L’évasion extérieure semble impossible : la Machine est omniprésente, et ses esclaves, serviteurs et gardiens sont totalement accaparés par son fonctionnement.
Les espaces de liberté sont extrêmement réduits, précaires et menacés.
Le fait de s’en rendre compte atteste cependant qu’une liberté intérieure existe. Elle est irréductible car la Machine elle-même en a besoin pour assurer l’aspect volontaire de la servitude générale et lui donner une vague apparence de légitimité.
La possibilité de l’évasion se tient là, non comme évasion intérieure, mais comme intériorité de l’évasion.
La société du spectacle, tout en extériorité, ignore nécessairement le fond humain qui l’observe.
L’évasion collective dépend entièrement de la persistance, de la radicalisation et de la contagiosité de ce fond lorsque des occasions se présentent, que ce soit – dans le particulier comme dans le général -, au détour du quotidien le plus banal ou lors d’événements historiques exceptionnels.
Nous sommes de passage à Paris, où il n’y a plus de cultures, juste des ghettos, pauvres ou miséreux, quelques îlots avec des zombies riches, et l’on croise ici et là quelques passants enfermés dans leurs bulles mentales.
Section internationale de dérive psycho-émotionnelle.
Nous reproduisons un court extrait d’article qui suffit amplement à montrer, pour qui aurait les yeux encore mélanchés, à quel point l’aspirant 1er Sinistre est joyeusement soumis à la société du spectacle. Le reste de l’article, quelles que soient les réserves que nous avons envers l’auteur, vaut d’ailleurs aussi le détour.
« C’est avec les jeux vidéo, sous-ensemble lilliputien du numérique, que Mélenchon atteint au sublime. Pour lui, « c’est un instrument magique de formation et de culture ».
Mais il faut se battre, et dit Mélenchon en 2017, « moi, je propose qu’il y ait un centre national du jeu vidéo, comme il y a un centre national du cinéma. Et je vous garantis que si je suis élu, je mettrais le paquet pour que cette filière existe en France, pour qu’elle se développe ». Pardi ! Le jeu vidéo, « ce n’est pas puéril, le comportement du jeu, c’est structurant de l’imagination humaine. On commence tous par jouer pour se construire en tant que personne ».
Quant aux grincheux, il s’agit de « clouer le bec à ceux qui ont du mépris pour le jeu (…) On croirait que jouer c’est perdre son temps, et bien pas du tout. Jouer, c’est même gagner du temps puisque l’on peut s’enrichir humainement. »
Bon. En 2019, le docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Inserm Michel Desmurget publie au Seuil La fabrique du crétin digital. S’appuyant sur 1500 études de haut niveau – 1500 -, il montre avec clarté que les écrans, à commencer par les jeux vidéo, dégradent en profondeur le cerveau des enfants.
Au programme ce soir, troubles du sommeil et de la concentration, obésité, agressivité, chute de la créativité et des résultats scolaires, dépressions, conduites à risque, etc, etc. Desmurget : « Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable. Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle ».
Un dernier avis gracieux à Mélenchon : ce sont les enfants du peuple qui morflent le plus.
Toutes les études montrent que moins on a de fric, plus on passe de temps à se cramer le cerveau devant Grand Theft Auto, Mortal Kombat ou Super Mario, jeux qui se vendent par millions. »
Note : Les lecteurs pourront, sur le fond, lire les articles que nous avons consacrés au mirage virtuel dansle deuxième numéro de la revue.
Le problème n’est pas de savoir si une société du spectacle verte, durable, démocratique, est possible, mais c’est que si elle l’était, elle serait encore plus spectaculaire ; encore plus mensongère, encore plus aliénante.
Et le fait qu’elle se soit de toute façon définitivement coupée de cette possibilité tout en laissant encore croire que non, est précisément ce qui caractérise le moment spectaculaire qui nous contient : ce leurre que le spectateur écologiquement informé consomme à toutes les sauces médiatiques, publicitaires et politiques possibles : du mélanchonisme béat au macronisme satisfait.
La conscience aliénée n’est pas superficiellement fausse, mais faussement conscience, véritable hypnose.
C’est cette pollution/falsification/substitution/destruction de la conscience qui constitue le péril fondamental qui menace l’espèce humaine.
« Qui se croit libre en étant soumis est plus soumis que qui se sait soumis. »
Une pédagogie émancipatrice, qui est le contraire de ce qu’est l’usine à réussite qu’on appelle l’école (par une inversion orwellienne de la signification originelle de ce mot), aurait enseigné aux jeunes générations à se méfier radicalement d’une « liberté » non moins orwellienne, consistant à suivre ce que les marchands nous disent d’être, c’est-à-dire des marchandises. Nous saurions tous, grâce à l’éclairant Spinoza, « que les hommes se croient libres seulement parce qu’ils sont conscients de leurs désirs, alors qu’ils ignorent les causes qui les déterminent. »
Dans un monde soumis à toutes les tyrannies comportementales imaginables, la servitude n’a de volontaire que de toujours plus se soumettre. Pour le reste, elle est souffrance censurée, malheur auquel on a volé les mots : alexithymie.
La figure de proue, ou plutôt la tête de gondole, de cette tyrannie est assurément la « femme libérée », cette esclave physique, psychologique, émotionnelle, sexuelle et cérébrale de toutes les modes, dont le corps n’est plus que le matériau de l’apparence et les pensées des catalogues publicitaires.
Depuis la femme-objet stéréotypée des années 60, les marchands du temple ont pris acte des poussées féministes et les agences de marketing les ont donc complètement intégrées au « women’s empowerment marketing » (la commercialisation de l’autonomie de la femme). De Dove à Always en passant par Nike, l’image de la femme libre s’est affirmée : la femme libérée veut désormais être au moins l’égale de son image, fusionner avec son image, être la femme image : une page de publicité papier glacé qui marche dans la rue.
Ce n’est pas gagné, pour le dire en termes commerciaux. Entre les régimes drastiques et les vomissements contrôlés, les troubles comportementaux du «desperate housewives syndrome», la frénésie d’achat sous les diktats de la « fast fashion » (mode express) et l’insécurité psychique d’une identité bradée qu’elle implique, l’impérialisme du paraître étend son empire, c’est-à-dire son emprise sur les corps et les esprits, ou ce qu’il en reste. Et bien sûr, avec l’inflation démentielle de la « réalité » virtuelle et du « cyberbullying » (harcèlement sur internet), un changement d’échelle dans le règne du paraître s’est produit : désormais, toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de falsification s’organise en fonction de l’apparence : « Dis-moi quel est ton profil, je te dirai qui tu es ».
Sans oublier que dans l’arrière-boutique, le milieu de la mode est un des pires lieux de maltraitance salariale, à égalité avec l’univers impitoyable de la production des jeux vidéos (si chers à Mélenchon), où l’on ne sait plus où commence le travail et où il se finit, où le rythme effréné de la production sature intégralement l’espace jusqu’à la machine à café : où l’on se voit contraint de se fabriquer une image de soi et un personnage en même temps que l’on fabrique du glamour 3D prêt à porter.
Quant à celles qui veulent être vraiment tendance, elles devront intégrer à leur logiciel de remodelage intégral la partie « développement personnel » dont voici le mode d’emploi : « développez personnellement vos égoïsmes justifiés, votre égocentrisme assumé, votre insensibilité sociétale, votre consumérisme étiqueté éthique, votre reluisante image face à vous-même et face aux autres, votre « légende personnelle » façon Facebook. Soyez en long, en large et en travers l’artisan de vos aliénations favorites, le producteur de vos masques en tissu de mensonges. Vive le développement de la marchandise personnelle, de la personnalité marchandise… »
Tout ça pour dire que lorsqu’une attardée du « french way of life » – depuis longtemps détruit et recomposé sous forme spectaculaire marchande -, du calibre d’Elisabeth Lévy qui associe la culture française avec le port de sa mini-jupe – d’origine anglaise comme l’ignore l’ignare – fait mine d’être outrée par un burkini, elle ferait bien de ravaler son indignation sur commande : la soumission vestimentaire d’une baigneuse en burkini n’a rien à envier à celle dont le string procure de si belles mycoses vaginales.
Y.N
*La création du burkini en 2005 à Sydney fait suite à de violents affrontements initiés par des Australiens venus « reprendre possession » d’une plage.
*Le bikini est inspiré du premier essai nucléaire américain, dans l’atoll de Bikini aux îles Marshall.