Et l’on s’est mis à tout photographier. 

Il fut un temps où la vue d’une cheville faisait tourner la tête d’un homme, où l’esquisse d’un sourire illuminait son cœur.

En ce temps-là régnait « le sale petit secret » de la sexualité.

Pour maintenir ce règne, une étouffante hypocrisie divisait le corps et l’esprit : la rigidité des codes sociaux était le rideau derrière lequel s’agitaient les frustrations et les fantasmes

Et parfois, dans les coulisses, leur défoulement allait bon train, engendrant toutefois culpabilité, dégoût  et honte de soi, de retour à la case morale.

Le moralisme produit généralement un violent mépris du corps, et le corps s’en venge violemment, en méprisant toute morale.

Des êtres ainsi coupés en deux n’avaient pour retrouver un semblant d’unité que la prière du pécheur, celle qui monnaye l’abonnement au vice contre l’assurance-pardon.

Mais il restait encore quelque douce innocence, récupérée par des poètes en mal d’amour, usant des mots comme de bouquets d’épines.

Elle se trouvait évidemment là où pousse intensément la vie, dans l’élan de la jeunesse. Et si la jeunesse dorée la perdait vite à travers le labyrinthe de la passion idéalisée, les jeunes des quartiers et des campagnes savaient encore d’instinct s’adonner aux délices d’une rencontre, s’abandonner à sa subtile alchimie, en savourer chaque parfum.

Et puis on a libéré le sexe, et la marchandise en a fait sa vedette.

Mais libéré de quoi au juste ? De la culpabilité certes, mais surtout de toute relation unitaire. Le sexe s’est mis à vivre sa propre vie et la masturbation de masse, qui coïncide parfaitement avec la consommation de la valeur marchande, a entériné cette autonomisation.

A mesure que les mœurs s’éduquaient donc ainsi aux injonctions de la consommation, la séparation des corps et des cœurs est devenu l’esprit dominant de l’époque.

Désormais le corps a ses raisons que le calcul capitaliste a traduit en images.

Et l’on s’est mis à tout photographier. 

On a fait des gros plans, de plus en plus gros et de plus en plus grossiers, car c’est ce que réclame l’addiction aux images.

Ainsi est née la pornographie, qui éduque à présent massivement les jeunes générations.

Arrivés à ce stade, les cœurs se sont trouvés placés devant une étrange alternative : soit s’insensibiliser, ce qui convient parfaitement à la survie dans un monde saturé d’immondices (selon la deuxième définition du dictionnaire : « déchets de la vie humaine et animale, résidus du commerce et de l’industrie. ») ; soit soupirer mélancoliquement après l’unité perdue, dont la nostalgie se voit réduite elle-même à consommer des images jaunies.

Alors quoi faire ?

 L’unité est à réinventer, voilà tout.

Photo de Pixabay sur Pexels.com

And we began to photograph everything.

There was a time when the sight of an ankle turned a man’s head, when the outline of a smile lit up his heart.
In those days, the « dirty little secret » of sexuality reigned.
To maintain this reign, a suffocating hypocrisy divided the body and the spirit: the rigidity of the social codes was the curtain behind which the frustrations and the fantasies were agitated
And sometimes, behind the scenes, their release went well, generating however guilt, disgust and shame of oneself, back to the moral box.
Moralism generally produces a violent contempt of the body, and the body takes violent revenge, by despising all morals.
Beings thus cut in two had to find a semblance of unity only the sinner’s prayer, the one which monetizes the subscription to vice against the insurance of forgiveness.
But there was still some sweet innocence, recovered by poets in search of love, using words as bouquets of thorns.
It was obviously where life grows intensely, in the momentum of youth. And if the gilded youth lost it quickly through the labyrinth of the idealized passion, the young people of the districts and the countryside still knew instinctively to devote themselves to the delights of an encounter, to abandon themselves to its subtle alchemy, to savor each perfume of it.
And then sex was liberated, and the merchandise made it its star.
But liberated from what exactly? From guilt, of course, but especially from any unitary relationship. Sex began to live its own life, and mass masturbation, which coincides perfectly with the consumption of commodity value, confirmed this autonomization.
As morals were thus educated to the injunctions of consumption, the separation of bodies and hearts became the dominant spirit of the time.
From now on, the body has its reasons that the capitalist calculation has translated into images.
And we started to photograph everything.
We made close-ups, bigger and bigger and bigger, because that’s what the addiction to images demands.
Thus was born pornography, which now massively educates the young generations.
Having reached this stage, hearts are faced with a strange alternative: either to become numb, which is perfectly suited to survival in a world saturated with filth (according to the second dictionary definition: « waste of human and animal life, residues of commerce and industry »); or to sigh melancholically after the lost unity, whose nostalgia is itself reduced to consuming yellowed images.
So what to do?
Unity is to be reinvented, that’s all.

La pornographie comme injonction finale de la marchandise.

« Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie… La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. »

Guy Debord, La société du spectacle.

Pourquoi cette unité ne peut-elle être rétablie ? Parce que ce « cours commun » dans lequel ont fusionné ces images n’est évidemment pas le mouvement de la vie, mais le contraire, « le mouvement autonome du non vivant » : les images séparées y sont rassemblées selon les normes même de la séparation ; en tant qu’images séparées.

Tout est à part, tout est pseudo.

Nous vivons simplement dans un gigantesque mirage hypnotique, et c’est ce qu’on n’a pas envie de voir, car c’est précisément l’envers de tout ce qu’on nous montre.

Par contre, le spectacle n’est pas destiné à n’être objet que « de la seule contemplation ». Il nous ordonne au contraire d’en être simultanément les agents serviles et les acteurs enthousiastes : le conatus du spectateur est de s’efforcer dans le paraître.

Il désire ressembler aux images qui ont fusionné, en fusionnant lui-même avec ces images. C’est ainsi que la scission, pour être achevée, veut s’installer chez tout un chacun comme arrivée enfin chez elle.

Le spectacle vise à réaliser l’exil des pouvoirs humains dans un au-delà implanté au-dedans de chacun ; il vise à achever la scission à l’intérieur de l’homme. 

Par ailleurs, ces images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie ne demeurent pas identiques à ce qu’elles représentent : le spectacle n’est pas une copie de la vie originale, mais son image déformée et dégradée

L’image entrée dans la carrière spectaculaire en adopte fatalement les critères essentiels : superficialité heureuse, fausseté satisfaite, simulation de tous les instants.

Qui veut se faire une place au soleil de l’artificiel devra afficher partout son indifférence à la vertu.

C’est pourquoi, dans l’inconscient du spectateur, l’obscénité s’impose chaque jour plus facilement comme pulsion ultime.

Non pas qu’elle puisse le sauver de sa perte, mais parce qu’elle lui procure cet étrange rire de satisfaction hideuse, dont le spectacle peut finalement se vanter, quand tout en vient à se décomposer, comme de sa marchandise dernier cri.

Nous pensons plutôt que ce n’est que l’écho rétroactif du dernier cri de la marchandise.

(– Mais on ne parle jamais de pornographie dans ce texte ?!)