La misère ordinaire moderne.



La misère moderne a ceci de supérieur aux anciennes qu’elle sait se faire aimer.

Elle se présente sous la forme du choix et de tous ces perfectionnements dont il serait mal vu de demander ce qu’ils perfectionnent exactement. Elle n’impose plus seulement des privations. Elle distribue des satisfactions. Elle ne laisse pas seulement les hommes dépossédés : elle équipe leur dépossession.

Il serait ainsi devenu assez difficile d’expliquer à un contemporain convenablement logé, motorisé, connecté et distrait qu’il pourrait être pauvre de sa propre vie. Tout témoigne du contraire. Les objets qui l’entourent sont là pour lui rappeler l’étendue de ses possibilités. Il peut virtuellement aller partout, parler à tout le monde, voir presque tout, commander presque n’importe quoi et recevoir le lendemain ce dont il ignorait encore la veille qu’il avait besoin. Il dispose d’une puissance matérielle dont un roi  d’autrefois aurait été jaloux.


Seulement cette puissance ne lui appartient pas.

Il utilise des systèmes qu’il ne comprend pas, dépend de réseaux sur lesquels il n’a aucune prise, travaille dans des organisations dont il ne décide pas les fins et achète des marchandises dont les conditions de production lui sont aussi étrangères que ceux qui les ont fabriquées. Il peut accomplir en quelques secondes des opérations qui auraient demandé autrefois plusieurs jours, et il emploie le temps ainsi gagné à accomplir davantage d’opérations du même genre.

L’amélioration incessante des moyens s’accompagne d’une lente destruction des fins. Il faut que tout soit plus rapide, plus simple, plus accessible et plus performant, mais la question de savoir à quoi tout cela doit servir pour l’humain passe pour une spéculation obsolète.

Une société qui ne sait plus ce qu’elle veut sait en revanche parfaitement qu’elle le veut tout de suite.
Elle a donc organisé l’existence en conséquence. L’attente est devenue dysfonctionnement, le silence un vide à remplir, l’ennui pathologie légère et toute difficulté qui ne peut être supprimée une « expérience utilisateur » à améliorer. Ce qui résiste doit être simplifié ; ce qui prend du temps doit être accéléré ; ce qui échappe encore à la mesure devra tôt ou tard fournir ses données.

Ce monde ne demande plus seulement aux hommes de s’adapter à lui. Il leur fournit obligeamment les instruments de leur adaptation.
C’est là sa réussite la plus considérable.

La misère moderne habite des existences où les moyens se multiplient à mesure que disparaît la possibilité d’en décider l’usage. Elle a commencé lorsque les hommes ont disposé de davantage de moyens pour mener une vie dont les fins leur échappent.

À présent, il faut encore que chacun puisse reconnaître comme sienne une existence dont l’essentiel des conditions avait été décidé ailleurs. Il faut que la dépossession prenne la forme de l’expression personnelle, que l’adaptation ressemble à un choix et que la conformité puisse être vécue comme une singularité.

Le spectacle s’en est chargé.

Il ne se contente pas de montrer des images du monde. Il fournit à chacun les représentations dans lesquelles il peut reconnaître sa place dans ce monde. Il lui montre ce qu’est une vie réussie, un corps désirable, un voyage enviable, une maison agréable, une indignation légitime, une révolte convenable. Il ne commande presque jamais directement, sauf crise aiguë. Il suggère, expose, recommande. Chacun devra choisir.

La dépossession devient alors nettement plus difficile à reconnaître puisqu’elle parle désormais à la première personne. « Mes goûts », « mes choix », « mes envies », « mon profil », « mon opinion » : jamais l’individu n’a autant disposé de mots pour désigner comme sien ce qui a été si soigneusement préparé pour lui.

Les réseaux sociaux ont simplement rendu cette opération réciproque. Le spectacle ne montre plus seulement aux individus comment vivre ; les individus lui fournissent en retour les images de la manière dont ils ont compris la leçon.

Ils photographient le repas avant de le manger, le voyage avant de le vivre, le paysage avant de le regarder. Ils exposent leurs loisirs, leurs colères, leurs corps, leurs enfants et jusqu’à leurs tentatives pour échapper à cette exposition. La vie privée elle-même n’échappe au spectacle qu’à la condition d’être photographiée comme une vie privée authentique.

Il ne s’agit plus d’avoir une existence, mais de produire les signes attestant qu’on en possède une.

L’individu moderne transporte avec lui les moyens de sa propre représentation. Il n’a plus besoin qu’une puissance extérieure lui impose une représentation de lui-même : il la produit bénévolement.

Le spectateur n’a pas disparu. Il a été mis au travail.

C’est probablement l’un des perfectionnements les plus remarquables du spectacle moderne. La séparation ne se présente plus comme séparation. L’individu produit du contenu, donne son avis, partage, personnalise. Plus il intervient dans la circulation des représentations, plus il peut avoir le sentiment d’être acteur de ce qui lui arrive.

Il est actif partout où son activité ne décide de rien.

Le spectacle n’aura donc pas seulement interposé des images entre les hommes et leur monde. Il leur a appris à produire eux-mêmes l’image qui viendra s’interposer entre eux et leur propre expérience.

Il fallait donner aux hommes le sentiment qu’une vie organisée sans eux était néanmoins leur vie.

Le plus économique était encore de leur en confier la mise en scène.

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