De l’inutilité des preuves.



Il fut un temps où mentir exigeait quelques précautions. Il fallait construire une version des faits, éliminer les contradictions, prévoir ce que l’adversaire pourrait découvrir et conserver une certaine vraisemblance. Le mensonge avait encore cette faiblesse ancienne : il devait ressembler à la vérité.
Cette contrainte a disparu.

Lorsque Mediapart publie des messages antisémites qu’il attribue à Jordan Bardella, celui-ci ne discute pas leur interprétation. Il nie, et c’est tout.
Jusque-là, rien que de très ordinaire. Un homme politique mis en cause conteste les faits qui lui sont reprochés.
La suite est plus intéressante.
Mediapart ne se contente pas de maintenir son accusation. Le journal publie sa méthode d’authentification. Deux personnes distinctes lui ont communiqué des conversations Messenger datant de 2013 et 2014. Pour l’une d’elles, le journal lui demande de récupérer directement auprès de Meta ses données personnelles de l’année concernée. Le fichier produit par Meta contient la conversation contestée. L’extraction est effectuée de nouveau devant un commissaire de justice. Des courriels et dix-huit témoignages complètent l’enquête.

La réalité possède ici un défaut considérable : elle insiste.

Il faut donc lui opposer quelque chose de plus puissant qu’elle. Non pas une autre démonstration, mais une affirmation répétée suffisamment longtemps et suffisamment fort pour que la question ne soit plus : « Que montrent les documents ? », mais : « Qui croyez-vous ? »

C’est un progrès considérable.

La vérité ancienne reposait sur cette idée naïve qu’une affirmation devait correspondre à quelque chose qui s’était effectivement produit. La vérité moderne repose davantage sur l’appartenance. Chacun dispose de ses journaux, de ses réseaux, de ses commentateurs, de ses indignations et bientôt de ses faits. L’information qui confirme le camp est exacte par destination ; celle qui le compromet porte en elle-même la preuve de sa falsification.
Il ne s’agit plus de convaincre.
Le spectacle politique contemporain n’exige même plus que le mensonge triomphe. Il lui suffit d’introduire assez de bruit, de soupçon et de versions concurrentes pour que le fait le mieux documenté redevienne une opinion parmi les autres.

L’affaire Bardella présente à cet égard un intérêt qui le dépasse largement. Elle montre ce que devient la discussion publique lorsque la réfutation cesse d’avoir besoin de réfuter. Il n’est plus nécessaire de démontrer qu’un document est falsifié. Il suffit de le déclarer falsifié.

La technique a rendu possible l’accumulation presque infinie des traces. Messages, courriels, métadonnées, archives, sauvegardes : jamais les sociétés n’avaient conservé autant de fragments de leur propre passé.
Elles ont simultanément perfectionné les moyens de n’en tenir aucun compte.

On imaginait que l’abondance des preuves rendrait le mensonge plus difficile.

Elle lui a seulement donné davantage de choses à nier.

En savoir plus sur L'Observatoire situationniste - The Situationist Observatory.

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture