Du cours de la catastrophe.

« Le vieil océan est en lui-même indifférent à la pollution ; mais l’histoire ne l’est pas. Elle ne peut être sauvée que par l’abolition du travail-marchandise. Et jamais la conscience historique n’a eu autant besoin de dominer de toute urgence son monde, car l’ennemi qui est à sa porte n’est plus l’illusion, mais sa mort. »
Guy Debord, La planète malade


Qu’est-ce qui mériterait encore d’être dit sur la catastrophe écologique ? Qui, des bidonvilles de Bogota aux confins de la Sibérie, d’un bout à l’autre des terres brûlées du monde marchand n’a pas encore eu vent de cette « affaire », qu’il l’ait expérimentée dans sa chair ou apprise par la presse bourgeoise, elle-même bien navrée de devoir finalement en admettre l’implacable vérité ? Qui peut, en effet, se targuer de n’avoir ni vu ni connu les canicules épouvantables devenues la norme, ou ces vagues saisonnières de morts subites ; ou pire encore, les brasiers véhéments de l’Australie qui emportèrent vie et mort – vivants et carcasses –, et qui promettent de remettre ça à la prochaine occasion ? Est-il donc nécessaire d’épiloguer encore sur ce qui, précisément, ne donnera lieu à quelque épilogue que ce soit ?

Il y a là en effet une vérité tangible que les dirigeants des affaires de ce monde ne peuvent plus dissimuler pour préserver leurs propres intérêts, ni même encore minimiser ; ils ont donc dû apprendre à faire avec.

Le cours des événements, emporté à la vitesse que l’on sait par la productivité déchaînée du capitalisme, a impliqué que la classe dominante adopte une stratégie de crise : elle est maintenant contrainte de composer entre ses propres aspirations (comprendre ses désirs d’expansion économiques sans frein) et celles de ses sujets, ne serait-ce que par crainte de voir la colère populaire déferler et gâter ses projets.
La voilà donc sommée d’agir pour la bonne cause, et il nous faut ici admettre avec quelle superbe elle a accompli sa tâche de donner à voir, à grand renfort de sommets, conventions et autres évènements spectaculaires, toute sa factice dévotion dans la grande lutte contre la catastrophe écologique (qu’on pourrait plus justement nommer « destruction massive des écosystèmes par la logique capitaliste et la classe qui lui est dévouée corps et âme »). Reconnaissons-leur au moins ce grand talent et ce pragmatisme dans la gestion de leurs affaires, car ils auront ainsi pu gagner un temps précieux (et donc aussi beaucoup d’argent) dans ce qui est pourtant très sérieusement une course contre la mort scientifiquement attestée. Un tel dévouement avant que ne tombe le masque dégradé de l’histoire ne mérite-t-il pas notre éloge ? Il faut apprendre à connaître ses ennemis, mais aussi à discerner leurs qualités.

Faire diversion ne fut, cela dit, pas la seule tactique employée pour gérer l’insupportable ralentissement de l’économie par la question écologique. On insista également beaucoup, comme il est dorénavant banal de le faire, sur la « responsabilité individuelle » des exploités dans ce grand désastre.

C’est un argument qu’on n’aurait pu imaginer ailleurs que dans une société dont l’une des caractéristiques majeures est la dépossession de ses sujets de tout pouvoir politique effectif. On pourrait aller jusqu’à dire que dans ce monde-ci, la « responsabilité individuelle » croît à mesure que le pouvoir réel des individus s’étiole ; en témoignent ces millions de « sans-emplois » voués à assumer la pleine responsabilité de ne trouver des « emplois » qui n’existent tout bonnement pas. Et voilà donc la grande masse des exploités déclarée responsable de la destruction massive des écosystèmes parce qu’elle ne trie pas bien ses déchets ou parce que les matériaux à bas coût de ce qui lui fait office de logement ne régulent pas bien la chaleur.

Cette dépossession politique n’est bien entendu elle-même pas arrivée par hasard ; elle est inextricablement liée à la situation actuelle et à la catastrophe vers laquelle s’achemine l’humanité entière. Son origine s’incarne dans le rapt et l’accaparement des terres communales par les grands propriétaires terriens, aidés en cela par l’appareil d’État, si ce n’est fomenté conjointement avec celui-ci.

La fin des droits coutumiers qui permettaient un usage raisonné des terres et des ressources naturelles déboucha inéluctablement sur la généralisation de la propriété privée et la mise en concurrence de producteurs privés, puis des logiques inhérentes à ces nouveaux rapports sociaux de propriété : la recherche insatiable de productivité et de profit qui fait des éléments naturels de simples sources de richesse à essorer. C’est donc une transformation radicale des rapports sociaux de propriété, se dévoilant dorénavant comme pur rapport de domination envers la nature, qui a pu donner lieu, en quelques siècles à peine, à une destruction massive et irréfrénable des ressources naturelles de la planète.


Le destin des dominés est lié à plus d’un titre à celui de la nature : dans la société capitaliste, l’un et l’autre sont exploités comme de vulgaires expédients pour le profit de quelques-uns, jusqu’à ce que toute source de vitalité soit définitivement tarie. Ainsi, seule une contre-offensive salutaire des exploités envers leurs oppresseurs semblerait maintenant être en mesure de pouvoir empêcher une autodestruction programmée – en érigeant en premier lieu, une fois ces rapports de propriété historiques abolis, une praxis sociale qui restaurerait un échange plus harmonieux entre les hommes et la nature.

La lutte factice contre la catastrophe écologique s’est en dernier lieu matérialisée dans le travestissement de la production marchande. En effet, ce n’est que lorsque cette lutte de façade put revêtir une forme assimilable par le marché qu’on vit les possesseurs de l’histoire mettre réellement ces questions au centre de leurs décisions politiques (puisque, dès lors, elles n’engageaient plus à un éventuel ralentissement de l’économie). C’est ainsi que de nouveaux marchés verts, tout aussi porteurs de plus-value que les autres, s’ouvraient, à cela près que la production était maintenant dite « responsable » .
Ici, rien de véritablement nouveau sous le soleil de plomb du capital : la surproduction de ces « marchandises responsables » nécessitent toujours une extraction effrénée de matières premières (et même un développement aussi élargi que désastreux de l’exploitation des mines de métaux rares ou précieux, notamment pour la production en pleine expansion de véhicules électriques en tout genre ; la grande entreprise de remplacement de la voiture à moteur thermique par des véhicules électriques engageant en ce sens la voie à une délocalisation massive de la pollution de l’air des grandes villes des pays dits démocratiques vers les régions damnées où les mines des siècles passés drainent le sang et les expectorations des esclaves modernes du monde marchand), une quantité astronomique d’énergie pour les produire et les transporter aux quatre coins du monde (les flux de circulation d’un endroit à l’autre ne dépendant que de la rentabilité économique finale ainsi que des frais de transport ; ainsi de ces matières premières qui sont envoyés d’un bout à l’autre de la planète à bord de gigantesques porte-conteneurs pour subir un processus de transformation du fait d’une main-d’œuvre plus exploitable, pour repartir dans une autre région, si ce n’est dans la région initiale, car la demande en consommation y est élevée, et enfin, de l’amoncellement sans fin de déchets dans les régions asservies aux pays capitalistes avancés (on notera à ce sujet que les dispositifs électroniques intégrées à presque toutes les marchandises dites responsables aujourd’hui n’ont jamais été aussi complexes à recycler du fait de leur composition riche en métaux rares).

Ce fut là aussi, comme on pouvait le prédire, l’occasion de spéculer davantage sur certaines matières premières vitales dont on sait qu’elles finiront inévitablement par manquer, à commencer par l’eau (le cours de la bourse sur celles-ci devenant en ce sens un indicateur tout aussi significatif que n’importe quelle étude scientifique sur l’imminence de la prochaine extinction de masse).
Les possibilités de tirer avantage de cet effondrement généralisé sont multiples et on sait qu’en ce domaine, la source de créativité du capital ne sera jamais tarie. La fonte des glaciers ouvre l’accès à de nouvelles régions pétrolifères ; la chute des forêts primaires engage la marchandisation des dernières zones respirables ; la reddition complète de la Grande Barrière de corail signe la victoire irrévocable du dernier empire aux pieds dans l’eau.

L’économie marchande, une fois de plus, dévoile avec quel brio elle parvient à capter et à s’approprier le devenir de l’humanité. Il n’est en effet plus un domaine qui échappe encore à son emprise : de la possibilité de trouver un lieu habitable à celle de se procurer des denrées saines.
On comprend également pourquoi, alors que pendant des décennies elles ont pu fournir à leurs « consommateurs » des produits empoisonnés et bourrés d’agents artificiels, certaines entreprises décident soudainement, mais en vain, de produire des marchandises proclamées aussi respectueuses du « consommateur » que de l’environnement. Chaque nouveau changement dans les conditions de production implique que le mensonge originel de l’aliénation marchande soit remis au goût du jour (ou dit autrement, qu’un pieux mensonge en chasse un autre).

Dans la marine de guerre, une situation sans issue veut que l’on saborde soi-même son navire plutôt que de le livrer à l’ennemi.

Chez les pirates, il n’était pas rare que l’on coule ses propres prises une fois la cargaison pillée : navire marchand ou vaisseau impérial. Nous devrions peut-être nous interroger, étant donné que notre propre survie est maintenant engagée, sur la nécessité de nous inspirer de pratiques semblables, et de nous mettre ainsi à sillonner les mers noirâtres du monde marchand en vue de prendre les décisions vitales que nos bons « capitaines » n’arrivent pas à s’imposer à eux-mêmes (ou, pourquoi pas, de nous atteler à offrir une existence historique au mythe des naufrageurs).

Dans cette incertaine guerre asymétrique contre les plus vils éléments de notre société, on lève le pavillon noir en arrachant à l’injustice ses oripeaux. Pourtant, ce n’est que lorsque la conscience collective aura atteint sa pleine maturité – qui ne peut advenir que dans la lutte effective face à ses oppresseurs – que nous échapperons au sort que nous réserve l’Histoire, en la soumettant enfin à notre propre jugement : en renversant le cours d’une bataille aux forces en gestation.
Il n’y a de véritable issue vers un avenir viable que dans la reconquête des biens communs et dans le renouement avec l’exercice horizontal de la démocratie directe. Sans dépassement du mode de production capitaliste, si cher à la classe dominante tant il lui assure le pouvoir qui est le sien, aucune promesse de quelque nature que ce soit ne pourra être tenue.