Amis de l’ombre, exténués, creusés, amis d’un soir, d’une minute, d’une nuit, amis d’un bord de chemin, d’un rebord de table, d’un long silence, d’une longue attente, d’une éternelle anxiété.
A vous qui, dans la tempête, au milieu du vacarme, dans la tourmente et la solitude, dans d’autres accidents et d’autres épreuves, vous qui trouvez encore la force de sourire et le courage d’aimer.
Amis, amants, frères d’arme et frères d’histoires, hommes, femmes, enfants, sourds aux injonctions, de vos poches vides et de vos yeux cernés, amis, témoins d’un monde écrasé, écrasant et vacillant, témoins du désert aride et de la porte ouverte sur le dieu argent et sa garde technocratique.
La porte était fermée, dans un autre monde, un autre jour, il n’y avait pas de monde super pratique-technique, il n’y avait pas de monde savant, de monde-monde tournant autour d’une lumière aveuglante, d’une lumière vide de lumière, de vie, néon crachant une épaisse couche d’images à réutiliser infiniment.
Amis, dans vos terribles retranchements et votre soif démente d’aimer, vous qui restez longtemps après sur le seuil des souvenirs, vous qui ne pouvez pas entrer par la porte du nouveau monde, vous qui, surpris par la cadence, violentés par la surface creuse du monde savant sans savoir, du monde tournant sans boussole, vous qui êtes sortis du jeu en pleine course.
Amis, nous n’avons pas vu venir le monstre, et le voilà partout chez lui, dans nos mains et sur nos bouches, il perfore notre quotidien, il creuse des galeries partout, il chemine comme un chien qui renifle sans cesse le même endroit, il ne pense pas, il n’aime pas, il est une présence qui gomme la présence, un poids sur le poids du monde, une bête sans tête, un reflet du reflet de la vie, un miroir du miroir du miroir du miroir.
La porte est ouverte sur le grand spectacle de nos vies, le spectaculaire, tentaculaire, devenu maître -esclave, il est un chien du vide qui dicte la vie aux vivants, il est la mort qui dicte la vie aux vivants, et bêtement flattés nous acceptons sa toute puissance qui ne nous donne rien et nous prend tout.

Amis, laissons passer la tempête, baissons la tête, laissons courir le chien furieux, fermons les yeux, le spectacle mondial, mondialisé de l’information va s’arrêter, le spectacle des morts, le spectacle des morts vivants doubles qui veulent leur petite place dans la toile, les doublures mortes vivantes obsolètes, qui demandent un nouveau programme, une nouvelle fonction, un peu de carburant à dépenser, un peu de vide à évider, un peu de matière à matérialiser.
Il faut rentrer à la maison maintenant, il faut se laver du monde-monde super puissant, électronique et robotique qui entame sa traversée sanglante, qui saccage nos espoirs et nos rêves en un immense brasier.
Laissons passer le temps, dos courbés, nous sommes habitués, laissons couler la haine, et les reflets des reflets se juger entre eux pour enfin s’annuler.
Bruit sec d’os, de feu, de foudre.