Du temps où les horloges s’arrêteront.





Phénoménologie de la désaliénation

Il arrive que quelque chose s’interrompe.
Rien d’extraordinaire : une pensée clairement formulée, un geste s’arrête, un son jusque-là couvert devient audible, un objet cesse d’être seulement utile, quelqu’un regarde ce qu’il voyait tous les jours sans jamais l’avoir vu.
Pendant quelques secondes, celui qui travaillait ne sait plus exactement pourquoi il travaille, celui qui courait ne sait plus où il allait, celui qui regardait un écran aperçoit l’écran, celui qui accomplissait docilement sa fonction se découvre derrière elle.
Le monde est toujours là, avec ses marchandises, ses impératifs, ses images et ses raisons raisonnables. Mais quelque chose a cessé d’aller de soi, les moments se balancent.



Mickaël, 47 ans, chauffeur-livreur à Lyon

Un soir d’été, il décharge des cartons devant un supermarché fermé. Il travaille vite parce qu’il travaille toujours vite.
Un chat traverse la rue vide.

Mickaël le regarde marcher lentement sous les lampadaires, s’arrêter au milieu de la chaussée, tourner la tête puis repartir sans se presser.
Il pose son carton.

Il entend les feuilles d’un arbre qu’il n’avait pas remarqué. Il regarde le supermarché, son camion, les palettes encore pleines. Il ne se passe rien.

Pourquoi est-il pressé ?

La question lui paraît presque idiote. Il connaît la réponse : horaires, tournée, dépôt, chef d’équipe. Pourtant aucune de ces réponses ne répond à la question.

Il s’assoit sur le trottoir.
Cinq minutes peut-être.
Lorsqu’il se relève, rien n’est résolu.
Mais quelque chose ne l’est plus non plus.



Clara, 17 ans, lycéenne dans le Jura

Elle regarde une vidéo que tout le monde trouve drôle.
Elle connaît déjà le moment où elle doit rire. Elle rit presque.
Puis elle voit le mécanisme.

La musique, le montage, le visage exagéré, les commentaires qui répètent les mêmes mots, son propre pouce prêt à faire ce qu’il fait des dizaines de fois par jour.
Elle ferme le téléphone.

Il pleut dehors.
Elle ouvre la fenêtre et reste devant. L’eau lui arrive sur le visage. Elle a froid.
Cela ne signifie rien.
C’est ce qui lui plaît.

Quelques minutes plus tard, elle descend dans la rue.


Ahmed, 65 ans, ancien mineur, près de Lens

Son petit-fils lui lit René Char :
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »
Ahmed ne comprend pas exactement la phrase.

Il demande qu’on la relise.

Il pense à son père, mort jeune. À la mine. Aux hommes qui remontaient noirs et plaisantaient devant les vestiaires. Aux choses dont ils ne parlaient jamais parce qu’il fallait retourner travailler le lendemain.

Il pleure.

Son petit-fils veut arrêter.

— Non. Continue.

Quelques jours plus tard, Ahmed achète un cahier.
Sur la première page, il écrit le nom de son père.
Puis rien.


Suzanne, 82 ans, veuve à Paris

Un matin, Suzanne entend des oiseaux.
Elle sait évidemment qu’il y a des oiseaux à Paris. Elle les a entendus des milliers de fois.
Mais ce matin, elle les écoute.
Elle apporte une chaise devant la fenêtre entrouverte et s’assoit.

À dix heures, elle est encore là.

Elle pense aux choses qu’elle devait faire. Puis elle ne pense plus à les faire.

À midi, elle descend acheter du pain. Sur le chemin du retour, elle parle à une femme qui promène un chien.

Suzanne rentre chez elle.
Elle n’en éprouve aucune inquiétude.



Jean-Pierre, 59 ans, en fauteuil roulant, banlieue parisienne

Depuis sa fenêtre, il connaît les horaires du quartier.

Le camion des poubelles. Les enfants. Le facteur. La femme qui court tous les matins avec des écouteurs blancs. Le voisin qui fume à 18 h 30.

Un mardi, un ballon tombe sur son balcon.
Des enfants crient d’en bas.

Jean-Pierre ouvre la porte-fenêtre, manœuvre difficilement, attrape le ballon et le relance.
Le lancer est mauvais. Le ballon heurte la rambarde avant de tomber.

— Merci, monsieur !

Les enfants repartent.

Jean-Pierre reste quelques secondes le bras en l’air.
Le lendemain, il nettoie son balcon.



Mélina, 36 ans, sans emploi

Cela fait des mois qu’elle vit les volets à moitié fermés. Les jours passent suffisamment pour qu’elle sache quel jour nous sommes, pas assez pour qu’ils soient différents les uns des autres.
Un matin, elle fait du café.
Elle oublie d’arrêter la machine.
Le café déborde de la tasse, coule sur la table puis goutte sur le sol.
Mélina regarde.
Elle se met à rire.
Un rire minuscule parfaitement déplacé.
Puis elle ouvre la fenêtre.
L’air froid entre brutalement. Elle pleure presque aussitôt.
Elle ne sait pas pourquoi.

Elle referme la fenêtre au bout de quelques minutes.
Sur un morceau de papier, elle écrit :
« Aujourd’hui j’ai ouvert. »



Kheira, 41 ans, femme de ménage dans un lycée de la banlieue lyonnaise

À cinq heures du matin, les couloirs lui appartiennent.
À huit heures, elle en disparaît.

Elle nettoie ce que les autres ont laissé : papiers, traces de chaussures, gobelets, poussière. Ceux qui arrivent après elle trouvent simplement les lieux propres.

Un matin, sur la porte d’une classe, un morceau de papier est fixé avec du ruban adhésif.

« Merci Kheira. »

Pas de signature.
Elle regarde autour d’elle.
Personne.

Elle reprend son chariot, fait quelques mètres, puis revient.
Elle photographie le mot.
Le soir, elle montre la photo à sa sœur.

Le lendemain matin, le papier s’est envolé.



Salim, 32 ans, détenu depuis dix ans

Il s’inscrit à l’atelier d’écriture parce qu’une heure à l’atelier est une heure ailleurs.
La première consigne l’agace.

Il écrit :

« J’ai rien à dire. »

L’animatrice lit la phrase.

— C’est déjà quelque chose.

Salim rit.
Il ne voulait pas rire.

La semaine suivante, il revient.
Il commence autrement.



Diana, 44 ans, pianiste classique

Elle connaît la discipline des mains, la précision du geste, les hôtels, les avions, les applaudissements et les compliments prononcés dans plusieurs langues.

Un soir, elle traverse le hall presque vide d’un hôtel.
Un vieux piano est posé près de l’ascenseur.
Elle s’assoit.
Elle joue trois notes.
La deuxième est légèrement fausse.

Elle recommence.
La note reste fausse.

Elle improvise autour d’elle.
Pendant quelques minutes, ses mains ne savent plus ce qu’elles vont faire.
Elle préfère.


Kevin, 19 ans, intérimaire dans une usine de recyclage près de Nantes

Il trie du plastique.
Les objets arrivent devant lui, repartent derrière lui. Bouteilles, emballages, barquettes, couleurs.
Un livre passe sur le tapis.
Kevin le prend avant qu’il tombe : “L’Homme révolté”.
Il le glisse sous son vêtement.
Chez lui, il commence à lire. Certaines phrases l’ennuient.
Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose lui résiste sans lui donner d’ordre.


Léon, 5 ans, dans un village du Lot

Il est assis au pied d’un arbre.
L’institutrice l’appelle.
Il ne répond pas.

Elle s’approche. Léon regarde une fourmi transporter quelque chose de beaucoup plus gros qu’elle.

— Léon, il faut rentrer.

— Attends.

— Pourquoi ?

— Elle fait quelque chose d’important.

L’institutrice regarde la fourmi.
Les autres enfants sont déjà devant la porte.
Elle reste quelques secondes.
Puis elle prend Léon par la main.
Le soir, chez elle, elle repense à la fourmi.


Édouard, 50 ans, journaliste politique

Il sait parler.
C’est même devenu son métier.

Il sait quand interrompre, quand sourire, quand hausser légèrement la voix, quand produire la phrase qui sera reprise le lendemain.

Un soir, après une émission, il regarde l’extrait mis en ligne.
Il coupe le son.
Sa bouche continue de bouger.
Il remet le son.

Il écoute cet homme expliquer le monde avec assurance.
Il ne le reconnaît pas.

La semaine suivante, il refuse une invitation à la télévision.
Il accepte la suivante.
Puis il la refuse.

Il ne sait pas ce qu’il est en train de faire.



Manon, 29 ans, assistante vétérinaire

Elle aide le vétérinaire à endormir un vieux chien.
Après l’injection, elle reste quelques instants avec lui. Le corps est encore chaud.

Elle pose la main sur son flanc.
Rien ne bouge.
Elle pense soudain à tous les corps qu’elle touche chaque jour : animaux, collègues frôlés dans un couloir, clients auxquels elle serre parfois la main.

Depuis combien de temps n’a-t-elle pas touché quelqu’un sans que ce geste serve à quelque chose ?

Elle reste là.
Le vétérinaire ouvre la porte.

— Manon ?

— J’arrive.

Mais elle ne vient pas.



Pascal, 63 ans, colonel à la retraite

Il a longtemps vécu selon des heures précises.
Il continue.
Réveil, café, informations, déjeuner, promenade, télévision.

Un soir, la télévision tombe en panne.
Il appuie plusieurs fois sur la télécommande. Rien.

Il pourrait regarder sur son ordinateur.

Il ne le fait pas.

Près de la fenêtre, un oiseau entre sous la gouttière.
Le lendemain, à la même heure, Pascal l’attend.
L’oiseau revient.






Il serait rassurant de croire que ces instants changent une vie.
La plupart du temps, ils ne la changent pas.

Mickaël continuera peut-être ses tournées. Édouard retournera sur les plateaux. Clara rallumera son téléphone. Kevin abandonnera Camus à la page cinquante-sept. Mélina pourra laisser sa fenêtre fermée pendant trois semaines.

Le monde possède une immense capacité à refermer ce qui s’était ouvert.

Mais quelque chose demeure. Une gêne. Une comparaison possible.
Le souvenir très précis d’un instant pendant lequel la nécessité avait cessé de paraître nécessaire.




RENCONTRES

Un jeudi pluvieux, Mélina entre dans un bistrot près d’une gare.
Elle commande un café.
Jean-Pierre attend son rendez-vous avec une assistante sociale. Toutes les autres tables sont occupées.

— Je peux ?

Mélina pousse légèrement la chaise.
Ils restent longtemps sans parler.
Puis Jean-Pierre regarde la rue.

— Je viens ici pour voir des gens.

Mélina acquiesce.

— Moi, c’est plutôt pour sortir de chez moi.

Cela suffit.
Ils se retrouvent par hasard le jeudi suivant.




Kevin attend un train dans une petite gare.
À côté de lui, une vieille femme tricote.
Il sort son livre.

— C’est bien ? demande-t-elle.

Kevin hausse les épaules.

— Je comprends pas la moitié.

— Alors pourquoi vous le lisez ?

Il réfléchit.

— Justement.

La vieille femme sourit et reprend son tricot.
Le train a vingt-sept minutes de retard.




Salim sort de prison.

Quelques mois plus tard, dans une formation professionnelle au Havre, il rencontre Nouredine, docker depuis presque vingt ans.
Pendant une pause, ils regardent un cargo quitter le port.

— T’étais où avant ? demande Nouredine.

— Dedans.

Salim désigne le bateau.

— Et toi ?

Nouredine réfléchit.

— Ici.




Il n’existe pas de signe permettant de reconnaître ceux auxquels quelque chose est arrivé.
Ils ne constituent aucune communauté.

Ils peuvent même se détester.
Certains votent à droite, d’autres à gauche, certains ne votent plus. Certains ont lu Marx, d’autres n’ont jamais ouvert un livre. Quelques-uns parlent beaucoup. D’autres seraient incapables d’expliquer ce qu’ils ont éprouvé.

Ils n’ont en commun qu’une expérience presque impossible à communiquer : pendant quelques secondes, la réalité qu’on leur présentait comme la seule possible leur est apparue comme une construction.
Et quelquefois ils se rencontrent.




PROPAGATIONS

On ne sait pas très bien où ça commence.
Dans un café, quelqu’un laisse des livres sur une table avec un morceau de papier :

« Prenez. Rapportez. Ou pas. »

Quelques semaines plus tard, dans une autre ville, une table semblable apparaît.
Personne ne sait s’il s’agit d’une imitation.
Dans une laverie, deux femmes prennent l’habitude de rester après la fin de leur machine.
Dans un lycée, quelqu’un colle sur un mur :
« Qu’est-ce que vous feriez si votre temps vous appartenait ? »

Des réponses apparaissent.
« Dormir. »
« Partir. »
« Rien. »
« Voir la mer. »
« Je ne sais pas. »

La dernière réponse reste longtemps sans être recouverte.

Ailleurs, un garagiste montre gratuitement à trois adolescents comment réparer un vélo. Une infirmière reste vingt minutes après son service pour écouter une femme qu’elle ne reverra probablement jamais. Un homme apporte une table pliante sur une place et s’assoit derrière sans rien vendre.

Il n’y a pas de programme.
Quelques phrases circulent.

« Tu vis ou tu survis ? »

Puis celle-là disparaît parce qu’elle ressemble trop à une publicité.

Une autre apparaît :

« On peut recommencer. »

Elle aussi disparaît.
Les mots s’usent vite.

Un jour, dans une ville, six personnes mangent ensemble sans qu’aucune institution ait organisé leur rencontre.

Dans une autre, quelqu’un ouvre une pièce inutilisée et pose quatre chaises.

Ailleurs encore, il ne se passe rien.

Le lendemain, chacun retourne travailler.

Les marchandises continuent de circuler. Les écrans restent allumés. Les horaires sont respectés. Les loyers tombent. Les corps vieillissent. Les algorithmes calculent. Les informations succèdent aux informations.

À première vue, le monde n’a pas bougé.
Et c’est vrai.
Presque.





ÉPILOGUE


Il n’y a pas de grande marée qui désaliène les vivants, pas de réveil général, pas de dehors où il suffirait de se rendre. La plupart des brèches se referment. On retourne travailler, répondre, acheter, obéir aux horaires, regarder les images que d’autres ont choisies.

La domination quotidienne repose sur cette certitude : demain, chacun recommencera exactement là où il s’était arrêté.

Il suffit pourtant que quelqu’un ne recommence pas, pas tout à fait. On pourra s’évader.

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