
Étiquette : société du spectacle
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Nous voilà maintenant au milieu du monde-monde, le rideau est levé.
Les comédiens jouent leurs rôles assignés dans une sorte de trans hallucinée.
Le super-héros avance, l’anus serré, consentant d’avance aux propositions douteuses, aux amitiés de paille, aux amours désincarnés.
C’est qu’il a peur au fond, marchant avec sa peur pour seule compagne, il baisse la tête souvent, se plie et se replie, jeu de loi sans cœur, se protège comme il peut, essuyant d’un revers de main les blessures narcissiques.
Nous voilà donc au centre du monde-monde, sur la place publique de la délation.
Ici, la souffrance est vécue comme une atrocité, parce-qu’il faut être heureux et épanouis dans le monde-monde. Ici, le surgissement d’une vérité ou d’une quelconque singularité est banni, tout comme, dans un même mouvement, une joie qui serait authentique.
Quel visage peut-on montrer alors, quel aspect neutre de notre personnalité atomisée.
Le super-héros consent, c’est sa survie, même si son consentement prend le masque du refus.
La foire du mensonge s’annonce rentable, tout se vend dirait-on, et mes pieds saignent, mon ami, mon amant, et mon âme saigne aussi.
La foire est une foire d’empoigne, d’où surgissent les monstres d’antan.
As-tu vu, mon ami, mon amant, la lame de fond écorcher ce qu’il nous reste d’espoir, de sensibilité, de fragilité ?
Nous sommes le centre du spectacle, et nous jouons tant bien que mal un rôle ou un autre, car tout change ici, tout se perd ou se gagne, dans une mécanique glaçante et une occupation du temps qui touche à l’hystérie.
Sois léger et tais-toi, ainsi les héros du jour opèrent.
Légers comme une image, légers comme un parfum.
Légers comme une image, légers comme le vide, légers comme le rien, légers et allégés.De cette légèreté sans colonne vertébrale et de cet envol sans ailes, la dispersion se fait norme, se fait règne, la séparation et le déni poussent les uns et les autres dans un labyrinthe de renoncements.
Ainsi nous évoluons, automates dévoués, vers l’impossibilité de notre complétude, dans des formes de vies épuisées, abîmées, souillées.

Photo de Sebastiaan Stam -
Amis de l’ombre, exténués, creusés, amis d’un soir, d’une minute, d’une nuit, amis d’un bord de chemin, d’un rebord de table, d’un long silence, d’une longue attente, d’une éternelle anxiété.
A vous qui, dans la tempête, au milieu du vacarme, dans la tourmente et la solitude, dans d’autres accidents et d’autres épreuves, vous qui trouvez encore la force de sourire et le courage d’aimer.
Amis, amants, frères d’arme et frères d’histoires, hommes, femmes, enfants, sourds aux injonctions, de vos poches vides et de vos yeux cernés, amis, témoins d’un monde écrasé, écrasant et vacillant, témoins du désert aride et de la porte ouverte sur le dieu argent et sa garde technocratique.
La porte était fermée, dans un autre monde, un autre jour, il n’y avait pas de monde super pratique-technique, il n’y avait pas de monde savant, de monde-monde tournant autour d’une lumière aveuglante, d’une lumière vide de lumière, de vie, néon crachant une épaisse couche d’images à réutiliser infiniment.
Amis, dans vos terribles retranchements et votre soif démente d’aimer, vous qui restez longtemps après sur le seuil des souvenirs, vous qui ne pouvez pas entrer par la porte du nouveau monde, vous qui, surpris par la cadence, violentés par la surface creuse du monde savant sans savoir, du monde tournant sans boussole, vous qui êtes sortis du jeu en pleine course.
Amis, nous n’avons pas vu venir le monstre, et le voilà partout chez lui, dans nos mains et sur nos bouches, il perfore notre quotidien, il creuse des galeries partout, il chemine comme un chien qui renifle sans cesse le même endroit, il ne pense pas, il n’aime pas, il est une présence qui gomme la présence, un poids sur le poids du monde, une bête sans tête, un reflet du reflet de la vie, un miroir du miroir du miroir du miroir.
La porte est ouverte sur le grand spectacle de nos vies, le spectaculaire, tentaculaire, devenu maître -esclave, il est un chien du vide qui dicte la vie aux vivants, il est la mort qui dicte la vie aux vivants, et bêtement flattés nous acceptons sa toute puissance qui ne nous donne rien et nous prend tout.

Amis, laissons passer la tempête, baissons la tête, laissons courir le chien furieux, fermons les yeux, le spectacle mondial, mondialisé de l’information va s’arrêter, le spectacle des morts, le spectacle des morts vivants doubles qui veulent leur petite place dans la toile, les doublures mortes vivantes obsolètes, qui demandent un nouveau programme, une nouvelle fonction, un peu de carburant à dépenser, un peu de vide à évider, un peu de matière à matérialiser.
Il faut rentrer à la maison maintenant, il faut se laver du monde-monde super puissant, électronique et robotique qui entame sa traversée sanglante, qui saccage nos espoirs et nos rêves en un immense brasier.
Laissons passer le temps, dos courbés, nous sommes habitués, laissons couler la haine, et les reflets des reflets se juger entre eux pour enfin s’annuler.
Bruit sec d’os, de feu, de foudre.
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Comme indiqué. -

L’obsolescence de l’homme, de Günther Anders, scandaleusement « ignorée » en France pendant plus de 50 ans, demeure en 2024 une œuvre encore largement méconnue, sans que l’on puisse savoir s’il s’agit d’un silence intéressé ou de l’un des effets de l’ablation universelle de l’attention, dont ce texte nous livre l’accablant diagnostic.
Anders mène une enquête sur l’état de l’humanité face aux forces proprement impensables qu’elle a déchaînées. L’hubris technologique a produit la bombe atomique, dont l’auteur note que les conséquences, littéralement, dépassent l’entendement.
Mais ce qu’il nous décrit est pire : à savoir que cette démesure industriellement suréquipée est elle-même une nouvelle sorte de bombe, et même la bombe ultime, capable d’exploser l’humanité tout en conservant ses apparences :
« L’effacement, l’abaissement de l’homme en tant qu’homme réussissent d’autant mieux qu’ils continuent à garantir en apparence la liberté de la personne et les droits de l’individu. Chacun subit séparément le procédé du « conditioning », qui fonctionne tout aussi bien dans les cages où sont désormais confinés les individus, malgré leur solitude, malgré leurs millions de solitudes. Puisque ce traitement se fait passer pour « fun » ; puisqu’il dissimule à sa victime le sacrifice qu’il exige d’elle ; puisqu’il lui laisse l’illusion d’une vie privée ou tout au moins d’un espace privé, il agit avec une totale discrétion. »
Lancé « à la recherche de la vie perdue », cet essai en rencontre l’expression achevée sous la forme du « dividu », soit l’individu en morceaux, auto-divisé et autoentrepreneur de sa propre dispersion : « l’homme d’aujourd’hui, [qui] est lui aussi un produit (dans la mesure où il est au moins le produit de sa propre production, une production qui l’altère totalement et imprime en lui, en tant que consommateur, l’image du monde produit industriellement et la vision du monde qui lui correspond). »
L’auteur pourra encore noter que « aujourd’hui, une âme coupée en deux est un phénomène quotidien. C’est même le trait le plus caractéristique de l’homme contemporain, tout au moins dans ses loisirs, que son penchant à se livrer à deux ou plusieurs occupations disparates en même temps (…). L’homme qui prend un bain de soleil, par exemple, fait bronzer son dos pendant que ses yeux parcourent un magazine, que ses oreilles suivent un match et que ses mâchoires mastiquent un chewing-gum. Cette figure d’homme-orchestre passif et de paresseux hyperactif est un phénomène quotidien et international » (le « magazine » a été depuis avantageusement remplacé par le Smartphone).
Si, en 1967, Debord a exposé, sous une forme hégélienne-marxienne, les mécanismes de la société du spectacle, Anders l’avait déjà soumise, 11 ans plus tôt (ce que Debord semble avoir eu du mal à admettre), à une implacable enquête phénoménologique.
C’était bien déjà cette passivité propre au spectateur que décrivait Anders : « Maintenant, ils sont assis à des millions d’exemplaires, séparés mais pourtant identiques, enfermés dans leurs cages tels des ermites – non pas pour fuir le monde, mais plutôt pour ne jamais, jamais manquer la moindre bribe du monde en effigie. »
Et parmi ces effigies, trônent nécessairement les vedettes, dont Debord notera que c’est le besoin qu’on a d’elles, la misère de ce besoin, qui les fait vedettes, ce qu’Anders exprime tout aussi rigoureusement :
« Il est on ne peut plus logique que ceux d’entre nous qui réussissent de la façon la plus spectaculaire à avoir de multiples existences (et à être vus par plus de gens que nous, le commun des mortels), c’est-à-dire les stars de cinéma, soient des modèles que nous envions. La couronne que nous leur tressons célèbre leur entrée victorieuse dans la sphère des produits de série que nous reconnaissons comme « ontologiquement supérieurs ». C’est parce qu’ils réalisent triomphalement notre rêve d’être pareils aux choses, c’est parce qu’ils sont des parvenus qui ont réussi à s’intégrer au monde des produits, que nous en faisons des divinités. »
L’auteur poursuit en décrivant précisément cette intégration :
« Il n’y a plus aucune différence ontologique essentielle entre la star de cinéma disséminée dans les milliers de copies de ses films et le vernis à ongles réparti pour être vendu dans des milliers de flacons.
Il est on ne peut plus logique que, dans la réclame, la star et la marchandise de masse se soutiennent mutuellement (la star en recommandant la marchandise, la marchandise en accueillant des images de la star sur son emballage) et s’allient : « Qui se ressemble s’assemble. »
Ce qui est vrai des marchandises, des vedettes, des marchandises vedettes et des vedettes-marchandises l’est aussi, comme par ruissellement dirait-on aujourd’hui, des citoyens des cités d’illusion (« quand le fantôme devient réel, c’est le réel qui devient fantomatique »), et de la même façon, qui les rend pareillement étrangers : « C’est seulement par mégarde qu’ils peuvent encore se voir, se regarder ; c’est seulement par hasard qu’ils peuvent encore se parler (à condition qu’ils le veuillent ou le puissent encore). Ils ne sont plus ensemble mais côte à côte ou, plus exactement, juxtaposés les uns aux autres. Ils sont de simples spectateurs. »
Mais spectateurs de quoi ? De n’importe quoi à portée de nos doigts fébriles ou frénétiques, qui puisse nous divertir – au sens pascalien – de nos vies fantomatiques ; de ces milliards d’existences occupées – au sens militaire – à produire et consommer des fantômes (« nous devenons des voyeurs exerçant leur domination sur un monde fantôme »), c’est-à-dire des mensonges en veux-tu en voilà ; alimentaires, diététiques, médiatiques, politiques, électriques, névrotiques toujours : « il est inutile d’arranger après coup de fausses visions du monde, des visions qui diffèrent du monde, des idéologies, puisque le cours du monde lui-même est déjà un spectacle arrangé. Mentir devient superflu quand le mensonge est devenu vrai. »
Debord aurait pu écrire : « quand le monde n’a d’importance sociale que sous forme de reproduction, c’est-à-dire en tant qu’image, la différence entre être et paraître, entre réalité et image, est abolie. Quand l’événement sous forme de reproduction prend socialement le pas sur sa forme originale, l’original doit alors se conformer aux exigences de la reproduction et l’événement devenir la simple matrice de sa reproduction », et cela encore Anders l’avait déjà noté.
De même, il n’y a maintenant plus qu’un seul mot à changer pour qu’il ait également noté que « rien ne nous aliène à nous-mêmes et ne nous aliène le monde plus désastreusement que de passer notre vie, désormais presque constamment, en compagnie de ces êtres faussement intimes, de ces esclaves fantômes que nous faisons entrer dans notre salon d’une main engourdie par le sommeil – car l’alternance du sommeil et de la veille a cédé la place à l’alternance du sommeil et de l’internet (…). Rien ne rend l’auto-aliénation plus définitive que de continuer la journée sous l’égide de ces apparences d’amis : car ensuite, même si l’occasion se présente d’entrer en relation avec des personnes véritables, nous préférerons rester en compagnie de nos portable chums, nos copains portatifs, puisque nous ne les ressentons plus comme des ersatz d’hommes mais comme nos véritables amis », et souvent même nos coachs aussi, puisqu’il « est presque inutile de rappeler que d’innombrables girls réelles se sont donné l’apparence d’images de cinéma et courent çà et là comme des reproductions de reproductions, parce que si elles se contentaient d’être elles-mêmes, elles ne pourraient pas rivaliser avec le sex-appeal des fantômes et seraient, de la manière la moins fantomatique qui soit, reléguées dans l’ombre, c’est-à-dire ramenées dans la dure réalité. »
La dure réalité, c’est d’en éprouver les ruines, le gris, les débris, le vide et l’ennui. C’est de se faire une sensibilité pour de vrai, ce contre quoi ce monde ne tiendrait pas une heure de plus, si elle se généralisait. La représentation, sous ses dehors hypnotiques, est avant tout une anesthésie planétaire.
Lecture d’un extrait de ce texte. Comme le remarque encore Anders : « Qui a déjà eu l’occasion de regarder une course automobile qui, sur l’écran de télévision, a l’air d’une course de modèles réduits a pu constater ensuite, incrédule, que l’accident mortel auquel il a alors assisté ne l’a, en réalité, guère affecté. Certes, on sait bien que ce à quoi l’on vient d’assister vient réellement d’arriver au moment même où on l’a vu sur l’écran de télévision ; mais on le sait seulement. »
Pour une humanité ainsi éduquée, il devait fatalement devenir tout aussi vrai que l’écran deviendrait total ; qu’il recouvrirait inexorablement toute la réalité, de sorte que « ce n’est pas la véritable place Saint-Marc, celle qui se trouve à Venise, qui est « réelle » pour [les touristes] mais celle qui se trouve dans leur album de photos à Wuppertal, Sheffield ou Detroit. Ce qui revient à dire que ce qui compte pour eux n’est pas d’y être mais d’y être allé. » Il est donc ici aisé de conclure que « l’intention de la livraison d’images, de la livraison de l’image totale du monde », était bien dès le début des temps spectaculaires, « de recouvrir le réel à l’aide du prétendu réel lui-même et donc d’amener le monde à disparaître derrière son image. »

Une première version de ce texte a été publiée en 2023 sur le site Contrelittérature. Celle-ci est une reprise légèrement modifiée.
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There are lots of knots and we need to find the end of the string. From there, we can patiently untangle the whole. This end is the development of individual consciousness, its emancipation, its elevation, its autonomy, its freedom; the joys that result, the solutions it foresees, their creative and evolutionary sharing. This is the cornerstone, the rock on which everything else is built.
Yet the entire system of planetary domination, whether it’s the stultification of alienated, forced labor or the consumerist stupidity that is its counterpart, is designed to deprive individuals of this emancipated conscious development.
Instead, these individuals are « invited » to take their place as cogs in the system, not just superficially, but in ever-greater mimetic dependence. The aim: to calculate one’s existence, to think in algorithms, to make oneself indispensable to the artificial.
Hence the human-shaped shop windows that stroll along what’s left of the sidewalks, and the omnipresent background sounds of walking cash drawers.
The society of the spectacle no longer looks much like a society, while the spectacle turns into a tragic comedy.
It’s in the midst of this battlefield, mined on all sides and in a thousand ways, that we have to decide how to get out of it, which is all the more difficult given that, at first glance, there’s nowhere else to go.
Except the emancipated space of emancipatory consciousness. The end of the ball.
It is from here, and only here, that humanity can glimpse not a rebirth, but rather, its true birth.
Only then is it useful, legitimate and possible to progressively redesign – at the pace of the emancipated evolution of emancipated consciousnesses – the relationships that humanity can maintain or allow to wither or abolish with technology, with knowledge, with tools, instruments, machines, with the hands, with the heart, with inspirations, intuitions, the sense of what is true, good, beautiful, just, with the taste for life, the flowering and harvesting of its joys, the overcoming of its sorrows and the horizons of its destiny, among others.
Only from there, and not from ideologies, systems (even anti-system ones), postulates, dogmas, still less from impositions, decrees or ready-made solutions.
Nor from democracy, however small-scale and direct. A democracy of morons or barbarians or of moronic barbarians, or of mimetic or sclerotic, sectarianized individuals, will produce micro-barbaries, or sects, and so on. Representative democracy, which is certainly a sham, is not the cause of the passivity of the masses, but it is the passivity of individual consciences agglutinated in masses that makes it possible.
As long as these individual consciences remain passive, they will agglutinate in masses, even if they are small masses: 20, 100, 500 zombies gathered in a direct democracy will give nothing more than a more direct – and certainly democratic – access to zombitude.
At the moment, we can’t really decide whether to use a part of democracy, a part of representativeness, a part of industry, a part of machines, why or how. All this, and everything else, depends on the relationship that each and every one of us, in fairly significant numbers, will have with ourselves, with our thoughts, our desires, our hearts, our hands, our loved ones, our distant ones, non-humans (if that makes any sense), the earth, our perception of it, the way we care for it, help it, participate in it, take what is necessary from it, and so on.
We can only reasonably envisage that it will take time, debunkings, reconversions, abolitions, alchemies, evolutions, bifurcations, against a backdrop of communicative wisdom – which is the emancipatory development of individual consciences becoming emancipated.

Il y a un grand nombre de nœuds et il nous faut trouver le bout de la ficelle. De là, nous pourrons patiemment démêler le tout. Ce bout, c’est le développement de la conscience individuelle, son émancipation, son élévation, son autonomie, sa liberté ; les joies qui en résultent, les solutions qu’elle entrevoie, leur partage créatif et évolutif. C’est la pierre angulaire, le roc sur lequel édifier tout le reste.
Or l’ensemble du système de domination planétaire, qu’il s’agisse de l’abrutissement du travail aliéné et contraint ou de l’abêtissement consumériste qui en est le pendant, est fait pour priver les individus de ce développement conscient émancipé.
A la place, ces individus sont « invités » à prendre place en tant que rouages de ce système, non pas seulement superficiellement, mais dans une dépendance mimétique toujours plus forte. : calculer son existence, penser par algorithmes, se rendre indispensable à l’artificiel.
D’où ces vitrines à forme humaine qui déambulent sur ce qui reste de trottoirs, ce fond sonore omniprésent de tiroirs-caisses ambulants.
La société du spectacle ne ressemble plus trop à une société, tandis que le spectacle tourne à la comédie tragique.
C’est au milieu de ce champ de bataille miné de toutes parts et de mille façons qu’il faudrait décider de comment en sortir, ce qui est d’autant moins évident qu’il n’y a de prime abord aucun ailleurs où sortir.
Sauf l’espace émancipé de la conscience émancipatrice. Le bout de la pelote.
C’est à partir de là et seulement de là que l’humanité peut entrevoir non pas une renaissance mais mieux, sa véritable naissance.
C’est seulement à partir de là qu’il est utile, légitime, possible de redessiner progressivement – au rythme de l’évolution émancipée des consciences émancipées – les relations que l’humanité peut entretenir ou laisser dépérir ou abolir avec la technique, avec le savoir, avec les outils, les instruments, les machines, avec les mains, avec le cœur, avec les inspirations, les intuitions, le sens du vrai, du bien, du beau, du juste, avec le goût de vivre, la floraison et la moisson de ses joies, le dépassement de ses peines et les horizons de sa destinée, entre autres.
A partir de là seulement, et non pas à partir d’idéologies, de systèmes (fussent-ils antisystèmes), de postulats, de dogmes, encore moins d’impositions, de décrets, de solutions toutes faites.
Pas plus à partir de la démocratie, fut-elle directe et à échelle réduite. Une démocratie d’abrutis ou de barbares ou de barbares abrutis, ou d’individus mimétiques ou sclérosés, sectarisés, produira de micro-barbaries, ou des sectes, etc. La démocratie représentative, qui est certes une imposture, n’est pas la cause de la passivité des masses, mais c’est la passivité des consciences individuelles agglutinées en masses qui la rend possible.
Tant que ces consciences individuelles resteront passives, elles s’agglutineront en masse, fussent-elles de petites masses : 20, 100, 500 zombies rassemblés en démocratie directe ne donneront rien d’autre qu’un accès plus direct – et démocratique certes – à la zombitude.
Nous ne pouvons actuellement véritablement décider si, ponctuellement, une part de démocratie pourrait être utilisée, voire ponctuellement une part de représentativité, une part d’industrie, une part de machines, pourquoi, comment. Tout cela, et tout le reste, est suspendu à la relation que chacune et chacun, en nombre assez significatif, entretiendra avec soi-même, avec ses pensées, ses désirs, son cœur, ses mains, ses proches, ses lointains, les non-humains (si cela garde un sens), la terre, la perception qu’on en a, la façon de l’entretenir, de l’aider, d’y participer, d’en prélever ce qui est nécessaire, etc.
Nous pouvons seulement envisager raisonnablement qu’il faudra du temps, des déboulonnages, des reconversions, des abolitions, des alchimies, des évolutions, des bifurcations, sur fond de sagesse communicative – ce qui relève du développement émancipateur des consciences individuelles s’émancipant.

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L’expert est à la fois l’argument de l’autorité et l’autorité devenue argument.
Sa compétence indéniable, pour laquelle son public l’honore, consiste à savoir falsifier n’importe quel sujet, soit très grossièrement, pour en dissuader toute envie de connaissance autonome, soit sur des détails, choisis pour l’ombre qu’ils feront à la vérité d’ensemble.
Passage sur les experts.