Contre le monde déjà compris.



Le monde n’a jamais été aussi interprété. Chaque événement arrive désormais accompagné de son commentaire, chaque comportement a son explication, chaque émotion son diagnostic. Quelque chose a lieu ? Il faut immédiatement savoir ce que cela veut dire, à quelle catégorie cela appartient, quelle position adopter à son égard et quelle signification lui reconnaître.

Cette obligation d’interpréter est devenue une infrastructure.

Le spectacle classique séparait encore, du moins en apparence, le réel de sa représentation. Il y avait ce qui arrivait et, devant lui, les images, les récits et les discours qui prétendaient en rendre compte. Le spectacle intégré a rendu cette séparation beaucoup plus difficile. L’événement apparaît déjà dans la forme sous laquelle il devra être compris. Ce qui arrive ne rencontre plus seulement son interprétation : il rencontre les conditions préalablement organisées de son intelligibilité.

Une guerre apparaît comme une séquence médiatique, une relation comme un profil, une révolte comme une revendication identifiable, une existence comme une succession de comportements mesurables. L’expérience n’a pas disparu, mais elle est sommée de se reconnaître dans les catégories qui lui sont proposées.

C’est ici que commence l’indésinterprétation.

Elle ne consiste pas à renoncer à comprendre, mais à refuser que comprendre soit la première opération, lorsque cette compréhension signifie reconnaître ce qui arrive dans les formes déjà disponibles pour le désigner.

Car interpréter n’est pas une activité innocente lorsque l’interprétation est devenue industrielle. Une société qui interprète tout ne produit pas seulement davantage de discours : elle réduit progressivement la part de ce qui peut encore apparaître sans être immédiatement converti en signe, en information ou en objet de communication.

L’indésinterprétation commence donc par une soustraction. Ne pas transformer toute expérience en opinion, toute rencontre en signification, toute contradiction en problème à résoudre. Laisser à l’événement son opacité, non comme mystère religieux ou célébration de l’inconnaissable, mais comme résistance à sa réduction.

Il ne s’agit pas de protéger le réel contre la pensée. Il s’agit de délivrer la pensée des significations qui lui sont fournies avant même qu’elle ait commencé son travail.

Car les interprétations assignées ne décrivent pas simplement le monde : elles organisent les conditions dans lesquelles il pourra être perçu, discuté et finalement accepté. L’interprétation devient une opération de pouvoir lorsqu’elle ne se contente plus de proposer un sens, mais détermine les limites à l’intérieur desquelles quelque chose pourra en avoir un.

La machine à comprendre

L’apparition de l’intelligence artificielle donne à cette question une dimension nouvelle.
Une machine capable de résumer, classer, reformuler, expliquer, contextualiser et produire quasi instantanément un récit à partir de n’importe quelle donnée réalise à une échelle inédite une fonction que le spectacle accomplissait déjà : transformer le donné en interprétable, puis l’interprétable en disponible.

Il suffit désormais de fournir une phrase pour obtenir une intention, une image pour recevoir une description, une émotion pour se voir proposer sa signification, un conflit pour disposer de ses causes, de ses acteurs et de ses solutions possibles.

La puissance de cette machine ne tient pas seulement à ce qu’elle contient de savoir accumulé, sélectionné et congelé. Elle tient à ce qu’elle généralise la disponibilité immédiate d’une interprétation, au point de rendre superflue l’expérience de ce qui précède cette interprétation.

Même lorsqu’elle interprète correctement, elle contribue à supprimer la nécessité de rencontrer ce qui est là avant de savoir ce que cela signifie.

Le monde entre d’un côté comme expérience, événement, sensation, conflit ou hasard. Il ressort de l’autre comme texte, catégorie, explication, résumé, profil ou récit. Ce qui ne se laisse pas convertir n’est pas nécessairement réfuté : il est ignoré, écarté ou ramené à ce que le dispositif sait déjà traiter.

La machine à comprendre est une machine à réduire qui substitue à la rencontre du réel la disponibilité de son équivalent intelligible.

Il serait pourtant absurde de lui attribuer une puissance qu’elle ne possède pas. Elle n’abolit pas matériellement l’expérience, pas davantage qu’elle ne supprime toute possibilité de pensée indépendante. Elle organise un monde dans lequel l’accès à l’expérience passe par sa traduction préalable.

Ce n’est donc pas seulement la machine qu’il faut critiquer, mais les rapports sociaux qui rendent son intervention nécessaire, souhaitable, puis habituelle. La technique n’impose pas seule son usage : elle trouve dans l’organisation marchande de l’existence les conditions de son expansion, et contribue en retour à les renforcer.

À l’intelligence interprétative généralisée, il faut opposer une capacité négative : reconnaître ce qu’il ne faut pas encore interpréter, ce qui ne demande pas à être immédiatement expliqué, et ce qui perdrait précisément son caractère propre en devenant une signification disponible.

L’indésinterprétation n’est pas le silence

Il faut ici éviter un malentendu. L’indésinterprétation n’appelle ni au silence ni à l’absence de pensée. Elle ne constitue pas une nouvelle morale de la réserve, pas davantage qu’une célébration de l’ignorance. Elle n’est pas l’équivalent intellectuel du « je ne sais pas ».

Elle introduit une différence entre penser quelque chose et être immédiatement contraint de lui donner un sens reconnaissable.

Cette différence est devenue stratégique.
Lorsqu’une image circule, le spectacle lui associe immédiatement une lecture. Lorsqu’une révolte apparaît, il lui cherche une cause, une identité, un représentant et finalement une place dans le récit général. Lorsqu’une critique surgit, il lui attribue un style, une famille idéologique, un positionnement, puis lui construit un marché.
La récupération est prête, conditionnée sous vide.

Il ne suffit pas qu’une critique soit juste pour qu’elle échappe à cette opération. Il suffit souvent qu’elle soit identifiable pour qu’elle puisse être classée, distribuée, discutée et consommée. Le spectacle n’a pas besoin de la réfuter : il peut lui donner une place, et cette place deviendra sa fonction.

Ce qui était une négation du monde devient une opinion sur le monde. Ce qui était une pratique devient une représentation de la pratique. Ce qui était une rupture devient une différence parmi d’autres.

Il faut donc retourner la question. Non plus seulement : « Que signifie cette chose ? », mais : « Qu’est-ce qui cherche à déterminer d’avance ce qu’elle doit signifier, et à quelles fins ? »

La première question, lorsqu’elle se suffit à elle-même, reconduit au commentaire. La seconde ouvre la possibilité d’une critique des conditions mêmes dans lesquelles le commentaire devient nécessaire.

L’indésinterprétation ne refuse donc pas la compréhension. Elle refuse que la compréhension soit confondue avec la reconnaissance de ce que le monde dominant a déjà rendu compréhensible.

De l’indésinterprétation à la réversibilité

Mais cette critique elle-même peut être récupérée. Une pratique qui refuse les catégories peut devenir une esthétique de la différence, une critique du spectacle peut devenir un contenu spectaculaire, une pensée hostile à la marchandisation peut devenir une marque intellectuelle. Le refus de l’interprétation peut même constituer une nouvelle catégorie interprétative, disponible à son tour pour ceux qui administrent la circulation des idées.

Le système n’a pas besoin de réfuter la critique pour la neutraliser : il lui suffit de l’intégrer.

C’est pourquoi l’indésinterprétation ne peut rester seule. Elle doit être prolongée par la réversibilité stratégique.

La question n’est plus seulement de soustraire une expérience à son interprétation. Il faut construire le geste critique de manière à ce que sa récupération ne constitue pas automatiquement sa défaite, et puisse même, dans certaines circonstances, contribuer à produire des effets contraires à ceux que cette récupération devait obtenir.

La récupération n’est pas un accident extérieur au combat. Elle en est devenue une phase normale. Dès lors, une action qui ne prévoit pas sa propre récupération abandonne au système une partie de son résultat.

Mais prévoir la récupération ne signifie pas simplement chercher à lui échapper. Une critique qui ne pourrait subsister qu’à la condition de demeurer incomprise, marginale ou invisible aurait déjà accepté de mesurer sa puissance à son impuissance.

La réversibilité stratégique consiste à introduire la possibilité de la récupération dans la construction même de l’action, de telle sorte que celle-ci ne puisse être entièrement annulée par la représentation qui en sera donnée.

Le système récupère ? Que récupère-t-il exactement ? Il transforme le geste en spectacle ? Quelles conséquences du geste subsistent indépendamment de sa représentation ? Il transforme la critique en marchandise ? Peut-il la diffuser sans diffuser aussi ce qui contredit les conditions de sa propre domination ? Il transforme le refus en identité ? Comment faire pour que le refus continue d’agir lorsque cette identité a été fabriquée, distribuée et consommée ?

La réversibilité commence lorsque la récupération cesse d’être une opération à sens unique.

Il ne s’agit pas de supposer que toute récupération pourrait être retournée, ni que la diffusion d’une critique suffirait à lui conserver sa puissance. Une pensée radicale peut circuler indéfiniment sans modifier les rapports qu’elle dénonce. Le spectacle sait parfaitement exposer ses propres contradictions, pourvu que cette exposition demeure sans conséquences.

Il s’agit de distinguer ce que la récupération peut représenter de ce qu’elle ne peut pas entièrement maîtriser : les pratiques qu’une critique peut susciter, les rapports qu’elle peut transformer, les expériences qu’elle peut rendre possibles et les conséquences qui ne dépendent plus de la fidélité de son image.

La récupération peut alors devenir, non par quelque vertu mystérieuse de la contradiction, mais par les effets réels de ce qu’elle prétend neutraliser, le véhicule involontaire de ce qui lui résiste.

Encore faut-il que quelque chose ait été effectivement produit qui ne se réduise pas à sa représentation.

Soustraire et retourner

L’indésinterprétation et la réversibilité stratégique désignent deux opérations complémentaires. La première soustrait. La seconde retourne.

L’une retire au spectacle la détermination préalable du sens. L’autre lui dispute la détermination préalable de l’issue.

L’indésinterprétation refuse que le monde soit entièrement donné sous la forme de son commentaire. La réversibilité stratégique refuse que toute action soit donnée d’avance sous la forme de sa récupération.

La première restitue à l’expérience la possibilité de ne pas coïncider avec ce qu’on en dit. La seconde cherche à restituer à l’action la possibilité de ne pas coïncider avec ce qu’on en fait.

Il ne s’agit pas de chercher un dehors imaginaire au système. Le monde sans dehors oblige à une autre stratégie, mais il ne condamne pas à reconnaître dans la totalité existante la totalité du possible.

L’erreur serait de confondre l’extension de la domination avec son achèvement. Que le spectacle puisse représenter presque tout ne signifie pas qu’il puisse déterminer intégralement ce qui arrive. Que la marchandise puisse s’emparer des signes de la contestation ne signifie pas qu’elle puisse abolir toutes les conséquences de ce qui la conteste.

Il ne s’agit plus de sortir du dispositif pour lui échapper, mais d’y produire des situations dont les effets excèdent les opérations par lesquelles il tente de les reconnaître, de les classer et de les intégrer.

La critique ne saurait alors se satisfaire d’avoir dévoilé les mécanismes de la dépossession. Une société qui sait transformer sa propre dénonciation en spectacle peut parfaitement tolérer que ses mécanismes soient connus, pourvu que cette connaissance demeure une activité séparée.

Comprendre le monde ne suffit pas lorsque cette compréhension est devenue l’une des manières de continuer à y vivre sans rien changer.

C’est là que commencera une nouvelle pratique de la critique situationniste : introduire, dans le monde interprété, des expériences qui résistent à leur interprétation, et dans le système de récupération, des gestes dont la récupération ne constitue plus la victoire.

Non pas opposer à la machine à comprendre une ignorance volontaire, mais lui retirer le privilège de déterminer ce qui mérite d’être compris. Non pas opposer au spectacle une image plus juste du monde, mais des situations dont la réalité ne s’épuise pas dans les images qu’il pourra en produire.

Car le spectacle n’a pas besoin de tout comprendre pour tout neutraliser. Il lui suffit souvent de rendre insignifiant ce qu’il ne comprend pas, de l’isoler, de le transformer en curiosité ou d’attendre son épuisement.

La question décisive n’est donc pas seulement de lui opposer ce qu’il ne sait pas interpréter, mais ce dont il ne peut empêcher les conséquences.

Ne pas chercher un geste que le spectacle ne pourrait pas récupérer, mais un geste dont la récupération ne lui rendrait pas la maîtrise et ne pas chercher seulement ce qu’il ne saura pas comprendre, mais ce qu’il ne saura pas empêcher.

La récupération retournée

Une difficulté demeure. Il ne suffit pas d’affirmer qu’une récupération peut être retournée pour avoir établi les conditions de ce retournement. Encore faut-il déterminer comment une opération destinée à neutraliser la critique pourrait contribuer à propager ce qu’elle devait rendre inoffensif.

La récupération procède ordinairement par séparation. Elle détache une idée des conditions qui l’ont produite, un geste des rapports qu’il cherchait à transformer, une critique de ses conséquences possibles. Elle conserve ce qui peut circuler et élimine ce qui pourrait agir. Ce qui demeure est offert à la contemplation, à la discussion ou à la consommation, débarrassé de la nécessité pratique dont il était porteur.

La réversibilité stratégique consiste à rendre cette séparation difficile, et parfois contradictoire avec les intérêts mêmes de celui qui l’opère.

Une critique peut être formulée de telle sorte que sa diffusion contribue à rendre intelligibles les mécanismes qui organisent sa propre neutralisation. Une pratique peut être construite de manière que sa représentation ne suffise pas à en épuiser les possibilités. Une intervention peut produire des conséquences qui continuent d’exister lorsque son origine a été effacée, son intention déformée ou son auteur transformé en marchandise.

Il ne s’agit pas d’introduire dans le spectacle un message suffisamment habile pour tromper ses administrateurs. Le spectacle n’est pas un adversaire conscient auquel il faudrait dissimuler ses intentions. Il est un rapport social qui reproduit ses conditions d’existence en transformant les activités humaines en représentations séparées.

Le retournement ne consiste donc pas à vaincre une intelligence adverse sur son propre terrain, mais à produire ce que cette séparation ne peut entièrement contenir.

Qu’une critique soit diffusée par les institutions qu’elle dénonce, qu’elle soit reprise, commentée ou même célébrée ne prouve rien. Mais si cette diffusion fournit à d’autres les moyens de reconnaître leur propre dépossession, de vérifier par leur expérience ce qui leur était présenté comme une simple opinion et d’agir indépendamment de ceux qui leur ont transmis cette critique, alors la récupération rencontre une limite qui n’était pas prévue dans son fonctionnement.

La représentation a contribué à produire autre chose qu’une représentation.

Cette possibilité ne repose sur aucune garantie. Le spectacle peut absorber une contradiction, banaliser un scandale, transformer une insurrection en anniversaire et une pensée révolutionnaire en patrimoine culturel. Il peut même faire de la dénonciation de sa puissance une preuve supplémentaire de son invincibilité.

Mais il ne peut transformer rétrospectivement en simple image une expérience qui a effectivement modifié les rapports entre ceux qui l’ont vécue. Il peut en produire le récit, en commercialiser les signes, en falsifier l’histoire ; il ne peut abolir par cette seule opération les capacités acquises, les solidarités constituées et les possibilités pratiques ouvertes.

Encore faut-il que ces capacités, ces solidarités et ces possibilités aient réellement existé, et qu’elles ne dépendent pas pour leur permanence de la reconnaissance que le spectacle leur accorde.

C’est ici que se distingue une critique qui cherche seulement à être entendue d’une critique qui organise les conditions de son propre dépassement.

La première demeure exposée à la confiscation de sa parole. La seconde cherche à rendre cette confiscation insuffisante, parce que ce qu’elle a contribué à produire ne lui appartient déjà plus.

La réversibilité stratégique ne consiste pas à rendre la critique irrécupérable, mais à faire en sorte que sa récupération ne puisse garantir la neutralisation de ses effets. Elle ne mesure pas sa réussite au scandale qu’elle provoque, à l’audience qu’elle rencontre ou à la fidélité avec laquelle elle est comprise, mais aux possibilités d’action qui subsistent lorsque le scandale est oublié, que l’audience s’est dispersée et que son sens a été dénaturé.

Le véritable retournement commence lorsque la diffusion d’une critique cesse de reproduire seulement la séparation entre ceux qui parlent et ceux qui écoutent.
Il commence lorsque ceux qui reçoivent cette critique peuvent se passer de ceux qui l’ont formulée.

La récupération conserve alors les signes d’une activité dont elle ne maîtrise plus les prolongements. Elle peut s’approprier son image sans retrouver la propriété de ses conséquences.

Ce n’est évidemment pas la récupération qui devient révolutionnaire. C’est ce qu’elle ne parvient plus à neutraliser qui révèle les limites de sa puissance.


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