Le désastre climatique est le produit d’une organisation sociale fondée sur la séparation des individus d’avec les conditions réelles de leur existence et la mise en spectacle permanente de cette séparation. C’est pourquoi le désastre ne peut apparaître qu’en se dédoublant continuellement dans un flux d’images consommables, dont la fonction est de dominer, puis d’absorber, l’expérience directe.
Le poisson fut longtemps associé à une idée de nature abondante et presque inépuisable.
Les mers semblaient échapper aux limites ordinaires de l’exploitation humaine.
Cette illusion a servi de fondement à l’industrialisation massive des océans au XXe siècle.
Le poisson n’est plus principalement un animal sauvage ; il devient une ressource extractive globale administrée par des flottes industrielles, des marchés financiers, des chaînes logistiques planétaires. La pêche industrielle fonctionne selon une logique minière appliquée au vivant.
Les océans sont quadrillés par des navires-usines capables de localiser, capturer, et transformer des quantités gigantesques d’animaux en quelques heures.
Sonars, satellites, filets géants, chalutage profond : la technique moderne réduit les mers à un espace de prélèvement permanent.
Le chalutage constitue l’une des formes les plus destructrices de cette logique. Des filets immenses raclent les fonds marins, détruisant habitats, coraux et écosystèmes entiers afin de maximiser les captures commercialisables.
La mer est traitée comme un sol industriel invisible dont l’usure reste éloignée du regard quotidien.
À cette extraction s’ajoute le gaspillage structurel du système. Une partie considérable des prises est rejetée morte à la mer : espèces non rentables, animaux trop petits, captures accidentelles, mammifères marins, oiseaux, etc.
La rationalité marchande ne conserve que ce qui peut être immédiatement valorisé.
L’aquaculture industrielle, souvent présentée comme une solution à la surpêche, reproduit les mêmes logiques sous une autre forme.
Les poissons y vivent dans des densités extrêmes, enfermés dans des cages marines où l’eau, l’alimentation et les traitements chimiques sont contrôlés en permanence.
Le saumon d’élevage devient ainsi l’équivalent marin du poulet industriel : croissance accélérée, alimentation standardisée, sélection génétique et dépendance aux traitements sanitaires.
Le paradoxe est profond : beaucoup de poissons d’élevage continuent d’être nourris avec des farines issues de poissons « sauvages » : sauvagement pollués. Une partie de la pêche mondiale sert donc à alimenter l’industrie aquacole elle-même.
Le système transforme les océans en chaîne alimentaire industrielle circulaire. Cette industrialisation produit également une uniformisation biologique. Quelques espèces dominent massivement les marchés mondiaux : saumon, thon, cabillaud, crevette…
Des milliers d’autres espèces disparaissent des habitudes alimentaires ou deviennent économiquement marginales.
Comme pour le poulet ou le bœuf, la diversité réelle du vivant est réduite à quelques formats facilement exploitables, transportables et commercialisables.
Le poisson industriel repose aussi sur une infrastructure énergétique gigantesque : carburants des flottes, congélation permanente, transport intercontinental, chaînes frigorifiques continues.
Le produit maritime mondialisé n’a plus aucun rapport avec la pêche au sens traditionnel. Un poisson peut être capturé dans une zone océanique, transformé sur un autre continent, emballé ailleurs puis consommé à des milliers de kilomètres du lieu de capture.
Les conséquences écologiques deviennent systémiques : effondrement de certains stocks halieutiques, destruction des fonds marins, pollution plastique et chimique, déséquilibres trophiques, artificialisation des littoraux, etc.
Mais le spectacle marchand maintient l’image inverse.
Les emballages nous montrent des mers bleues, des ports artisanaux et des petits pêcheurs, alors qu’une part écrasante de la production dépend de groupes industriels mondialisés et de techniques d’extraction intensives.
Le poisson industriel représente une nouvelle étape dans l’histoire de l’exploitation moderne du vivant : l’intégration des océans dans la logique générale d’accumulation, de standardisation et de circulation mondiale des marchandises empoisonnées.
Le poulet fut longtemps un animal de basse-cour. Il est devenu un opérateur central de l’économie mondiale. Sa victoire ne tient ni à son goût ni à quelque préférence spontanée de l’humanité. Elle tient à sa parfaite compatibilité avec l’organisation industrielle contemporaine. Aucune autre viande n’offre une telle combinaison de rendement, de vitesse et de docilité logistique. Le poulet croît vite, mange peu relativement à sa masse finale, se découpe aisément, se congèle sans difficulté, voyage bien et supporte toutes les transformations industrielles. Il peut devenir nugget, filet, poudre protéinée, sandwich, aliment scolaire, ration militaire ou produit promotionnel. Le capitalisme moderne ne lui demande pas d’être un animal ; il lui demande d’être une matière. Ainsi se sont développés les élevages concentrationnaires contemporains. Des dizaines de milliers d’animaux vivent enfermés dans des hangars où la lumière, l’air, le bruit, la nourriture et les rythmes biologiques sont administrés comme des variables techniques. Le vivant y apparaît sous sa forme strictement productive. On ne cherche plus à élever des animaux, mais à produire des unités de chair homogènes dans le temps le plus court possible. Le corps même du poulet témoigne de cette violence économique. Les lignées industrielles ont été sélectionnées jusqu’à la déformation. L’animal grandit plus vite que son squelette, plus vite que son système cardiaque, plus vite parfois que sa capacité à se tenir debout. La souffrance n’est pas ici un accident du système ; elle constitue un coût secondaire intégré dans le calcul général de rentabilité. Cette industrie prétend souvent représenter une solution écologique raisonnable face au bœuf. Mais cette prétendue rationalité repose elle-même sur une gigantesque infrastructure de monocultures, de transports mondiaux et de dépendances agricoles. Le poulet industriel mange du soja venu du Brésil, du maïs standardisé, des protéines importées et des céréales produites par une agriculture chimique intensive. Derrière la viande blanche bon marché se trouvent les terres déforestées, les sols épuisés et les chaînes logistiques planétaires. Le système produit également sa propre fragilité sanitaire. Des milliers d’animaux génétiquement proches, enfermés dans des espaces clos, constituent un terrain idéal pour la circulation rapide des virus et bactéries. Plus le vivant est concentré, plus il devient vulnérable aux épidémies. L’antibiorésistance elle-même apparaît comme un produit direct de cette organisation industrielle du biologique. Mais le phénomène le plus significatif est peut-être ailleurs : dans l’uniformisation mondiale des pratiques alimentaires. Le même poulet frit, les mêmes nuggets, les mêmes sandwichs standardisés se retrouvent désormais dans des villes et des cultures qui n’avaient historiquement presque rien en commun. La mondialisation ne diffuse pas seulement des marchandises ; elle diffuse des habitudes sensorielles identiques. Le goût lui-même devient administré. Le poulet industriel représente alors davantage qu’une viande dominante. Il est l’une des figures accomplies du spectacle marchand contemporain : un vivant réduit à l’état de flux, une créature transformée en produit universel, un organisme intégralement soumis aux impératifs de vitesse, d’homogénéité et de circulation globale.
« Le vieil océan est en lui-même indifférent à la pollution ; mais l’histoire ne l’est pas. Elle ne peut être sauvée que par l’abolition du travail-marchandise. Et jamais la conscience historique n’a eu autant besoin de dominer de toute urgence son monde, car l’ennemi qui est à sa porte n’est plus l’illusion, mais sa mort. » Guy Debord, La planète malade
Qu’est-ce qui mériterait encore d’être dit sur la catastrophe écologique ? Qui, des bidonvilles de Bogota aux confins de la Sibérie, d’un bout à l’autre des terres brûlées du monde marchand n’a pas encore eu vent de cette « affaire », qu’il l’ait expérimentée dans sa chair ou apprise par la presse bourgeoise, elle-même bien navrée de devoir finalement en admettre l’implacable vérité ? Qui peut, en effet, se targuer de n’avoir ni vu ni connu les canicules épouvantables devenues la norme, ou ces vagues saisonnières de morts subites ; ou pire encore, les brasiers véhéments de l’Australie qui emportèrent vie et mort – vivants et carcasses –, et qui promettent de remettre ça à la prochaine occasion ? Est-il donc nécessaire d’épiloguer encore sur ce qui, précisément, ne donnera lieu à quelque épilogue que ce soit ?
Il y a là en effet une vérité tangible que les dirigeants des affaires de ce monde ne peuvent plus dissimuler pour préserver leurs propres intérêts, ni même encore minimiser ; ils ont donc dû apprendre à faire avec.
Le cours des événements, emporté à la vitesse que l’on sait par la productivité déchaînée du capitalisme, a impliqué que la classe dominante adopte une stratégie de crise : elle est maintenant contrainte de composer entre ses propres aspirations (comprendre ses désirs d’expansion économiques sans frein) et celles de ses sujets, ne serait-ce que par crainte de voir la colère populaire déferler et gâter ses projets. La voilà donc sommée d’agir pour la bonne cause, et il nous faut ici admettre avec quelle superbe elle a accompli sa tâche de donner à voir, à grand renfort de sommets, conventions et autres évènements spectaculaires, toute sa factice dévotion dans la grande lutte contre la catastrophe écologique (qu’on pourrait plus justement nommer « destruction massive des écosystèmes par la logique capitaliste et la classe qui lui est dévouée corps et âme »). Reconnaissons-leur au moins ce grand talent et ce pragmatisme dans la gestion de leurs affaires, car ils auront ainsi pu gagner un temps précieux (et donc aussi beaucoup d’argent) dans ce qui est pourtant très sérieusement une course contre la mort scientifiquement attestée. Un tel dévouement avant que ne tombe le masque dégradé de l’histoire ne mérite-t-il pas notre éloge ? Il faut apprendre à connaître ses ennemis, mais aussi à discerner leurs qualités.
Faire diversion ne fut, cela dit, pas la seule tactique employée pour gérer l’insupportable ralentissement de l’économie par la question écologique. On insista également beaucoup, comme il est dorénavant banal de le faire, sur la « responsabilité individuelle » des exploités dans ce grand désastre.
C’est un argument qu’on n’aurait pu imaginer ailleurs que dans une société dont l’une des caractéristiques majeures est la dépossession de ses sujets de tout pouvoir politique effectif. On pourrait aller jusqu’à dire que dans ce monde-ci, la « responsabilité individuelle » croît à mesure que le pouvoir réel des individus s’étiole ; en témoignent ces millions de « sans-emplois » voués à assumer la pleine responsabilité de ne trouver des « emplois » qui n’existent tout bonnement pas. Et voilà donc la grande masse des exploités déclarée responsable de la destruction massive des écosystèmes parce qu’elle ne trie pas bien ses déchets ou parce que les matériaux à bas coût de ce qui lui fait office de logement ne régulent pas bien la chaleur.
Cette dépossession politique n’est bien entendu elle-même pas arrivée par hasard ; elle est inextricablement liée à la situation actuelle et à la catastrophe vers laquelle s’achemine l’humanité entière. Son origine s’incarne dans le rapt et l’accaparement des terres communales par les grands propriétaires terriens, aidés en cela par l’appareil d’État, si ce n’est fomenté conjointement avec celui-ci.
La fin des droits coutumiers qui permettaient un usage raisonné des terres et des ressources naturelles déboucha inéluctablement sur la généralisation de la propriété privée et la mise en concurrence de producteurs privés, puis des logiques inhérentes à ces nouveaux rapports sociaux de propriété : la recherche insatiable de productivité et de profit qui fait des éléments naturels de simples sources de richesse à essorer. C’est donc une transformation radicale des rapports sociaux de propriété, se dévoilant dorénavant comme pur rapport de domination envers la nature, qui a pu donner lieu, en quelques siècles à peine, à une destruction massive et irréfrénable des ressources naturelles de la planète.
Le destin des dominés est lié à plus d’un titre à celui de la nature : dans la société capitaliste, l’un et l’autre sont exploités comme de vulgaires expédients pour le profit de quelques-uns, jusqu’à ce que toute source de vitalité soit définitivement tarie. Ainsi, seule une contre-offensive salutaire des exploités envers leurs oppresseurs semblerait maintenant être en mesure de pouvoir empêcher une autodestruction programmée – en érigeant en premier lieu, une fois ces rapports de propriété historiques abolis, une praxis sociale qui restaurerait un échange plus harmonieux entre les hommes et la nature.
La lutte factice contre la catastrophe écologique s’est en dernier lieu matérialisée dans le travestissement de la production marchande. En effet, ce n’est que lorsque cette lutte de façade put revêtir une forme assimilable par le marché qu’on vit les possesseurs de l’histoire mettre réellement ces questions au centre de leurs décisions politiques (puisque, dès lors, elles n’engageaient plus à un éventuel ralentissement de l’économie). C’est ainsi que de nouveaux marchés verts, tout aussi porteurs de plus-value que les autres, s’ouvraient, à cela près que la production était maintenant dite « responsable » . Ici, rien de véritablement nouveau sous le soleil de plomb du capital : la surproduction de ces « marchandises responsables » nécessitent toujours une extraction effrénée de matières premières (et même un développement aussi élargi que désastreux de l’exploitation des mines de métaux rares ou précieux, notamment pour la production en pleine expansion de véhicules électriques en tout genre ; la grande entreprise de remplacement de la voiture à moteur thermique par des véhicules électriques engageant en ce sens la voie à une délocalisation massive de la pollution de l’air des grandes villes des pays dits démocratiques vers les régions damnées où les mines des siècles passés drainent le sang et les expectorations des esclaves modernes du monde marchand), une quantité astronomique d’énergie pour les produire et les transporter aux quatre coins du monde (les flux de circulation d’un endroit à l’autre ne dépendant que de la rentabilité économique finale ainsi que des frais de transport ; ainsi de ces matières premières qui sont envoyés d’un bout à l’autre de la planète à bord de gigantesques porte-conteneurs pour subir un processus de transformation du fait d’une main-d’œuvre plus exploitable, pour repartir dans une autre région, si ce n’est dans la région initiale, car la demande en consommation y est élevée, et enfin, de l’amoncellement sans fin de déchets dans les régions asservies aux pays capitalistes avancés (on notera à ce sujet que les dispositifs électroniques intégrées à presque toutes les marchandises dites responsables aujourd’hui n’ont jamais été aussi complexes à recycler du fait de leur composition riche en métaux rares).
Ce fut là aussi, comme on pouvait le prédire, l’occasion de spéculer davantage sur certaines matières premières vitales dont on sait qu’elles finiront inévitablement par manquer, à commencer par l’eau (le cours de la bourse sur celles-ci devenant en ce sens un indicateur tout aussi significatif que n’importe quelle étude scientifique sur l’imminence de la prochaine extinction de masse). Les possibilités de tirer avantage de cet effondrement généralisé sont multiples et on sait qu’en ce domaine, la source de créativité du capital ne sera jamais tarie. La fonte des glaciers ouvre l’accès à de nouvelles régions pétrolifères ; la chute des forêts primaires engage la marchandisation des dernières zones respirables ; la reddition complète de la Grande Barrière de corail signe la victoire irrévocable du dernier empire aux pieds dans l’eau.
L’économie marchande, une fois de plus, dévoile avec quel brio elle parvient à capter et à s’approprier le devenir de l’humanité. Il n’est en effet plus un domaine qui échappe encore à son emprise : de la possibilité de trouver un lieu habitable à celle de se procurer des denrées saines. On comprend également pourquoi, alors que pendant des décennies elles ont pu fournir à leurs « consommateurs » des produits empoisonnés et bourrés d’agents artificiels, certaines entreprises décident soudainement, mais en vain, de produire des marchandises proclamées aussi respectueuses du « consommateur » que de l’environnement. Chaque nouveau changement dans les conditions de production implique que le mensonge originel de l’aliénation marchande soit remis au goût du jour (ou dit autrement, qu’un pieux mensonge en chasse un autre).
Dans la marine de guerre, une situation sans issue veut que l’on saborde soi-même son navire plutôt que de le livrer à l’ennemi.
Chez les pirates, il n’était pas rare que l’on coule ses propres prises une fois la cargaison pillée : navire marchand ou vaisseau impérial. Nous devrions peut-être nous interroger, étant donné que notre propre survie est maintenant engagée, sur la nécessité de nous inspirer de pratiques semblables, et de nous mettre ainsi à sillonner les mers noirâtres du monde marchand en vue de prendre les décisions vitales que nos bons « capitaines » n’arrivent pas à s’imposer à eux-mêmes (ou, pourquoi pas, de nous atteler à offrir une existence historique au mythe des naufrageurs).
Dans cette incertaine guerre asymétrique contre les plus vils éléments de notre société, on lève le pavillon noir en arrachant à l’injustice ses oripeaux. Pourtant, ce n’est que lorsque la conscience collective aura atteint sa pleine maturité – qui ne peut advenir que dans la lutte effective face à ses oppresseurs – que nous échapperons au sort que nous réserve l’Histoire, en la soumettant enfin à notre propre jugement : en renversant le cours d’une bataille aux forces en gestation. Il n’y a de véritable issue vers un avenir viable que dans la reconquête des biens communs et dans le renouement avec l’exercice horizontal de la démocratie directe. Sans dépassement du mode de production capitaliste, si cher à la classe dominante, aucune promesse de quelque nature que ce soit ne pourra être tenue.
De l’homme en ligne Il n’est pas seul, et n’est avec personne. Une clarté froide éclaire son visage ; il parle sans bouche, écoute sans oreilles ; son cœur n’a plus de lieu.
De l’opinion On ne pense plus ; on relaie. Ce que l’on tient pour vrai se compte, ce que l’on croit dépend du nombre de simulacres qui en donnent l’apparence.
De la célébrité Il n’excelle en rien ; il est connu. C’est une qualité nouvelle que d’être vu sans cause. Il s’y applique avec une ardeur qu’on réservait jadis aux armes.
De la vérité Elle coûtait autrefois la vie ; elle n’expose plus qu’à l’ennui. Le mensonge divertit, et ne trouble personne.
De la parole publique Ils parlent sans rien dire, et l’on écoute comme s’ils disaient tout. La parole n’a plus de poids, mais se répand.
Des relations Ils se connaissent sans rencontre, s’aiment sans contact, se quittent sans parole. Ils sont liés sans lien.
Du moi Il s’écrit, se compose, se chiffre. Ce n’est pas un être, mais une figure offerte.
De l’influenceur Il n’a rien à dire, et parle sans cesse. Il vend ce qu’il ne possède pas ; et, n’ayant plus rien, il vend sa perte.
De la liberté Ils croient choisir ; tout est choisi. Le goût leur est donné, le désir assigné, la contestation prévue.
De la critique On la souffre si elle rapporte, on la loue si elle demeure sans effet.
Du silence Il devient suspect. Qui ne paraît point disparaît ; qui se tait doit répondre.
De la vedette Elle ne brille plus ; elle clignote. Sa lumière vient du regard des autres ; elle est vue parce qu’elle est connue, et connue parce qu’elle est vue.
De la fabrication des vedettes On n’imite plus les dieux ; on imite les figures qu’on expose. On ne les suit pas pour ce qu’elles sont, mais pour la place qu’elles occupent.
De l’admiration On admire ce qui s’agite.
Du politicien moderne Il promet sans croire, feint sans estimer, ment en se persuadant. Il gouverne les images.
De son langage Il parle pour ne rien dire, et pour empêcher le reste d’être dit.
De sa fonction réelle On l’élit pour qu’il paraisse agir.
Du médiatique Ce qu’il pense importe peu ; il suffit qu’il parle vite et souvent.
Du débat On n’y échange plus ; on y occupe. Chacun y tient son rôle ; celui qui s’abstient a perdu.
De la confusion des rôles Le médiatique raisonne, le comique prophétise.
Du riche d’aujourd’hui Il montre ce qu’il possède. Il ne se contente pas d’avoir ; il veut être vu ayant.
De sa pauvreté intérieure Il possède sans goût, commande sans penser, vit entouré et demeure seul.
Du mécène moderne Il donne pour inscrire son nom. Sa générosité a la forme d’un calcul.
Des hommes d’affaires Ils veillent aux chiffres. Leur regard suit les courbes ; leur cœur suit les marchés.
De leur morale Ils parlent d’éthique comme d’un ornement ; il faut qu’elle soit là, et qu’elle ne gêne point.
De leur vision du monde Tout devient nombre, flux, matière utile. L’homme disparaît dans l’usage qu’on en fait.
Du cadre supérieur Il n’a ni pouvoir ni loisir ; il a un titre. Il ordonne ce qu’il ne comprend pas.
De son langage Il ne dit jamais qu’il échoue ; il nomme autrement sa défaite.
De sa vacuité Il s’agite et le croit nécessaire. Il se presse sans raison.
Des pauvres subjugués Ils manquent de tout, et désirent ce qui les ruine. On leur donne des images en guise de modèle.
De leur servitude Ils supportent et approuvent. Ils servent ce qui les défait.
Du peuple du spectacle Chacun joue sans scène. Tous paraissent, nul n’y est.
De l’oubli de soi Ils ne savent plus ce qu’ils sont ; ils savent ce qu’ils doivent montrer.
De la fatigue d’exister Ils se lassent de paraître, et ne savent cesser. Ils nomment vie ce qui les consume.
De l’oubli du réel Ils ne vivent pas le monde ; ils en habitent l’image.
Annexe : Des caractères disparus.
Du sage On ne le voit plus. Il parlait peu, et juste.
Du juste Il suivait sa règle, non la foule.
Du pauvre libre Il vivait de peu mais ne se vendait pas.
Du discret Il agissait sans paraître.
De l’homme intérieur Il pensait, et cela suffisait.
Certaines actions restaient rares parce qu’elles engageaient trop. Assassinats de responsables, opérations profondes en territoire adverse, frappes visant les centres de décision. Elles existaient, mais leur emploi franchissait un seuil et apparaissait comme un geste exceptionnel, susceptible d’entraîner une escalade difficile à maîtriser. Ces actions cessent d’apparaître comme des franchissements. Ce qui relevait de l’exception entre progressivement dans le répertoire ordinaire des opérations. Les seuils qui organisaient autrefois la distinction entre guerre ouverte et affrontement limité tendent à s’effacer.
Cet effacement tend à se généraliser.
La guerre cesse d’être un moment : elle devient un milieu.
Gaza est hors du spectacle. La catastrophe n’y a ni début ni fin, elle continue. La vie persiste comme ruine. Le monde détourne le regard. Il n’y a plus rien de consommable.
Il faudra un jour regarder sans détour ce qui se produit encore et encore dans cette bande de terre minuscule où plus de deux millions d’êtres humains continuent de vivre sous un régime d’existence qui ne ressemble ni à la paix ni à la guerre, mais à une suspension prolongée, comme si le temps avait été brisé, pour devenir une stagnation violente, où la destruction se présente comme un état permanent.
Ce qui s’est abattu sur Gaza depuis octobre 2023 n’a pas été une bataille circonscrite mais une transformation progressive du territoire en ruine, où la majorité des bâtiments ont été détruits ou endommagés, où presque toutes les écoles ont été frappées, où la plupart des hôpitaux ont cessé de fonctionner normalement, où les routes, les réseaux d’eau et d’électricité, les terres agricoles ont été disloqués, produisant une situation où l’habitat, le soin, l’apprentissage et la subsistance ont été simultanément rendus précaires, voire impossibles, et où la reconstruction n’est pas un projet mais une hypothèse repoussée à un futur indéterminé, dépendant de conditions qui n’existent pas.
Pendant que les bombardements ont cessé d’occuper le centre de l’attention mondiale, tandis que le flux médiatique se déplaçait vers ses scènes habituelles, la population est restée au milieu des ruines, du froid, des maladies, des tragédies, dans un paysage saturé de décombres toxiques, de munitions non explosées, de sols contaminés, d’eau impropre, d’air pollué par décision humaine.
Dans ce territoire réduit à l’état de laboratoire de la destruction moderne, à toutes fins utiles, des dizaines de milliers de morts se sont accumulés, comme une stratification de corps et de destins interrompus, dont le nombre réel ne sera jamais connu avec certitude, mais dont l’ordre de grandeur suffit à mesurer l’ampleur d’un désastre humain qui dépasse largement les bilans officiels, tandis que des dizaines de milliers d’enfants ont été tués ou mutilés, tandis que des milliers de femmes ont disparu sous les bombes ou les décombres, tandis que des centaines de journalistes et des milliers de soignants ont été frappés, car témoigner et soigner étaient devenus des activités mortelles.
Mais ce qui se joue désormais dépasse encore la question des morts immédiats, car la destruction matérielle s’est doublée d’une destruction du futur, là où des générations grandissent dans un environnement où la continuité du savoir, du soin, du travail et de la transmission est rompue, quand la vie quotidienne se réduit à une gestion permanente de l’urgence, de la faim, du froid, de la maladie, de l’incertitude, tandis que l’espace public disparaît, la mémoire se fragmente, la projection dans l’avenir devient impossible.
On peut chercher dans l’histoire des équivalents, évoquer les sièges, les bombardements, les villes rasées, mais jamais une telle configuration où une population dense, enfermée dans un territoire fermé, a été soumise sur une durée aussi longue à la combinaison simultanée de la destruction matérielle méthodique, de l’effondrement sanitaire, de la privation alimentaire forcée, de la contamination écologique radicale et de l’impossibilité d’échapper au champ de destruction.
Gaza apparaît comme une expérience historique extrême, où une société entière est maintenue dans un état de survie prolongée sous le regard intermittent du monde.
Et ce qui rend cette situation plus atroce encore que la violence elle-même, c’est la manière dont elle s’est progressivement normalisée, dont la catastrophe a cessé d’être un choc pour devenir un arrière-plan, dont la destruction a cessé d’être un scandale pour devenir un fait durable, dont la souffrance a cessé d’être un événement pour devenir une condition, tandis que l’attention mondiale se fatigue, se disperse, se reconfigure, laissant derrière elle une population qui continue de vivre dans une forme de catastrophe sans fin,où la vie s’associe à ses ruines, destinée à figurer l’état normal du monde, quand la haine aura bien déferlé.