Les Caractères au temps du spectacle intégral


De l’homme en ligne
Il n’est point seul, et n’est avec personne. Une clarté froide éclaire son visage ; il parle sans bouche, écoute sans oreilles ; son cœur n’a plus de lieu.


De l’opinion
On ne pense plus ; on relaie. Ce que l’on tient pour vrai se compte, ce que l’on croit dépend du nombre de simulacres qui en donnent l’apparence.


De la célébrité
Il n’excelle en rien ; il est connu. C’est une qualité nouvelle que d’être vu sans cause. Il s’y applique avec une ardeur qu’on réservait jadis aux armes.


De la vérité
Elle coûtait autrefois la vie ; elle n’expose plus qu’à l’ennui. Le mensonge divertit, et ne trouble personne.


De la parole publique
Ils parlent sans rien dire, et l’on écoute comme s’ils disaient tout. La parole n’a plus de poids, mais se répand.


Des relations
Ils se connaissent sans rencontre, s’aiment sans contact, se quittent sans parole. Ils sont liés sans lien.


Du moi
Il s’écrit, se compose, se chiffre. Ce n’est pas un être, mais une figure offerte.


De l’influenceur
Il n’a rien à dire, et parle sans cesse. Il vend ce qu’il ne possède pas ; et, n’ayant plus rien, il vend sa perte.


De la liberté
Ils croient choisir ; tout est choisi. Le goût leur est donné, le désir assigné, la contestation prévue.


De la critique
On la souffre si elle rapporte, on la loue si elle demeure sans effet.


Du silence
Il devient suspect. Qui ne paraît point disparaît ; qui se tait doit répondre.


De la vedette
Elle ne brille plus ; elle clignote. Sa lumière vient du regard des autres ; elle est vue parce qu’elle est connue, et connue parce qu’elle est vue.


De la fabrication des vedettes
On n’imite plus les dieux ; on imite les figures qu’on expose. On ne les suit pas pour ce qu’elles sont, mais pour la place qu’elles occupent.


De l’admiration
On admire ce qui s’agite.


Du politicien moderne
Il promet sans croire, feint sans estimer, ment en se persuadant. Il gouverne les images.


De son langage
Il parle pour ne rien dire, et pour empêcher le reste d’être dit.


De sa fonction réelle
On l’élit pour qu’il paraisse agir.


Du médiatique
Ce qu’il pense importe peu ; il suffit qu’il parle vite et souvent.


Du débat
On n’y échange plus ; on y occupe. Chacun y tient son rôle ; celui qui s’abstient a perdu.


De la confusion des rôles
Le médiatique raisonne, le comique prophétise.


Du riche d’aujourd’hui
Il montre ce qu’il possède. Il ne se contente pas d’avoir ; il veut être vu ayant.


De sa pauvreté intérieure
Il possède sans goût, commande sans penser, vit entouré et demeure seul.


Du mécène moderne
Il donne pour inscrire son nom. Sa générosité a la forme d’un calcul.


Des hommes d’affaires
Ils veillent aux chiffres. Leur regard suit les courbes ; leur cœur suit les marchés.


De leur morale
Ils parlent d’éthique comme d’un ornement ; il faut qu’elle soit là, et qu’elle ne gêne point.


De leur vision du monde
Tout devient nombre, flux, matière utile. L’homme disparaît dans l’usage qu’on en fait.


Du cadre supérieur
Il n’a ni pouvoir ni loisir ; il a un titre. Il ordonne ce qu’il ne comprend pas.


De son langage
Il ne dit jamais qu’il échoue ; il nomme autrement sa défaite.


De sa vacuité
Il s’agite et le croit nécessaire. Il se presse sans raison.


Des pauvres subjugués
Ils manquent de tout, et désirent ce qui les ruine. On leur donne des images en guise de modèle.


De leur servitude
Ils supportent et approuvent. Ils servent ce qui les défait.


Du peuple du spectacle
Chacun joue sans scène. Tous paraissent, nul n’y est.


De l’oubli de soi
Ils ne savent plus ce qu’ils sont ; ils savent ce qu’ils doivent montrer.


De la fatigue d’exister
Ils se lassent de paraître, et ne savent cesser. Ils nomment vie ce qui les consume.


De l’oubli du réel
Ils ne vivent pas le monde ; ils en habitent l’image.


Annexe : Des caractères disparus.


Du sage
On ne le voit plus. Il parlait peu, et juste.


Du juste
Il suivait sa règle, non la foule.


Du pauvre libre
Il vivait de peu mais ne se vendait pas.


Du discret
Il agissait sans paraître.


De l’homme intérieur
Il pensait, et cela suffisait.