Valeur, marchandise, spectacle et technique ne sont pas quatre ennemis disposés séparément devant nous, comme les chapitres d’un manuel de critique sociale. Ils sont les différents moments d’un même mouvement de dépossession.
La valeur rend les choses comparables, la marchandise donne à cette abstraction sa forme sociale, le spectacle donne à cet ordre son apparence désirable et la technique en étend indéfiniment le domaine.
Le moyen devient condition, la condition devient dépendance, la dépendance devient habitude et l’habitude finit par passer pour la nature des choses.
De l’homme en ligne Il n’est pas seul, et n’est avec personne. Une clarté froide éclaire son visage ; il parle sans bouche, écoute sans oreilles ; son cœur n’a plus de lieu.
De l’opinion On ne pense plus ; on relaie. Ce que l’on tient pour vrai se compte, ce que l’on croit dépend du nombre de simulacres qui en donnent l’apparence.
De la célébrité Il n’excelle en rien ; il est connu. C’est une qualité nouvelle que d’être vu sans cause. Il s’y applique avec une ardeur qu’on réservait jadis aux armes.
De la vérité Elle coûtait autrefois la vie ; elle n’expose plus qu’à l’ennui. Le mensonge divertit, et ne trouble personne.
De la parole publique Ils parlent sans rien dire, et l’on écoute comme s’ils disaient tout. La parole n’a plus de poids, mais se répand.
Des relations Ils se connaissent sans rencontre, s’aiment sans contact, se quittent sans parole. Ils sont liés sans lien.
Du moi Il s’écrit, se compose, se chiffre. Ce n’est pas un être, mais une figure offerte.
De l’influenceur Il n’a rien à dire, et parle sans cesse. Il vend ce qu’il ne possède pas ; et, n’ayant plus rien, il vend sa perte.
De la liberté Ils croient choisir ; tout est choisi. Le goût leur est donné, le désir assigné, la contestation prévue.
De la critique On la souffre si elle rapporte, on la loue si elle demeure sans effet.
Du silence Il devient suspect. Qui ne paraît point disparaît ; qui se tait doit répondre.
De la vedette Elle ne brille plus ; elle clignote. Sa lumière vient du regard des autres ; elle est vue parce qu’elle est connue, et connue parce qu’elle est vue.
De la fabrication des vedettes On n’imite plus les dieux ; on imite les figures qu’on expose. On ne les suit pas pour ce qu’elles sont, mais pour la place qu’elles occupent.
De l’admiration On admire ce qui s’agite.
Du politicien moderne Il promet sans croire, feint sans estimer, ment en se persuadant. Il gouverne les images.
De son langage Il parle pour ne rien dire, et pour empêcher le reste d’être dit.
De sa fonction réelle On l’élit pour qu’il paraisse agir.
Du médiatique Ce qu’il pense importe peu ; il suffit qu’il parle vite et souvent.
Du débat On n’y échange plus ; on y occupe. Chacun y tient son rôle ; celui qui s’abstient a perdu.
De la confusion des rôles Le médiatique raisonne, le comique prophétise.
Du riche d’aujourd’hui Il montre ce qu’il possède. Il ne se contente pas d’avoir ; il veut être vu ayant.
De sa pauvreté intérieure Il possède sans goût, commande sans penser, vit entouré et demeure seul.
Du mécène moderne Il donne pour inscrire son nom. Sa générosité a la forme d’un calcul.
Des hommes d’affaires Ils veillent aux chiffres. Leur regard suit les courbes ; leur cœur suit les marchés.
De leur morale Ils parlent d’éthique comme d’un ornement ; il faut qu’elle soit là, et qu’elle ne gêne point.
De leur vision du monde Tout devient nombre, flux, matière utile. L’homme disparaît dans l’usage qu’on en fait.
Du cadre supérieur Il n’a ni pouvoir ni loisir ; il a un titre. Il ordonne ce qu’il ne comprend pas.
De son langage Il ne dit jamais qu’il échoue ; il nomme autrement sa défaite.
De sa vacuité Il s’agite et le croit nécessaire. Il se presse sans raison.
Des pauvres subjugués Ils manquent de tout, et désirent ce qui les ruine. On leur donne des images en guise de modèle.
De leur servitude Ils supportent et approuvent. Ils servent ce qui les défait.
Du peuple du spectacle Chacun joue sans scène. Tous paraissent, nul n’y est.
De l’oubli de soi Ils ne savent plus ce qu’ils sont ; ils savent ce qu’ils doivent montrer.
De la fatigue d’exister Ils se lassent de paraître, et ne savent cesser. Ils nomment vie ce qui les consume.
De l’oubli du réel Ils ne vivent pas le monde ; ils en habitent l’image.
Annexe : Des caractères disparus.
Du sage On ne le voit plus. Il parlait peu, et juste.
Du juste Il suivait sa règle, non la foule.
Du pauvre libre Il vivait de peu mais ne se vendait pas.
Du discret Il agissait sans paraître.
De l’homme intérieur Il pensait, et cela suffisait.