
Il faut toujours écouter attentivement un pouvoir lorsqu’il commence à parler de désordre. Ce qu’il appelle ainsi n’est généralement que le moment où son ordre cesse d’aller de soi.
Des lycéens protestent contre leurs conditions d’existence et d’étude, bloquent leurs établissements, descendent dans la rue. Aussitôt vient le récit attendu. On parlera des poubelles incendiées, des vitrines brisées, des projectiles lancés, et l’on ne s’en privera pas. La société spectaculaire possède pour cela des milliers de caméras, de commentateurs et d’experts en indignation. Elle sait rendre immédiatement visible la moindre violence dirigée contre son ordre et maintenir presque invisible la violence quotidienne nécessaire à son maintien. Une poubelle brûle quelques minutes ; le monde qu’ils défendent brûle depuis beaucoup plus longtemps.
Il serait pourtant naïf de croire que le pouvoir déploie tant d’énergie parce que quelques adolescents ont déplacé des poubelles devant la porte de leur lycée. Ce qu’il réprime n’est pas seulement ce qu’ils font. C’est la possibilité qu’ils découvrent, en le faisant, qu’ils peuvent interrompre le fonctionnement normal de ce qui les encadre.
Un lycée bloqué n’est encore presque rien. Mais ce presque rien contient déjà quelque chose d’inacceptable. Ceux auxquels on apprend depuis l’enfance à respecter les horaires découvrent qu’ils peuvent arrêter l’horloge. Ceux auxquels on demande de préparer leur avenir découvrent qu’ils peuvent commencer par refuser le présent qu’on leur prépare. Ceux que l’on évalue continuellement découvrent qu’ils peuvent à leur tour porter un jugement sur l’institution qui les évalue.
C’est alors que commence le scandale.
On leur avait pourtant expliqué leur rôle. Ils devaient étudier dans les conditions qui leur étaient faites, attendre les professeurs qui manquent, supporter les classes surchargées, préparer leurs dossiers, leurs examens et leur orientation, puis entrer raisonnablement dans le monde qui avait organisé tout cela pour eux. Ils pouvaient se plaindre, naturellement. La démocratie moderne reconnaît volontiers à chacun le droit de se plaindre de ce qu’elle lui interdit de changer.
Mais ils ont commis cette faute élémentaire : ils sont sortis de la plainte.
À partir de là, le vocabulaire change. Il n’est plus question d’élèves mécontents mais de casseurs, d’infiltrés, d’éléments radicalisés, de violences urbaines et d’instrumentalisation. Ce déplacement du langage n’est pas accessoire. Il constitue déjà une opération de police. Il faut que celui qui proteste contre ses conditions d’existence disparaisse derrière celui qui trouble l’ordre public ; il faut surtout que la question de savoir pourquoi tant de jeunes refusent ce qui leur est fait soit remplacée par celle, infiniment plus rassurante, de savoir qui les manipule.
Car le pouvoir préfère toujours supposer un manipulateur plutôt que reconnaître une révolte. Un manipulateur peut être identifié, surveillé, poursuivi. Une raison de se révolter obligerait à examiner le monde.
La vieille accusation d’immaturité prend ainsi une forme nouvelle. Ces jeunes ne sauraient savoir eux-mêmes pourquoi ils sont là. S’ils refusent ce qu’on leur impose, quelqu’un doit nécessairement leur avoir soufflé ce refus. On les juge assez adultes pour subir la sélection, la compétition et toutes les conséquences d’un monde qu’ils n’ont pas choisi, mais brusquement trop enfants pour comprendre qu’ils n’en veulent pas.
Il ne s’agit pas d’idéaliser la jeunesse. Elle ne possède aucune vertu révolutionnaire par nature. Elle a ses conformistes, ses arrivistes et ses défenseurs enthousiastes de l’ordre existant. Le spectacle a d’ailleurs largement réussi à la coloniser. Il lui a fourni ses écrans, ses marchandises, ses modèles de réussite, ses identités prêtes à porter et jusqu’aux formes préfabriquées de sa rébellion. On peut aujourd’hui avoir vingt ans et être déjà très vieux.
Mais quelque chose devient dangereux chaque fois que ceux qui étaient séparés commencent à reconnaître une situation commune.
Le lycéen qui croyait que l’absence d’un professeur était le malheur particulier de son établissement découvre qu’elle existe ailleurs. Celui qui croyait subir seul la sélection découvre des milliers d’autres existences administrées par les mêmes procédures. Ceux qui ne se connaissaient pas se rencontrent devant une grille fermée et comprennent en quelques heures ce que plusieurs années d’éducation civique avaient soigneusement évité de leur apprendre : une institution n’est puissante qu’aussi longtemps que ceux qui la font fonctionner continuent de la faire fonctionner.
Voilà ce qui doit être interrompu au plus vite.
On dira que l’État rétablit la circulation, protège les établissements et empêche les violences. Tout pouvoir possède d’excellentes raisons particulières pour chacune de ses opérations. Mais leur accumulation finit quelquefois par révéler une raison générale : empêcher qu’une contestation localisée reconnaisse ce qu’elle contient déjà de commun avec toutes les autres.
Car le véritable danger ne serait évidemment pas que quelques lycées restent fermés pendant quelques jours. Il commencerait si ceux qui les bloquent rencontraient ceux qui travaillent, ceux qui ne trouvent plus à se loger, ceux que l’on chasse des services publics, ceux auxquels on demande toujours davantage pour obtenir toujours moins ; si chacun cessait enfin de prendre pour un malheur particulier ce qui constitue une organisation générale de l’existence.
Une société peut supporter beaucoup de mécontentement. Elle l’organise même très bien. Elle lui donne des sondages, des pétitions, des tribunes, des journées d’action, des débats télévisés et, lorsque tout cela ne suffit plus, des cordons de police. Ce qu’elle supporte beaucoup moins bien, c’est que des mécontentements séparés cessent de se croire séparés.
La répression possède alors une fonction plus importante encore que celle de disperser : elle enseigne.
Elle enseigne très tôt où se trouve la limite réelle de la liberté proclamée. Elle apprend que l’on peut avoir une opinion sur tout à condition que cette opinion ne devienne jamais une force matérielle ; que l’on peut contester tant que la contestation ne dérange rien ; que l’on peut manifester pourvu que la manifestation demeure une représentation de la manifestation. On accorde volontiers la liberté de protester contre le monde à condition de lui garantir qu’il continuera exactement comme avant.
Mais cet enseignement comporte un risque.
À force de montrer à une génération les policiers derrière les discours, la contrainte derrière le dialogue et les gardes à vue derrière les leçons de citoyenneté, l’État pourrait finir par lui apprendre quelque chose qu’aucun programme scolaire n’avait prévu.
Ceux qui gouvernent savent parfaitement que les jeunes d’aujourd’hui vieilliront. C’est même sur cela qu’ils comptent. Ils espèrent que le travail, le crédit, la carrière, la peur de perdre ce que l’on possède et l’habitude de supporter ce que l’on ne peut changer accompliront leur œuvre avec la régularité habituelle. Ils n’ont jamais demandé à la jeunesse de rester jeune. Ils lui demandent seulement de vieillir assez vite.
Le problème commence lorsque quelques-uns refusent d’attendre.
Ce n’est donc pas la jeunesse que l’ordre existant redoute. Il en produit chaque année une nouvelle et sait généralement quoi en faire. Ce qu’il redoute est ce qui, dans la jeunesse comme ailleurs, n’a pas consenti à vieillir.