamant, à l’instar des libéraux qui en étaient déjà les pourfendeurs avant de lui donner son habillage bourgeois de la représentation, quoiqu’ils brandissent toujours aussi fièrement aujourd’hui leurs soi-disant idéaux de liberté, d’égalité, etc., qui dans la réalité œuvrent précisément contre ceux-ci.
Libre soumission
Si la simple évocation d’instaurer une forme de démocratie réelle, donc une démocratie directe, leur répugne tant encore de nos jours, ce n’est pas parce que cela augurerait d’un quelconque désordre comme ils se plaisent souvent à le dire, ou du fait de l’impossibilité pratique de le faire (nous n’avons probablement jamais été autant en capacité de mettre cette forme d’organisation en place à une échelle si importante, ne serait-ce que par le progrès sans précédent des moyens de communication et de circulation), mais bien parce que cela signerait en premier lieu la fin de leur ordre et de leur séculière sécession d’avec le peuple – et pis, de les mettre au même niveau que lui (ce que résume très bien l’un de leurs plus éminents représentants par cette saillie : « quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu[2] »). La paupérisation des masses provoquée par des crises économiques à n’en plus finir, un régime néofasciste si ce n’est une guerre civile leur seraient encore des voies préférables plutôt que de se voir évincés du pouvoir par le peuple.
Si la classe dominante doit dans une certaine mesure laisser une forme de liberté d’expression perdurer pour pouvoir encore prétendre que les individus demeurent réellement libres (paradigme qui a cette qualité qu’il signifie implicitement que lesdits individus seraient libres de choisir un autre mode d’organisation, et qu’ils ne le font pas car cela serait contraire à leur volonté, donc au « bon sens »), cette largesse ne doit jamais outrepasser le point où les citoyens commenceraient à acquérir une forme de conscience politique trop développée, impliquant dès lors de possibles mouvements d’émancipation.
Pour éviter d’en arriver là, les propriétaires de l’histoire ont eu tout le loisir, lors des décennies précédentes, d’affûter leurs outils les plus efficients quant au contrôle de la pensée : la propagande et la désinformation. Pour ce qui est de la propagande, la classe dominante dispose, nous l’avons dit, de l’ensemble des principaux organes de communication existants. Cette seule possession lui suffit à orienter le cours général de l’information comme elle le souhaite : soit que sa main-d’œuvre journalistique s’autocensure par crainte de se retrouver sans emploi, soit qu’elle collabore activement dans leur entreprise d’orientation de l’information afin de prouver sa loyauté et bénéficier de quelque gratification.
Dans le même temps, tout énoncé qui aurait le mauvais goût de remettre en question l’ordre même de cette société, aussi rationnel et empiriquement fondé soit-il, ne sera pris en compte que marginalement – comme fantasme anachronique dont l’honnête servant du pouvoir a le devoirde parler afin de demeurer en conformité avec la liberté d’expression (il en faut certainement un peu plus pour briser le consensus idéologique de libre soumission fabriqué après tant d’efforts et de discipline par la classe dominante que la critique de quelques trouble-fêtes obstinés).
Quant à l’usage de la désinformation par les instances au pouvoir, personne ne viendra contester le fait qu’il s’est maintenant répandu à l’ensemble des États capitalistes, plus ou moins activement selon les nécessités propres à la situation économique et sociale de chacun. On prendra pour preuve de cette tendance ce signe éloquent qui est de s’ériger soi-même comme unique juge et diffuseur des informations fiables ; les différents projets de loi pour le contrôle hégémonique de la manipulation de l’information dans l’ensemble des États, mais tout particulièrement aux USA actuellement, n’expriment rien d’autre que cela.
L’expression unilatérale et sans contestation possible des mensonges de la propagande (ou des demi-vérités de la désinformation) propagés quotidiennement viales mass media ne peut manquer de créer une contradiction avec la réalité directement vécue par les sujets – le tant vanté progrès qui apparaît dans le même temps comme aggravation des conditions de vie ; la toute-puissance de la science contemporaine qui ne peut masquer l’accélération de la crise écologique ; la soi-disant diminution de la pauvreté dans le monde grâce aux développements des forces productives qui se vit comme une exploitation toujours croissante et étendue ; ou encore l’acclamation de la démocratie triomphante qui restreint toujours plus les libertés individuelles et collectives.
Le principal avantage de cette confusion sciemment entretenue est qu’elle rend d’une malléabilité formidable l’opinion des individus. De là peuvent naître ces grands spectacles de prestidigitation diffusés à grande échelle ; ainsi de celui de millions d’individus adoubant silencieusement devant leur écran les promesses de bonimenteurs patentés leur expliquant qu’ils prendront soin de l’environnement en adaptant un système qui structurellement ne peut que concourir à le détruire (et qui le fait d’ailleurs avec brio), et de voir se répéter chaque année cette même performance tragi-comique.
Pour que ces outils de domestication des masses acquièrent leur pleine efficacité, il fallait auparavant que les derniers bastions du dialogue libre tombent définitivement. Neutraliser les lieux de débats (et, de fait, la forme de défense naturelle contre la manipulation de masse qu’offre l’enracinement dans une communauté) revenait dans le même temps à saper les possibilités d’existence d’un esprit critique capable de recul et de contradiction, ce qui ne saurait encore être admis au sein de la société marchande. On pourrait même se demander si, à moins de voir revenir les dominés en nombre dans des lieux de socialisation improvisés (comme ce fut par exemple le cas lors du mouvement des gilets jaunes), les organes de propagande continueront à perdurer sous leur forme actuelle, c’est-à-dire en bénéficiant de moyens si démesurés. On sait que certains médias, par exemple, représentent déjà un fardeau d’un point de vue économique pour les capitalistes qui les possèdent ou s’en emparent opportunément. De ce point de vue, leur véritable valeur demeure corrélée, pour la classe dominante, à la persistance de l’esprit qui réclame qu’on lui oppose une propagande outrancière et sans relâche.
Cette perception pour le moins troublée de la réalité est aussi le terreau fertile sur lequel peuvent proliférer toutes sortes de discours confus ou réactionnaires se donnant comme mérite de chercher à expliquer l’origine des injustices et de la pauvreté des conditions d’existence des exploités. En ces circonstances, on fabriquera aisément de toute pièce telle ou telle théorie sans fondement empirique (et masquant la plupart du temps les réels rapports économiques et sociaux qui sont à l’origine des contradictions au sein de la société) afin de servir quelque nébuleux projet.
Les dominants ne se privent d’ailleurs point d’user de ces théories fallacieuses pour créer des conflits qui n’ont pas lieu d’être et diviser les dominés entre eux. Ces antagonismes leur permettent de maintenir leur domination en détournant l’attention de tout un chacun de l’origine concrète de sa spoliation. Les sujets, quant à eux, pourront parfois reconnaître, ne serait-ce qu’inconsciemment, le caractère quelque peu infondé de ces conflits, sans se démonter pour autant ; ils leur servent, en réalité, d’indispensables exutoires pour toute la frustration et le ressentiment accumulés dans le processus d’exploitation et la concurrence acharnée qu’ils doivent mener quotidiennement les uns contre les autres.
Face à une classe désorganisée sur laquelle ils triomphent largement, les détenteurs de la totalité des moyens de reproduction de la vie n’ont aucun besoin d’agir avec retenue et peuvent même radicaliser à souhait leurs positions : ils agissent là en adéquation avec leurs propres forces. Ainsi, ils ont tout intérêt à entretenir la désunion des dominés par les différents moyens qui s’offrent à eux, et à accentuer, par leur domination idéologique, l’état de confusion dans lequel se trouve la classe dominée vis-à-vis d’elle-même et de ses propres intérêts.
En situation de crise, quand les conditions de vie deviennent insoutenables pour les dominés et que le point de rupture est atteint, les dominants ne se retrouvent pas pour autant démunis ; ils savent opportunément troquer leurs discours pseudo-humanistes pour l’ignominie la plus crasse. L’histoire n’est en effet pas avare, et certainement pas dans cette sinistre époque, d’exemples pour montrer jusqu’à quel degré de compromission et de barbarie la classe capitaliste est capable de s’investir quand elle le juge nécessaire pour se maintenir au pouvoir.
Terrorisme diffus
Pour imposer sa loi et asseoir son autorité, la classe dominante s’appuie sur tout un éventail de moyens offensifs : par décrets ou à coups de matraque, elle bénéficie de quantité de ressources à sa disposition pour intensifier sa guerre contre tel ou tel ennemi désigné. Dans ce domaine, un seul principe prévaut sur tous les autres : nécessité fait loi.
Il va de soi que l’intensité de la guerre à mener sera définie selon le territoire et la nature de l’ennemi en question. En cas de révolte civile, quelques précautions d’usage s’imposent. Les armes usuellement employées dans les conflits armés et particulièrement dans les guerres impérialistes pourront se voir en un tel cas réemployées, mais une fois seulement qu’elles auront été adaptées à cette fin. Ainsi, les aéronefs sans pilotes utilisés pour éliminer les cibles à distance pourront servir, dans un usage de terrorisme diffus en territoire civil, à traquer des cibles définies, ou plus simplement à instaurer un climat de terreur.
Les fusils d’assaut se verront quant à eux partiellement amputés de leur efficacité, devenant de « simples » lanceurs de balles à impact mutilant. Ils pourront servir à neutraliser la témérité de certains individus trop offensifs, ou à écharper les espoirs d’un soulèvement qui prend soudainement conscience de sa force.
Enfin, certaines armes seront utilisées telles quelles mais avec un degré de létalité amoindri. C’est notamment le cas de certaines grenades dont la charge explosive « allégée » n’occasionne le plus souvent que des anéantissements partiels (quoique l’anéantissement total de la cible soit aussi possible, quand des « circonstances malencontreuses » surviennent, dit-on alors). En ce sens, le rôle de ces armes aléatoirement létales est inversé : si elles doivent anéantir plutôt que meurtrir dans une guerre déclarée, elles doivent a priorimeurtrir plutôt qu’anéantir dans une guerre qui ne dit pas son nom.
En revanche, les dégâts psychologiques produits par les blessures de guerre lors des offensives relevant du terrorisme d’État sont quant à eux d’une intensité quantitative à peu près similaire à ceux subis par les soldats revenant de conflits armés (le but premier de ces armes deguerre civile étant bien de démolir la détermination et le courage des insurgés).
Il existe des exceptions où ce sont les moyens offensifs déployés en territoire civil qui excèdent ce qui est permis « ailleurs ». C’est ainsi que l’on peut user de manière massive et illimitée d’une arme chimique dont on ne connaît pas les effets à long terme sur sa propre population, quand le droit international en proscrit l’usage dans les conflits interétatiques.
Notons également que les espaces du territoire civil où ont été anciennement rassemblées les populations venant des pays colonisés – et où vivent toujours leurs descendants, du moins en partie – sont les lieux privilégiés où les exécutants du terrorisme d’État viennent « se faire la main » avec les nouvelles armes qui leur sont octroyées, avant que leur usage ne soit ensuite introduit sur l’ensemble du territoire. Après tout, il ne s’agit là que de la poursuite d’une vieille tradition, car n’est-ce pas dans les colonies que les envahisseurs s’exercèrent, hors de tout cadre réglementaire, à de nouvelles expérimentations répressives ; expérimentations qui allaient bientôt être reproduites dans les luttes contre-révolutionnaires, dont l’extermination des insurgés de 1848 marque la naissance ? Les pratiques inhumaines telles que les enfumades – « innovation guerrière » qui consistait, lors de la guerre de colonisation en Algérie, à liquider par asphyxie les populations civiles réfugiées dans des grottes en y allumant de grands feux –, si elles ne furent par réemployées en 1848 contre le peuple révolutionnaire, ne sont-elles pas le référent absolu des gazages massifs au lacrymogène des « nuisibles » contemporains, préalablement privés de toute issue ?
Le prétexte utilisé par la classe dominante pour agir politiquement en vue de renforcer son pouvoir relève depuis un certain nombre d’années de la « lutte contre le terrorisme ». Il ne faut en effet pas avoir lu tous les grands stratèges de l’histoire pour savoir que tout empire qui se respecte a le besoin vital d’avoir un ennemi symbolique (et archétypal de préférence), ne serait-ce que pour cimenter sa cohésion interne. Ainsi, que l’on souhaite mener une guerre impérialiste pour soumettre un pays et s’emparer de ses ressources (en énergies fossiles, terres rares, métaux précieux, etc.), ou que l’on veuille simplement se doter d’outils coercitifs supplémentaires à l’encontre de sa propre population (comme l’instauration d’une surveillance de masse, du contrôle restrictif de la liberté d’expression, etc.), la lutte contre un ennemi désigné est toujours le meilleur moyen d’imposer l’exercice de son pouvoir sans risquer de mettre l’opinion public unanimement contre soi.
La manipulation des émotions
La classe dominante est maintenant passée maître dans l’art de la manipulation des émotions permises par des événements spectaculaires tels que les attentats terroristes ; événements qui lui donnent tout le loisir d’agir à sa guise pour affermir ses positions et préciser ses funestes desseins. Si l’on pense à froid, on sait pertinemment que la succession de lois liberticides qui en découlent ne permettent jamais d’enrayer les suivants (il faudrait pour cela s’attaquer aux causes qui ont mené à ces événements) ; leur but principal est bien évidemment tout autre.
On peut tout aussi facilement comprendre, si l’on étudie quelque peu le sujet, que les organisations terroristes ne sortent pas de nulle part : elles se nourrissent toujours de la pauvreté et de l’instabilité politique d’un pays (qui, bien souvent, sont provoquées par des interventions étrangères), quand elles ne sont pas directement financées par des pays impérialistes dans des stratégies géopolitiques aussi diverses que hasardeuses.
Cette soi-disant « lutte contre le terrorisme » est également une opportunité bienvenue pour ouvrir de nouveaux débouchés en matière de vente d’armes et d’expertise militaire dont les défenseurs de la démocratie se sont faits, là encore, une spécialité. On a ainsi pu voir un représentant de commerce fait président se féliciter, en grand héraut de la démocratie, de son juteux trafic d’armes avec des régimes despotiques qui commettent tant et tant de crimes crapuleux contre des pays voisins, si ce n’est contre leur propre population (il n’est cela dit pas si déraisonnable d’imaginer que l’argent qui paye les copieux frais de bouches de nos pseudo-représentants provienne en bonne partie de bêtes avides de profits de la même engeance). Bien entendu, nul ne sera surpris de ces petits arrangements en vue de « préserver la démocratie » : les pays impérialistes s’emploient à ces pratiques retorses depuis la nuit des temps capitalistes.
Les États impérialistes ont maintenant abandonné toute idée de repartir des pays envahis pour des motifs fallacieux avec l’assurance d’y avoir apporté quelque bienfait. L’évolution de leur doctrine militaire témoigne assez bien de ce changement de paradigme : la contre-insurrection traditionnelle, qui comme on le sait préconise de mettre la population de son côté par différents moyens (la torture en étant un, mais l’histoire a prouvé que l’usage disproportionné de celle-ci au détriment d’autres voies plus « diplomatiques » a presque systématiquement fait échouer les guerres contre-insurrectionnelles entreprises), est délaissée au profit d’attaques meurtrières à distance qui emmènent presque autant de civils que de cibles réelles dans la tombe (il était naturel qu’à l’usage de l’extraterritorialité du droit dans la lutte économique vienne s’ajouter, en contrepoint, l’exécution extrajudiciaire en territoire occupé). L’efficacité dans la réalisation de leurs propres objectifs impérialistes sur le court terme est ainsi recherchée aux dépens de toute autre considération.
On a pu avoir il n’y a pas si longtemps une illustration de cette évolution avec le départ en catastrophe du plus puissant État impérialiste, littéralement chassé d’un pays envahi par les factions guerrières locales contre lesquelles il avait pris pour prétexte de lutter ; débâcle consentie qui en dit assez long sur le caractère secondaire de la mission de stabilisation politique durable qu’il s’était donnée.
La drone de guerre
Cette stratégie parfaitement assumée par la classe dominante des États capitalistes concernés ne peut en définitive que conduire au renforcement et à la reproduction des organisations terroristes (on aura compris que cette éventualité n’est pas sérieusement prise en compte dans les décisions desdits États capitalistes). Déjà frappées par la misère du fait de l’instabilité du pays dans lequel elles ne font plus que survivre, les populations locales doivent vivre avec en permanence une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, comme l’exprime si bien la citation ci-dessous. Ne voulaient-elles s’engager dans la lutte armée contre l’envahisseur que le deuil et la désolation apportés par des frappes erratiques les y convainquent (avant qu’elles ne se retrouvent à leur tour – « volontairement »ou non – prises pour cibles dans l’un de ces assassinats délivrés à distance) : « Les drones, en effet, pétrifient. Ils produisent une terreur de masse, infligée à des populations entières. C’est cela, outre les morts et les blessés, les décombres, la colère et les deuils, l’effet d’une surveillance létale permanente : un enfermement psychique, dont le périmètre n’est plus défini par des grilles, des barrières ou des murs, mais par les cercles invisibles que tracent au-dessus des têtes les tournoiements sans fin de miradors volants[3]. »
En territoire civil également, les règles de la contre-insurrection ont été revues et corrigées. Il convient en premier lieu de mettre au pas les contestataires, quels qu’ils soient et quoiqu’il en coûte, puis de soumettre librement par la propagande médiatique et la désinformation les sujets les plus naïfs ou les plus éloignés des mouvements de protestation. L’usage systématique et sans retenue d’armes en tout genre – grenades, fusils à balles mutilantes, etc. – se fait comme un écho de basse intensité à la répétitivité aussi imprécise que mécanique des campagnes d’abattage par frappes de drone.
Le prétexte de la lutte contre le terrorisme, étant donné qu’il a permis à la classe dominante des avancées considérables dans la possibilité de violer « légalement » l’intimité et les droits des dominés, peut maintenant laisser place à la guerre ouverte contre tout ennemi pouvant porter atteinte à ses intérêts ; ennemi que l’on désignera fatalement comme « séparatiste », ce qui n’est qu’une des variantes du « terroriste » (de fait, les lois permettent formellement aujourd’hui de traiter n’importe quel citoyen ou groupe gênant comme un terroriste voire même de censurer quasi-instantanément tout commentaire sur les espaces de dialogue numériques qui serait jugé contraire aux « valeurs républicaines » – comprendre opposé à la domination de l’économie marchande et à ses représentants).
Il ne s’agit pas ici d’une fuite en avant dans l’autoritarisme comme on pourrait le croire mais bien d’une offensive guerrière consciemment mise en œuvre. Les États capitalistes peuvent se le permettre : ils savent que le gros des sujets est suffisamment soumis aux conditions d’exploitation qu’ils exigent et ordonnent pour que la brutalité de cette nouvelle stratégie ne puisse être mise en déroute. Du moins tant que demeurent l’inaction et la désorganisation des dominés.
[1] Sur ce point précis, lire l’article très éclairant de Yohan Dubigeon, « Démocratie et représentation. Mythe d’un mariage naturel » (Revue Projet, vol. 378, n° 5, 2020), dont voici un extrait : « les régimes représentatifs modernes, nés des révolutions politiques des xviie et xviiie siècles (anglaise, américaine puis française), non seulement ne sont pas nés comme des régimes démocratiques, mais se sont même constitués en opposition explicite et volontaire à la démocratie. Ce n’est que chemin faisant, et au prix de bien des combats politiques, que les deux termes ont pu se croiser en une association plus ou moins heureuse, plus ou moins solide et qui, aujourd’hui encore, est régulièrement mise en cause. »
[2] Voltaire, Correspondance. VIII, Gallimard, 1983, p.422. On lit également dans la même lettre : « J’entends par peuple la populace, qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ou la capacité de s’instruire, ils mourraient de faim avant de devenir philosophes, il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues vous seriez bien de mon avis, ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes, cette entreprise est assez forte et assez grande. »
[3] Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique, 2013, p. 68
Nous voilà maintenant au milieu du monde-monde, le rideau est levé.
Les comédiens jouent leurs rôles assignés dans une sorte de trans hallucinée.
Le super-héros avance, l’anus serré, consentant d’avance aux propositions douteuses, aux amitiés de paille, aux amours désincarnés.
C’est qu’il a peur au fond, marchant avec sa peur pour seule compagne, il baisse la tête souvent, se plie et se replie, jeu de loi sans cœur, se protège comme il peut, essuyant d’un revers de main les blessures narcissiques.
Nous voilà donc au centre du monde-monde, sur la place publique de la délation.
Ici, la souffrance est vécue comme une atrocité, parce-qu’il faut être heureux et épanouis dans le monde-monde. Ici, le surgissement d’une vérité ou d’une quelconque singularité est banni, tout comme, dans un même mouvement, une joie qui serait authentique.
Quel visage peut-on montrer alors, quel aspect neutre de notre personnalité atomisée.
Le super-héros consent, c’est sa survie, même si son consentement prend le masque du refus.
La foire du mensonge s’annonce rentable, tout se vend dirait-on, et mes pieds saignent, mon ami, mon amant, et mon âme saigne aussi.
La foire est une foire d’empoigne, d’où surgissent les monstres d’antan.
As-tu vu, mon ami, mon amant, la lame de fond écorcher ce qu’il nous reste d’espoir, de sensibilité, de fragilité ?
Nous sommes le centre du spectacle, et nous jouons tant bien que mal un rôle ou un autre, car tout change ici, tout se perd ou se gagne, dans une mécanique glaçante et une occupation du temps qui touche à l’hystérie.
Sois léger et tais-toi, ainsi les héros du jour opèrent.
Légers comme une image, légers comme un parfum. Légers comme une image, légers comme le vide, légers comme le rien, légers et allégés.
De cette légèreté sans colonne vertébrale et de cet envol sans ailes, la dispersion se fait norme, se fait règne, la séparation et le déni poussent les uns et les autres dans un labyrinthe de renoncements.
Ainsi nous évoluons, automates dévoués, vers l’impossibilité de notre complétude, dans des formes de vies épuisées, abîmées, souillées.
Amis de l’ombre, exténués, creusés, amis d’un soir, d’une minute, d’une nuit, amis d’un bord de chemin, d’un rebord de table, d’un long silence, d’une longue attente, d’une éternelle anxiété.
A vous qui, dans la tempête, au milieu du vacarme, dans la tourmente et la solitude, dans d’autres accidents et d’autres épreuves, vous qui trouvez encore la force de sourire et le courage d’aimer.
Amis, amants, frères d’arme et frères d’histoires, hommes, femmes, enfants, sourds aux injonctions, de vos poches vides et de vos yeux cernés, amis, témoins d’un monde écrasé, écrasant et vacillant, témoins du désert aride et de la porte ouverte sur le dieu argent et sa garde technocratique.
La porte était fermée, dans un autre monde, un autre jour, il n’y avait pas de monde super pratique-technique, il n’y avait pas de monde savant, de monde-monde tournant autour d’une lumière aveuglante, d’une lumière vide de lumière, de vie, néon crachant une épaisse couche d’images à réutiliser infiniment.
Amis, dans vos terribles retranchements et votre soif démente d’aimer, vous qui restez longtemps après sur le seuil des souvenirs, vous qui ne pouvez pas entrer par la porte du nouveau monde, vous qui, surpris par la cadence, violentés par la surface creuse du monde savant sans savoir, du monde tournant sans boussole, vous qui êtes sortis du jeu en pleine course.
Amis, nous n’avons pas vu venir le monstre, et le voilà partout chez lui, dans nos mains et sur nos bouches, il perfore notre quotidien, il creuse des galeries partout, il chemine comme un chien qui renifle sans cesse le même endroit, il ne pense pas, il n’aime pas, il est une présence qui gomme la présence, un poids sur le poids du monde, une bête sans tête, un reflet du reflet de la vie, un miroir du miroir du miroir du miroir.
La porte est ouverte sur le grand spectacle de nos vies, le spectaculaire, tentaculaire, devenu maître -esclave, il est un chien du vide qui dicte la vie aux vivants, il est la mort qui dicte la vie aux vivants, et bêtement flattés nous acceptons sa toute puissance qui ne nous donne rien et nous prend tout.
Amis, laissons passer la tempête, baissons la tête, laissons courir le chien furieux, fermons les yeux, le spectacle mondial, mondialisé de l’information va s’arrêter, le spectacle des morts, le spectacle des morts vivants doubles qui veulent leur petite place dans la toile, les doublures mortes vivantes obsolètes, qui demandent un nouveau programme, une nouvelle fonction, un peu de carburant à dépenser, un peu de vide à évider, un peu de matière à matérialiser.
Il faut rentrer à la maison maintenant, il faut se laver du monde-monde super puissant, électronique et robotique qui entame sa traversée sanglante, qui saccage nos espoirs et nos rêves en un immense brasier.
Laissons passer le temps, dos courbés, nous sommes habitués, laissons couler la haine, et les reflets des reflets se juger entre eux pour enfin s’annuler.
Oui mais alors, ça sert à quoi ? – Nous ne nous en soucions pas outre mesure (outre notre mesure). C’est une sorte d’exercice spirituel au sens où en parle Pierre Hadot à propos de la philosophie antique.
Mais pas que bien sûr : c’est un travail de dépollution (un dépoussiérage) qui nous aide à mieux respirer (mentalement, émotionnellement et même aussi physiquement). C’est un repère utile pour quelques-un(e)s sans doute.
C’est la mauvaise herbe dans le béton.
C’est l’oiseau sentinelle.
C’est un simple apport à l’outillage critique de ce temps.
Avec quelle stratégie ? – Nous ne souhaitons pas en dire beaucoup concernant la stratégie.
Ce qui est sûr, c’est que nous resterons un bon moment encore confidentiels, comme l’insatisfaction radicale, et comme les véritables joies.
Nous ne sommes l’avant-garde que de nous-mêmes, dialectiquement : nous sommes notre propre émulation novatrice.
Quels sont vos projets ? – Nous ne souhaitons pas en dire beaucoup concernant nos projets.
Certains touchent à l’existence, au ras des paquerettes.
Nous procédons pas décalages, détournements, situations créées.
Nous avons aussi quelques projets éditoriaux en cours de gestation : l’un pour démoraliser la servitude volontaire, l’autre pour émerveiller les résistances.
Il nous suffit le plus souvent, pour étouffer ces murmures inaudibles et pressants qui nous parviennent de ce que nous croyons être le dehors, de les couvrir de musique, d’allumer des sensations électriques et rapides dans nos nerfs ; de somnifères ou de rires enregistrés.
Baudouin de Bodinat.
La servitude n’est volontaire que tant que et parce que l’humain ne trouve pas d’issue. Il ne trouve pas d’issue parce qu’il a été divisé par ceux qui veulent régner.
D’abord divisé les uns des autres, puis divisé de soi à soi. Son semblant d’unité tient à la cuirasse caractérielle qu’il s’est forgée dès l’enfance afin d’oublier – sous les coups répétés de l’ennui institué, des contraintes à la chaîne et des frustrations solitaires -, d’oublier l’innocence de l’être, la joie de vivre, le bonheur qui rebondit, le bouquet des merveilles qui s’offrait à ses yeux. L’enfance veut se déployer au paradis, on lui inflige vite le b.a.-ba de l’enfer.
Trimer, serrer les dents, faire bonne figure, tandis que la flamme s’éteint au-dedans. La vie grise qu’on nous vend a toujours un arrière-goût de cendres. Telle est la cartographie scientifique du zombie advenu, qui réclame notre indulgence et la mise en œuvre d’une stratégie adaptée, des fois que les apparences cesseraient de lui être trompeuses, ce qui lui pend au nez.
La notion « d’extrême centre » est réapparue sur la scène médiatique, le 18 avril 2022 sur « France Culture », lorsqu’Emmanuel Macron, candidat à un nouveau mandat présidentiel, a ainsi désigné son projet politique.
Le but était clairement de se positionner par rapport à ses adversaires en lice en revendiquant et en assumant d’un même élan une place centrale sur l’échiquier politique avec un triple objectif : unir les courants idéologiques en rassemblant les volontés soumises des partis de droite et de gauche modérés dans un vaste programme d’union nationale, rejeter les oppositions politiques dans les marges du spectre électoral vers les affres de l’extrémisme hyperbolisé, donner une assise conceptuelle pragmatique, une consistance politico-médiatique, aux antipodes des idéologies extrémistes, à un mouvement jusqu’alors nébuleux et coupé des besoins réels du pays.
Ce faisant, le président Macron, en connaissance de cause ou par un sens aiguisé de la survie politique, s’inscrivait dans une tradition politique bien française, née avec la Révolution et l’apparition de ceux qu’on appelait à l’époque « les girouettes » et dont l’historien Pierre Serna, inventeur de l’expression « extrême-centre », a retracé la généalogie dans son livre L’extrême centre ou le poison français : 1789-2019, Champ Vallon, 2019.
Or, quelle est cette tradition politique française dont Emmanuel Macron est le parfait représentant ? Quelles en sont les caractéristiques ?
Tout d’abord l’extrême centre est un mouvement de réaction aux troubles civils et aux périodes de crise en général. Il apparaît en France dans le sillage des guerres de religion, de la Fronde ou du discrédit de la monarchie à la suite de la guerre de Sept Ans.
Les soubresauts de la Révolution – du Gouvernement révolutionnaire à la Restauration en passant par le Directoire et l’Empire – voient également l’émergence de ce type de régime modérantiste qui apparaît comme la planche de salut face au chaos social et politique.
D’autre part, la notion d’extrême centre est un oxymore, le rapprochement de deux termes absolument contradictoires qui constitue le pendant théorique de la politique dite pragmatique du « en même temps » macroniste.
De quoi cette notion est-elle le nom ?
Si l’extrémisme désigne en politique l’excès, la démesure, la passion délirante et donc le désordre, le centre a contrario serait l’incarnation de la modération, du juste milieu, de la raison donc de la mesure et de la norme pour ne pas dire de la normalité ; bref de l’ordre.
Par cette auto proclamation, Macron, d’un même geste, disqualifie par avance toute opposition politique désormais considérée comme pathologique, dangereuse, extrémiste et irresponsable, tout en incarnant un juste milieu rassurant, le camp des modérés, de la raison, le gouvernement des experts et techniciens de la politique, neutres et désintéressés, dépourvus de toute idéologie et de toute passion.
Le centre en se posant en nouvel absolu dépassant les clivages partisans devient le dernier rempart face au chaos, une force d’équilibre indépassable et rassurante s’inscrivant dans une continuité historique et une tradition.
Ainsi les élections législatives de 2022 ont laissé apparaître la fracture tripartite du spectacle politique français, écartelé entre d’un côté une gauche et une droite extrêmes et de l’autre une majorité gouvernementale dite modérée.
Cependant comment concilier la néo-philosophie du changement, du mouvement, de la « révolution en marche » pour reprendre le titre programmatique du candidat Macron en 2017, tout en se revendiquant d’un extrême centre synonyme de consensus, de compromis, de statu quo et par suite d’immobilisme politique?
La phrase du Prince de Salina incarné par Burt Lancaster dans le film de Visconti Le Guépard, face à la tourmente de l’histoire en marche en plein Risorgimento italien nous suggère une piste : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».
L’obsession de la réforme, du mouvement, de la marche, du changement, de la révolution disruptive des manières, du langage, des mœurs, de la politique, de l’économie ne serait que le voile illusoire dissimulant, derrière l’agitation de surface, la volonté de ne rien changer, de maintenir le statu quo au profit des intérêts d’une classe dominante, d’une élite.
Dès lors l’extrême centre peut s’entendre non comme le parti du « juste milieu » mais comme celui obéissant à la loi mafieuse du milieu (« La Mafia vient partout au mieux sur le sol de la société moderne. Elle est en croissance aussi rapide que les autres produits du travail par lequel la société du spectaculaire intégré façonne son monde. », Commentaires sur la société du spectacle, Guy Debord) pour sauvegarder ses intérêts de classe, une idéologie, avançant masquée derrière les atours de la raison et de la technocratie dans le seul but dissimulé de museler et même dissuader tout discours contestataire, a fortiori, d’adopter une posture autoritaire au nom de la normalité, de la modération et de la raison dans un scénario politique fragmenté, où la moitié du corps électoral s’abstient désormais de voter, dévoilant ainsi les prémisses, déjà observées de longue date, d’une crise pour le coup radicale de la représentativité démocratique et par conséquent de la légitimité politique qui en découle.
Au cœur de cette défiance populaire à l’égard des élites gouvernantes, s’élargit le fossé toujours plus important entre la légalité et la légitimité, se soldant inévitablement par une domination toujours plus grande exercée par le pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif devenu, au détriment de sa fonction représentative prétendue de l’intérêt commun, la simple chambre d’enregistrement d’une minorité.
On reconnaît l’arbre à ses fruits. Or quels sont-ils ?
On l’a vu, la pente naturelle de l’extrême centre est celle d’une politique modérantiste c’est-à-dire modérée car se proclamant rationnelle et raisonnable, se voulant objective, factuelle mais reposant en réalité sur les seuls principes du libéralisme économique envisagé comme l’alpha et l’oméga de l’existence humaine et de l’organisation sociale – mais paradoxalement menée d’une main de fer par un exécutif autoritaire reposant sur quelques constantes identifiables que nous allons rapidement énumérer.
Tout d’abord l’existence d’une « philosophie » de vie, « le girouettisme », justifiant le ralliement obscène de personnalités de tous bords, spécialisées dans le retournement de veste de haut vol (dans tous les sens du terme).
D’autre part une élite de fonctionnaires, de technocrates, de notables et de politiciens qui constituent l’appareil d’état inamovible, l’état profond du pays, insensible aux bourrasques de l’Histoire, assurant ainsi la transition entre les régimes successifs et garantissant la sauvegarde des intérêts d’une oligarchie.
La bureaucratie et l’administration se substituent alors au politique et le règne de l’expert occulte (« le centre directeur est maintenant devenu occulte », Commentaires sur la société du spectacle, Debord, déjà cités), du manager en quête d’efficacité et de rendement, derrière une apparente neutralité factuelle, masque l’idéologie économique sous-jacente.
Un discours de la modération, de l’ordre, de l’intérêt général, qui donc et en résumé assimile toute opposition à un extrémisme, une déviance ou une pathologie pour la criminaliser au nom du monopole de la vérité politique, économique, historique, médicale…
Ce dernier s’accompagne d’ailleurs d’un contrôle du langage et de la pensée par la langue de bois devenue éléments de langage, le politiquement et le culturellement correct à travers des médias, garants de la parole publique, détenus par quelques milliardaires aux ordres du discours officiel, qu’ils soutiennent et dont ils profitent des largesses.
Un contrôle social des corps, de l’espace et du temps au moyen des technologies du moment ou des procédures institutionnelles (état d’urgence ou d’exception permanent, QR codes, confinements, monnaies numériques…), couplé à une répression policière féroce, violente et disproportionnée contre les contestations sociales et politiques, que l’on justifie par la fabrique d’un ennemi intérieur (le non vacciné hier, l’étranger aujourd’hui et demain) ou extérieur (le terroriste, la Russie, etc…).
Enfin la suprématie du pouvoir exécutif (le gouvernement et l’administration, préfectorale notamment) sur le législatif.
En effet le recours permanent à des « conseils de défense », des « conseils scientifiques », des « conventions citoyennes » et en général aux cabinets de conseils occultes en marge de la vie parlementaire signe véritablement l’opacité de la prise de décision et entérine la rupture entre ladite représentation nationale et ledit peuple.
Certes des lois sont votées mais elles apparaissent de plus en plus dictées par les intérêts privés d’une caste aux ordres de puissants lobbies économiques et financiers plutôt que par ceux de la population.
On notera d’ailleurs que le conflit d’intérêt devient la norme et non l’exception du fait de la porosité entre les sphères de la haute fonction publique et de l’État en général et le secteur privé, où d’anciens fonctionnaires ou politiques occupent des postes clés en échange de leurs réseaux et de leurs carnets d’adresses.
Le recours aux ordonnances pour gouverner, comme lors de la crise covid, les limitations des débats parlementaires par des subterfuges techniques permettant le passage en force des lois au moyen de l’article 49.3 et autres tours d’illusionnisme, comme lors de la « réforme des retraites », passée publiquement en contrebande dans la loi de finance annuelle, alors qu’il s’agit d’une réforme structurelle, le mépris et le dénigrement des corps intermédiaires et de la démocratie sociale, dont on décourage par une répression violente les manifestations publiques, la suppression du recrutement du corps diplomatique par voie de concours au profit de nominations issues du seul fait du prince, etc. ; tout cela est le symptôme à la fois d’une dérive d’un pouvoir drogué à sa propre démesure, grisé et fasciné par l’illusion de sa puissance et, d’autre part, d’une logique de caste dont les décisions, coupées de l’intérêt général du pays réel, ne sont que le reflet des intérêts d’une nouvelle féodalité méprisant une classe de roturiers de plus en plus considérés, de façon décomplexée, moins comme des citoyens que comme des sujets.
L’intérêt de cette notion d’extrême centre est au fond de mettre, certes, en perspective le macronisme au regard du passé, pour en saisir les constantes derrière les aléas de l’Histoire mais aussi, en l’élargissant au monde libéral en général, de comprendre la trame invisible qui traverse celui-ci.
La mondialisation, favorisée par la révolution informatique ayant permis la maîtrise de l’espace-temps et donc conféré le don d’ubiquité aux élites, l’émergence de ladite « intelligence artificielle » ainsi que les recherches médicales laissant aux plus fortunés l’espérance d’une domestication de la mort, enfin l’espoir fou de découvrir de nouvelles sources d’énergies inépuisables, tout cela a conféré aux oligarques une puissance inégalée dans l’histoire, au point de leur donner un sentiment ultime de surpuissance dont les conséquences sont à présent tangibles.
En effet, la puissance, entendue comme la soumission de la réalité à la volonté, donne l’illusion, du fait de la maîtrise technologique rendue possible par l’extrême richesse de quelques-uns dans un monde devenu périphérique, que tout désir non naturel est réalisable.
Nous assistons donc à la naissance d’une caste de demi-dieux, qui, emportés par l’ivresse technologique que leur octroient leurs fortunes colossales, peuvent envisager de distinguer, au sein de la société, les êtres essentiels de ceux non essentiels – pour se passer d’une partie de l’humanité désormais superflue et coûteuse.
Désormais le peuple est et sera de trop, d’abord par morceaux, puis en vrac, puis en totalité. Les volontaires de la servitude ne chanteront donc plus très longtemps les louanges de leur veulerie.
Que l’on songe par exemple, au lendemain de la seconde guerre mondiale, au détournement des résultats des élections au profit de la démocratie chrétienne en Italie ou à l’éviction brutale de Silvio Berlusconi régulièrement élu et remplacé par ce qu’on nomma un gouvernement technique, c’est à dire non élu, dirigé par un ancien banquier d’affaire, Mario Monti, ou au dernier gouvernement technique en place sous la houlette de Mario Draghi, autre banquier d’affaire ; que l’on songe au détournement des résultats du référendum français de 2005, sur l’établissement d’une constitution européenne, par le vote en 2008, par les parlementaires français, du traité de Lisbonne qui entérine la constitution européenne; que l’on songe au renoncement des gouvernements européens, en général, à tout référendum, par méfiance viscérale envers les peuples qu’elle préfère gouverner par circulaires sans jamais en retour rendre de compte ; que l’on songe à Tsipras en Grèce soumis au diktat européen contre la volonté des Grecs qui l’avaient porté au pouvoir; que l’on songe à la répression des « gilets jaunes », que l’on songe aux tirs à balles réelles aux Pays bas pour réprimer les contestations sociales des agriculteurs ; que l’on songe à la gouvernance de la commission européenne aux accents de plus en plus autoritaires, pesant de tout son poids sur la politique de santé des états membres durant la crise covid, tant au niveau des mesures préconisées que de l’opacité entourant par exemple les contrats avec les grands groupes pharmaceutiques, gouvernance à présent érigée en modèle par l’OMS, prémisse d’un biopouvoir assurant son emprise sur les corps ; que l’on songe à la politique étrangère de la commission européenne, qui, se substituant aux états, engage les nations européennes, dans le cadre du conflit ukrainien, dans un bras de fer avec la Russie, et ce, sans le consentement des peuples, ni aucun mandat de leur part, au risque de mettre le doigt dans un engrenage fatal, tant au niveau économique que militaire ; songeons enfin, au moment où les peuples, peu à peu, prennent conscience de l’accélération d’un agenda visant à les museler définitivement et de la lente mais sûre orwellisation du continent européen, songeons enfin, à la mise en place d’un euro et d’une identité numériques dont la fonction sera de tracer les modes de vie et comportements individuels (en plus d’être l’occasion d’un commerce juteux des données numériques auprès des acteurs économiques) mais surtout de sanctionner tout dissident en bloquant le compte bancaire de toute personne s’écartant de la norme instituée : surconsommation de carbone, d’eau, d’énergie, rationnements en tout genre, idées politiques déviantes, injonctions sanitaires.
A ce titre, les grèves des routiers contre la vaccination obligatoire au Canada, dont les acteurs ont vu leurs comptes bancaires bloqués et leur outil de travail confisqué, ont été le laboratoire expérimental de cet extrême centre qui s’emploie à la rééducation économique permanente des peuples.
La prison numérique qui se profile sera le pendant abstrait des camps d’internement mis en place en Australie pour les non vaccinés durant la crise covid.
L’idéologie panoptique (voir sans être vu), idéologie de surveillance totale de l’individu, physique, psychique et langagière, a trouvé les moyens techniques de sa mise en œuvre effective au nom d’un état qui nous veut du bien et qui, pour ce dessein impérieux, prépare la dissolution des dissidents.
L’extrême centre, dont le président Macron est le chantre, peu à peu, prépare le terrain, en France, comme en Europe et plus largement en Occident comme en Orient, à l’avènement d’un fascisme en col blanc, à présent ouvertement assumé et décomplexé, technocratique, où la contrainte sera la norme et la liberté l’exception, un régime fondé sur des appareils juridiques, policiers et médiatiques aux ordres du marché néo libéral et de ses sbires idéologiques, un fascisme, bizarrerie de l’Histoire, sans le peuple, désormais dissous, invisibilisé, sorti des statistiques puisque dans un tel régime, un simple voyant rouge suffira à bloquer un compte pour tenir en laisse et museler tout opposant ou le transformer en un paria social.
Au temps de Franco, comme en Chine aujourd’hui, quiconque n’avait pas sa carte du parti, ne pouvait accéder aux biens de première nécessité ni à aucune activité sociale. L’extrême centre est bel et bien un fascisme qui instaurera, comme mode de gouvernement, la mort sociale des opposants au système, traités désormais comme des déviants à rééduquer. Le saut technologique de la carte d’identité en papier au QR code aura initié ce saut qualitatif vers l’effacement de toute voix discordante.
Le glacis du spectaculaire intégré s’apprête à recouvrir le monde dans la passivité et l’indifférence générales. Ses caractéristiques selon Guy Debord : l’obsession technologique, la soumission totale du politique à l’économique, la fusion du vrai et du faux, l’incitation à vivre dans un présent perpétuel, sans mémoire ni mise en perspective historique, enfin la fascination pour le secret et sa mise en scène : « Le centre directeur est maintenant devenu occulte (…) Le spectacle s’est mélangé à toute réalité, en l’irradiant », Commentaires sur la société du spectacle, déjà cités).
On se posera la question suivante : si l’Europe n’a certes pas inventé la tyrannie et le despotisme, plaies communes et également réparties sur le globe tout au long de l’histoire, comment se fait-il qu’en son sein, soient nés les totalitarismes de toute obédience, de droite, de gauche, du transhumanisme en marche ou de la nouvelle idéologie du Greenwashing (les cimetières du vivant repeints en vert par le capitalisme bon teint) ? Il semble que l’extrême centre soit une synthèse de ces idéologies extrêmes pour lesquelles l’homme et le peuple semblent être toujours de trop.
Car en effet, de quoi l’extrême centre est-il le nom sinon d’un miroir aux alouettes, d’un théâtre d’ombres chinoises masquant l’idéologie autoritaire d’une oligarchie prête à tout pour sauvegarder sa position dominante et ses intérêts. Une nouvelle féodalité impensée émerge sous nos yeux, dont le dieu est l’argent, avec ses gueux et ses serfs, sans chevaliers, ni panache mais avec ses seigneurs, leurs lois et leurs cours d’hommes en gris.