Quel été ! Quelle avalanche de textes. Quelques uns ne nous conviennent pas, on n’insiste pas mais merci pour les envois. D’autres si, mais on attend l’occasion propice. Et en interne, plusieurs sont maintenant finalisés ou en voie de l’être. Là aussi on prend le temps pour décider du moment et de la manière, PDF ou livres notamment.
Un nouveau souffle s’est installé. Dans quelque temps ( mois, années ?), le travail de l’observatoire sera terminé. Nous passerons à la suite, qui brûlera sans causer de brûlures.
Merci de votre attention, merci pour les soutiens, les échanges, les silences.
Il y a des divorces qui font pleurer les enfants, d’autres qui amusent la galerie. Et puis il y a ceux qui révèlent, comme à leur insu, la pourriture des temps. Celui de Donald Trump et Elon Musk appartient à cette dernière catégorie : une rupture entre deux caricatures de l’époque, qui fait surgir toute la boue sous le vernis.
Ils s’étaient trouvés, ces deux-là, comme deux narcissismes dans un miroir sans tain. Trump, ploutocrate gélifié, roi d’un carnaval politique dégénéré, trouvait en Musk un reflet flatteur : même goût du coup de com’, même mépris boursouflé pour les règles, même appétit pour les foules dociles. Musk, enfant-roi des algorithmes, techno-messie en burnout permanent, flattait chez Trump l’idée d’un avenir modelé à coups de tweets rageurs et de fantasmes de grandeur.
Mais voilà que le spectacle se retourne. Rupture de contrat implicite. Musk se déclare « déçu » par Trump, Trump traite Musk de « pantin prétentieux », les tweets volent, les fans s’écharpent.
Et tout cela pue l’orgueil froissé, la stratégie ratée.
Duel entre deux avatars du capitalisme en roue libre. Trump veut devenir le centre du monde, Musk veut en être le propriétaire. Tous deux veulent être aimés, craints, commentés, immortalisés dans les flux d’information.
Alors ils se déchirent comme deux marques concurrentes, deux influenceurs en perte d’élan, dont la post-vérité ne suffit plus à faire récit. L’élite dégénérée du XXIe siècle se dispute le trône d’une Rome en flammes.
Mais leur séparation pourrait annoncer des fractures plus profondes dans l’architecture idéologique du capitalisme tardif. Car ce que symbolisait leur alliance, c’était un pacte implicite : l’union entre la brutalité politique la plus archaïque et le fétichisme technologique le plus avancé. Deux faces d’une même médaille toxique. Et voici que la médaille se fend.
Un, deux, trois sommeil.
1. Dislocation du bloc populiste-technoïde Jusqu’ici, les droites populistes pouvaient compter sur un soutien plus ou moins ouvert des tycoons technologiques : liberté de parole sans entrave, fantasme d’un monde sans régulation, apologie de la réussite individuelle comme unique boussole. Musk incarnait ce chaînon : technolibéral, provocateur, milliardaire jouant au rebelle.
La fin de son alignement avec Trump signale une désynchronisation entre les patrons de la tech et les chefs de meute politiques.
2. Décrédibilisation des “génies” de la Silicon Valley Musk s’est longtemps fait passer pour l’ingénieur-messie, l’homme providentiel capable de coloniser Mars, de libérer Twitter, de sauver l’humanité du réchauffement. Or en s’engageant dans des querelles dignes de télé-réalité avec Trump, il perd ce vernis de neutralité technique qui le rendait utile au système.
Plus il parle, plus il révèle que la tech n’est pas gouvernée par la raison, mais par des hommes capricieux, instables.
3. Déficit d’unification idéologique du capitalisme de demain Le pacte Trump–Musk offrait une synthèse dysfonctionnelle mais efficace : la main de fer politique avec le gant de velours numérique. L’un excitait les foules, l’autre les connectait. L’un promettait le retour d’un ordre viril, l’autre vendait la fuite en avant vers l’innovation permanente. Séparés, ces récits deviennent bancals.
Le capitalisme actuel a besoin d’un récit fédérateur. S’il perd ses conteurs — ou si ceux-ci se discréditent mutuellement — alors la machine commence à bafouiller.
On a beaucoup progressé, c’est un fait. On tue avec des drones pilotés depuis des bureaux climatisés. On rase des quartiers entiers au nom du droit de se défendre, droit sans borne, sans même l’effort d’un mensonge un peu soigné. On coupe l’eau et l’électricité à un peuple et l’on parle de « zones humanitaires ». Le progrès n’a plus de limites. C’est même à cela qu’on le reconnaît.
On appelle encore cela une guerre, mais ce mot est trop noble. Ce n’est pas une guerre : c’est une expérience. Gaza est un laboratoire, et le monde entier observe, compatit vaguement, s’indigne un peu — puis retourne à ses courses en ligne. Ici, on teste la capacité d’endurance d’une population privée de tout. On mesure la tolérance des opinions publiques à l’anéantissement programmé, à l’écrasement bureaucratique d’un peuple réduit à un flux de données : X morts par jour, dont Y enfants, ponctués d’images floues et de commentaires convenus. Les chiffres montent, la mémoire baisse. C’est une économie circulaire.
Les humanitaires demandent des trêves, les chefs d’État expriment leur « inquiétude », les experts parlent de « proportionnalité » avec la même aisance que s’il s’agissait d’un excès de sel dans une soupe.
Pendant ce temps, les bulldozers poursuivent leur œuvre. Rien ne résiste au progrès — surtout pas les vivants.
Car Gaza est le nom propre d’une époque sans nom. L’image a tout envahi, et ne fait plus rien d’autre. Le mot « crime » s’use à force d’être prononcé. Le mot « paix », quant à lui, a cessé d’être prononcé : il ne cadre plus avec la scénographie.
On regarde Gaza comme on regarde une série qu’on aurait ratée : sans comprendre les épisodes précédents, sans attendre d’épilogue. La compassion est temporaire, le confort permanent. Ce monde qui a su faire de la misère un spectacle, puis de la mort un produit dérivé, regarde Gaza comme il se regarde lui-même : avec une indifférence polie, lestée de remords trop flous pour peser quoi que ce soit.
On ne comprend pas Gaza si l’on ne comprend pas que ce n’est pas une exception, mais un prototype. Un modèle d’ingénierie sociale, de surveillance intégrale, de dépossession radicale. Un territoire où la vie humaine a été dissoute dans les procédures, les déclarations, les algorithmes de ciblage.
Et dans cette absurdité, c’est peut-être là-bas qu’il reste un des derniers lieux de vérité nue. Là où les mots reprennent leur sens. Où la mort est bien la mort, où le vol est bien le vol, où l’oppresseur n’a plus de masque. Car Gaza, loin d’être un lointain, est ce qui nous pend au nez, si nous continuons à tout accepter. Ce n’est pas seulement une géographie. C’est une prophétie.
Et cette prophétie dit ceci : ce que vous tolérez là-bas, vous l’aurez ici. Plus tard, plus doucement, plus proprement, mais vous l’aurez. Car un monde qui laisse mourir Gaza est déjà en train de mourir lui-même, lentement, sous les décombres de sa propre justification.
Gaza est devenue bien plus qu’un territoire en guerre. C’est aujourd’hui le point aveugle le plus criant de la conscience mondiale : un espace clos où l’inhumain se déroule en pleine lumière, sans que cela n’interrompe le cours ordinaire du monde.
Là, plus de deux millions d’êtres humains, dont la moitié sont des enfants, vivent enfermés, affamés, bombardés. Depuis des mois, des frappes massives, des hôpitaux visés, les écoles transformées en abris de fortune puis en cibles militaires, les vivres au compte-goutte.
C’est un endroit où l’on meurt de faim à l’ère de la surproduction, où l’on meurt de silence au temps des réseaux saturés de bruit, où l’on meurt d’abandon dans un monde qui se dit connecté.
Le monde voit. Le monde sait. Et c’est cela qui fait de Gaza un miroir atroce : il reflète la faillite morale d’une époque saturée d’images, mais incapable de répondre au réel.
Des enfants amputés sans anesthésie. Des mères qui enterrent leurs fils à mains nues. Des files d’attente pour un litre d’eau saumâtre. Des cris dans le noir, que nul ne vient apaiser. Cela ne relève plus de la guerre, mais d’un effacement méthodique de la vie civile. Une opération d’écrasement existentiel.
On cherche souvent des comparaisons. Sarajevo ? Grozny ? Le Yémen ? Le Ghetto de Varsovie ? Toutes sont imparfaites. Car Gaza cumule tout cela à la fois : la densité de feu, la séquestration collective, la famine organisée, l’horreur au quotidien.
Et pourtant, Gaza n’est pas une faille dans le système international : elle en est la vérité nue. L’ONU impuissante, les chancelleries bavardes, les intellectuels paralysés, les médias soumis, les puissances complices. Le silence n’est pas un accident. Il est la forme moderne de l’assentiment.
Ce n’est pas seulement Gaza qui vit à l’agonie : c’est aussi ce qu’il reste de notre conscience partagée, c’est notre propre humanité que nous laissons mourir.
La guerre actuellement mise sur pause n’était pas qu’une question de bombes, mais sans doute surtout une question de banques.
La répugnante théocratie iranienne n’est pas attaquée pour son dérisoire fanatisme religieux ou militaire – l’un comme l’autre largement dépassés par d’autres sous des habits marchands mieux adaptés au spectacle moderne -, mais parce qu’elle abrite un des derniers Etats un tant soit peu réfractaires au totalitarisme financier occidental. L’Iran ne reçoit pas d’ordres du FMI, vend du pétrole hors du système dollar, dissuade les pénétrations financières, etc. Il doit donc être assez dévasté, spectaculairement marginalisé, économiquement asphyxié – et ainsi servir de leçon à toute communauté à qui viendrait l’improbable idée de pointer son bout du nez hors du spectaculaire intégré.
Extraits de la Déclaration conjointe de Reyhaneh Ansari, Sakineh Parvaneh, Varisheh Moradi et Golrokh Iraee, prisonnières politiques incarcérées à la prison d’Evin, Téhéran.
« La libération du peuple iranien de la dictature qui règne sur le pays ne peut être obtenue que par la lutte des masses et des mouvements sociaux autonomes.
[…] Depuis la Seconde Guerre mondiale, Israël fait office d’avant-poste militaire de facto des États-Unis au Moyen-Orient et incarne l’hégémonie des superpuissances occidentales dans la région.
Cette domination s’est traduite par des actes de violence extrêmes en Palestine, en Irak, en Afghanistan, en Syrie, au Yémen et, plus récemment, par le génocide de Gaza.
Aucun de ces pays ne possédait d’armes nucléaires ni ne projetait sérieusement d’enrichir de l’uranium.
Un génocide ne requiert aucune justification rationnelle.
Les démocraties occidentales cherchent constamment des prétextes pour masquer leurs actes de barbarie à travers le monde, perpétrés sous couvert des valeurs démocratiques qu’elles prétendent défendre.
[…]
Cette guerre, soutenue par les États-Unis, a entraîné le massacre de civils et la destruction des infrastructures du pays.
De plus, nous condamnons leurs graves crimes dans le monde entier et au Moyen-Orient. Tout soutien à Israël, ou toute dépendance à son pouvoir destructeur par tout individu, groupe ou entité politique, doit être condamné sans équivoque. Un tel soutien n’est que vilenie et honte, quelle que soit la manière dont il est présenté ou justifié.
La libération du peuple iranien de la dictature qui règne sur le pays ne peut se faire que par la lutte des masses et des mouvements sociaux autonomes. Elle ne pourra jamais se faire en plaçant nos espoirs dans des puissances étrangères ou en nous alignant sur elles.
Ces puissances, qui ont constamment apporté l’exploitation, le colonialisme, la guerre et les massacres pour servir leurs propres intérêts, n’ont apporté que destruction et une nouvelle forme d’exploitation aux pays de la région, et ne nous apporteront rien de plus. […] »
A bas la valeur. Et toutes les valeurs, comme autant de mensonges, comme autant de vampires. Comme idoles assoiffées. La vie ne vaut pas. La vie ne vaut rien. La vie vit.