« Ils me prennent pour quelqu’un de bien. C’est parfait. »
Dans le monde intérieur du pourri chaque pensée moisit avant d’avoir rencontré la moindre trace de lumière, les émotions s’y décomposent en intérêts, les désirs en calculs, les paroles en péages. La joie y est mauvaise, et le mauvais y est tristesse.
Il avance dans un univers dont il a de lui-même tout corrompu, jusqu’au jour où il ne lui reste à respirer que les émanations de sa propre décomposition.
Il dit régner parce qu’il additionne les victoires aigries de son moi, son moi moisi pour qui l’autre n’existe que comme proie, ou marchepied, sinon obstacle, ou alibi.
Le pourri ne détruit pas seulement ce qu’il touche. Il transforme surtout son intérieur en dépotoir.
Ce qu’il appelle réussir, quel que soit le domaine, se compte en dignité, honneur, générosité piétinées. Les siennes en tout premier.
Comme il est laid ! Chaque victoire lui fait une grimace.
Et si le but de tout humain est de développer en lui la conscience, la sensibilité à toute forme de vie et d’améliorer son humanité, ceux-là sont devenus pour ainsi dire presque comme une autre espèce : aucun humain à peu près intact ne tiendrait même une heure dans les « pensées », les « plaisirs » et les « espoirs » d’une telle pourriture. L’enfer, c’est leur hôte.
« L’air que vous respirez ne vaut-il pas mieux que vos bavardages ? Les rayons du soleil ne sont-ils pas plus nobles que toutes vos intelligences ? Les sources de la terre et la rosée du matin rafraîchissent vos forêts : le pourriez-vous ? Ah ! vous ne pouvez que détruire, non faire vivre, à moins que l’amour ne le fasse, qui ne vient pas de vous, que vous n’avez pas inventé. Vous vous préoccupez d’échapper au Destin, sans comprendre que votre art puéril ne vous sert de rien ; l’astre là-haut, cependant, tourne insoucieux. Vous avilissez, vous lacérez la patiente Nature partout où elle souffre votre action, mais elle continue à vivre dans sa jeunesse infinie : vous ne pouvez exiler son automne ni son printemps, vous ne pouvez corrompre l’Éther. »
Personne ne pouvait se figurer que nous réussirions l’exploit de transformer le monde en y bannissant l’existence même des saisons, pas même un poète du XVIIIe siècle finissant, aussi clairvoyant fut-il.
En ce temps-là, « on n’avait pas encore vu, par la faute du gouvernement, le ciel s’obscurcir et le beau temps disparaître, et la fausse brume de la pollution couvrir en permanence la circulation mécanique des choses, dans cette vallée de la désolation. Les arbres n’étaient pas morts étouffés ; et les étoiles n’étaient pas éteintes par le progrès de l’aliénation. »
Le monde de la falsification a perdu le dernier voile qui permettait encore à la société marchande de triompher sous sa forme moderne : l’évidence du caractère mortel de la facticité produite en masse par le capitalisme ne peut plus être discutée.
« Lorsque la neige blême embellit la campagne Et que la haute splendeur brille sur la large plaine, Alors, de loin, l’été séduit, et doucement S’approche souvent le printemps tandis que sombre l’heure. »
Épidémie mondiale de désillusionnement aussi bien que de contemplation morbide : mais ce voile qui se lève, c’est aussi et surtout le signe que la barbarie avance maintenant à visage découvert.
Ne reste-t-il donc plus que l’exil comme devenir commun ; le barbelé comme dernier horizon ? Où trouvera-t-on encore une demeure où l’on puisse vivre une vie digne d’être vécue ?
Monde nébuleux où plus rien ne prend racine ; ni liens, ni attachements, ni fruits véritablement comestibles.
Naît-il encore des poètes ? Paroles vouées à se perdre dans les limbes d’une vie révolue : avec l’exil du passage du temps, c’est aussi l’expression d’une forme d’éternité qui s’en est allée.
Le temps mort de la marchandise a infiltré jusqu’aux nappes phréatiques du devenir de la vie sur terre. Il ne pourra en être autrement tant que demeureront les conditions d’acceptation d’un asservissement sans limites.
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Réponse :
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Vous proposez des écouteurs. Nous préférons entendre ce que le vacarme de votre époque cherche à recouvrir. Vous parlez d’innovation ; nous documentons la ruine qu’elle propage sous ses paillettes.
Nous vous remercions donc de votre proposition, que nous rejetons avec la courtoisie d’une époque disparue, et le soupçon d’une lucidité encore vivante.
Lieu : Une arrière-salle silencieuse. Date : Un jour sans importance, dans un siècle qui n’en a plus. Retranscription approximative.
— Nous avons eu tort de croire qu’on pouvait avertir les naufragés. Ils ont acheté des brassards gonflables connectés, ils envoient des selfies depuis le fond. Ils meurent, mais en haute définition.
— Il fallait bien que ça arrive. Tout a été rendu indifférent par l’accélération. On vit dans une sorte de clignotement existentiel, où le monde n’est plus qu’un décor d’écran.
— Il n’y a plus de « vie quotidienne » à détourner : elle a été absorbée par les prothèses comportementales.
— L’homme moderne est un prestataire de services pour sa propre caricature. Il s’entretient, il s’optimise.
— Le consentement n’est plus une question. Il est intégré dans le design. Tout a été conçu pour que la résignation paraisse naturelle.
— Peut-être que le dernier acte de liberté consistera simplement à ne pas participer. Ne pas se joindre au chœur. Laisser une trace blanche, une absence active.
— Ou à écrire entre les lignes du désastre une sorte de manuel de sabotage poétique. Un art de disparaître sans être défaits.
Silence. Le monde continue de clignoter derrière les vitres.