Personne ne s’aviserait plus, maintenant que la vie sur terre est menacée de toutes parts par la technocène (définition : « la clôture du monde technologique sur lui-même »), de nier les impacts négatifs du développement effréné des techniques. La question est plutôt de savoir si ce développement n’est pas en lui-même négatif, s’il n’implique pas en soi ce caractère effréné, selon la loi de Gabor déjà mentionnée : « What can be made, will be made » (ce qui peut être fait le sera).
Ce qui amène à se demander plus radicalement si ce développement ne s’est pas fait au détriment d’autres voies de développement, sans aucun doute beaucoup plus lentes sur le plan technique, mais clairement plus harmonieuses et infiniment moins destructrices par rapport à la totalité vivante, ce dont témoignent les modes de vie des Guarani ou des Achuar, parmi tant d’exemples possibles.
Ce n’est pas la technique (savoir-faire) en elle-même qui serait négatrice de la vie : elle en est une modalité constatée chez tous les êtres vivants, à différents stades innés ou acquis.
Ce qui pose problème, c’est la domination du savoir sur le faire : le savoir-faire inclut dans un objet technique procédant d’un savoir préalable qui le surplombe et en détermine la prescription.
De quel savoir s’agit-il ? Du savoir saisir et séparer, du savoir dominer et donc dénaturer ; ce savoir écrasant la connaissance intuitive (innée ou acquise) des liaisons, interactions, interdépendances et équilibres qui sont précisément le savoir-faire propre à la vie.
Tant qu’une culture entretient, cultive, ces relations, elle est la nature qui s’essaie, se poursuit, se développe, se transforme, se prolonge. La culture est alors l’autre nom de la nature et réciproquement.
En revanche, lorsqu’une culture cesse de cultiver le jardin de la terre, elle entre en guerre avec la nature, qui est pourtant son nid nourricier et non un support à prothèses. Il ne peut fatalement en sortir qu’un désert étouffant assorti de mirages empoisonnés.
La séparation qu’opère le savoir comme domination donne libre accès au développement exponentiel d’une infinité de savoir-faire qui sont en vérité autant d’ignorer-défaire, car il est dans la nature de l’arrachement de mésestimer les conséquences de son geste.
Sur un plan strictement technique séparé (techniciste), les conditions de possibilité d’un objet technique sont toujours respectées, grosso modo les quatre causes relevées par Aristote : il faut un projet, lui donner la forme adéquate, lui faire correspondre les matériaux adaptés et actionner sa production. Elles sont même si aveuglément respectées qu’elles imposent autoritairement le respect par leur précision, leur efficacité, leur scientificité, toutes séparées du tout de la réalité : sans considérer donc comment s’inscrit ce projet dans la totalité vivante, quelle esthétique s’y impose à la sensibilité générale du vivant, quelles répercussions ont l’extraction et le taux d’extraction des matériaux sélectionnés, comment en sont traités les producteurs.
Ce respect aveugle est au fondement idolâtre de l’idéologie du progrès.
« Oui, d’accord, ça fonctionne, et alors ?
– Eh bien, ça pollue aussi, entre autres.
– Eh bien, ce sera l’objet de nouvelles techniques. »
Cette idolâtrie n’épargne donc rien : elle en vient même plutôt à frapper d’« obsolescence » l’humain qui, de son point de vue, précision, efficacité, scientificité séparées et aveugles, fonctionne en effet plutôt mal.
Cette idée est développée par Günther Anders qui, dans L’Obsolescence de l’homme, anticipant les thèses de Debord, a mené une enquête implacable sur l’état de l’humanité face aux forces proprement impensables qu’elle a déchaînées. L’hubris technologique a produit la bombe atomique, dont l’auteur note que les conséquences, littéralement, dépassent l’entendement. Mais ce qu’il nous décrit est pire : à savoir que cette démesure industriellement suréquipée est elle-même une nouvelle sorte de bombe, et même la bombe ultime, capable d’exploser l’humanité tout en conservant ses apparences :
« L’effacement, l’abaissement de l’homme en tant qu’homme réussissent d’autant mieux qu’ils continuent à garantir en apparence la liberté de la personne et les droits de l’individu. Chacun subit séparément le procédé du “conditioning”, qui fonctionne tout aussi bien dans les cages où sont désormais confinés les individus, malgré leur solitude, malgré leurs millions de solitudes. Puisque ce traitement se fait passer pour “fun” ; puisqu’il dissimule à sa victime le sacrifice qu’il exige d’elle ; puisqu’il lui laisse l’illusion d’une vie privée ou tout au moins d’un espace privé, il agit avec une totale discrétion. »
Face à cette emprise, on est facilement pris de vertige devant l’immensité des tâches pratiques qui attendent une humanité s’émancipant.
S’émancipant comment d’ailleurs, étant donné la dépendance protéiforme, externe et interne à la « mégamachine » (Lewis Mumford, Technique autoritaire et technique démocratique) où elle se trouve enchaînée pour assurer même seulement basiquement sa survie séparée, sa survie sans considération de sa vie ?
Nous laisserons de côté ce radicalisme infantile ou idéologique ou cynique ou dément ou, paradoxalement, mécanique, qui admet allègrement l’idée proprement inhumaine qu’il « faudra faire des sacrifices » sous forme de famines aggravées, de soins stoppés, etc.
En postulant ce geste contagieux où les humains lâcheront pour de bon le système qui les aliène, un tel geste n’aurait plus rien d’une posture, et tout d’un humble apprentissage.
Pour le dire autrement, la radicalité de la révolution nécessaire ne pourra avoir d’égale que la prudence, sagesse pratique collective artisanale, à mettre en œuvre pour sortir de ce monde, qui ne va pas disparaître par magie ou par incantations.
Il n’est pas trop difficile de constater que ce radicalisme antitechnologique, comme toute posture sectaire, peut fort bien s’accommoder de toutes les tares qui ont toujours servi de fondements à toutes les formes de domination, dont ce monde est en quelque sorte le couronnement.
Méfions-nous des roitelets.
Le démantèlement-dépassement de la « mégamachine » sera nécessairement une œuvre de longue haleine, une patiente et hésitante déconstruction-création, et cette vaste opération sera elle-même subordonnée aux progrès proprement humains, qui eux non plus ne se feront pas en un jour. La désaliénation ne suit pas d’autres chemins que l’aliénation.
Inutile donc de démanteler à échelle et vitesse industrielles la société industrielle : c’est entre autres de cette efficacité et de cette rentabilité dont il s’agit de sortir.
L’humanité s’émancipant retrouvera ou inventera progressivement, généralement lentement, mais surtout unitairement et solidairement, ce qui lui fait défaut.
Le pas décisif est de se désaliéner des puissances de domination, en y renonçant déjà de l’intérieur.
Concernant les mesures pratiques compatibles avec ce processus, voici quelques pistes, que l’intelligence collective dépassera sans peine.
Concernant l’industrie, chaque fois et tant qu’un secteur industriel ne peut pas immédiatement être liquidé sans conséquences humaines désastreuses, « la technologie moderne est si étroitement mêlée à tous les aspects de notre vie qu’elle ne saurait être supprimée brusquement sans anéantir, dans un chaos mondial, des milliards de gens » (Ken Knabb, La Joie de la révolution), et le temps que des alternatives non industrielles puissent le remplacer, il sera toujours possible de ralentir, freiner ou supprimer toutes les industries ne répondant pas à des besoins fondamentaux.
La société marchande moderne crée un nombre invraisemblable d’activités qui n’ont d’autre finalité que de garantir son fonctionnement, à quoi s’ajoute une masse énorme de productions « non naturelles et non nécessaires », pour le dire comme Épicure.
Avec l’industrie moderne, le capital s’est créé un mode de production à son image, imposant à tous sa rationalité mortifère et ses temporalités artificielles. Son démantèlement passera nécessairement par un examen concret des processus industriels existants afin de pouvoir déterminer collectivement lesquels doivent subsister temporairement, pour les raisons de survie commune planétaire déjà évoquées, avant de disparaître.
On pourra par exemple rapidement supprimer l’obsolescence programmée et la remplacer par la durabilité maximale, ce qui permettra déjà de ralentir très fortement les extractions, de réduire considérablement ce qui subsistera de temps de production séparée et donc de commencer à se dégager collectivement du rapport d’assujettissement aux machines.
Dans cette même optique, il sera loisible d’organiser la rotation du plus grand nombre de personnes volontaires pour toutes les tâches répétitives, pénibles, ingrates qui subsisteront en tant que telles.
Cette rotation permettra en retour à tous d’être fondamentalement conscients de l’ampleur des changements à faire et collectivement maîtres de leurs rythmes, en pouvant moduler, mettre en pause, ralentir ce qui resterait des processus de production.
Il est également indispensable de supprimer ou de marginaliser partout où c’est possible la référence au temps, de se libérer au maximum des horaires, de sorte que ce ne soit plus le temps qui détermine l’activité, mais les activités qui recommencent à prendre leur temps.
Toujours dans la même optique, seront partout rendues disponibles pour tous les bases fondamentales de l’ingénierie des machines subsistantes, en vue de leur appropriation théorique et pratique. On peut facilement, à l’aide de toutes sortes d’ex-ingénieurs et d’ex-techniciens, tous déserteurs, tous impliqués dans la rotation des tâches, rendre accessibles toutes les formations à tous les savoirs, à toutes les techniques, à tous les outils, dans tous les domaines.
Cette appropriation est fondamentale, non pas seulement pour se dégager massivement du temps de production, dissocier la production de la comptabilité du temps, mais pour que tous accèdent progressivement à une intelligence suffisante de l’ensemble des processus, afin de pouvoir y intervenir en connaissance de cause, pour les modifier, les réduire, les détourner, les réconcilier en totalité à la totalité de tout ce qui existe, elle-même toujours plus et mieux conçue et vécue sans séparation.
Ce qui est ici en jeu, malgré le caractère ingrat de la prise en charge des pesanteurs et des inerties subsistantes d’un monde mort, c’est l’invention collective et joyeuse de formes non autoritaires, non hiérarchiques, non directives.
Il sera alors d’autant plus agréable, sur l’immensité du versant artisanal, d’améliorer, développer, accroître et rendre accessibles toutes les expériences et les formes associatives, coopératives, fédératives, de cultures paysannes, ouvrières, artistiques, pédagogiques, philosophiques.
De sorte qu’au terme de ce premier moment de desserrement des contraintes et de réouverture d’autres possibles, l’humanité devrait avoir réduit massivement le recours à l’industrie et aux machines, tout en redéployant le génie libéré de chacune et chacun dans de nouvelles inventions maîtrisées, de nouvelles découvertes, de nouvelles relations aux objets, à l’art, à la nature, aux autres, à soi, au temps.
Il nous semble à ce stade assez secondaire et, en tout cas, prématuré de trancher pour savoir si toute forme d’industrie devra disparaître ou si certaines pourraient utilement subsister, comment et combien de temps, et bien sûr sous quelles formes nouvelles ; leur indispensabilité étant sans doute le meilleur critère de leur maintien, mais toujours subordonnée aux capacités de réappropriation et de participation individuelle et collective à l’ensemble du processus, extractions, ingénierie, production, fonctionnement, maintenance, lui-même progressivement absorbé et dissous dans le cours unitaire de la vie individuelle et collective.
Concernant enfin la gouvernance : l’anarchie, sur les fondements de laquelle nous reviendrons plus loin, est non seulement l’idéal, mais ce qu’il s’agit de mettre en pratique immédiatement.
L’anarchie, maîtrise individuelle et interindividuelle des responsabilités, ne se confond pas ni ne se réduit pas à la démocratie, pouvoir du peuple : elle dispose souverainement de toutes les formes possibles de concertation et de décision, sans en fétichiser ni en figer aucune.
Excluant systématiquement toute forme d’autoritarisme à toutes les échelles de la vie sociale et naturelle, rejetant toute hiérarchie, elle est la fluidité réinventée dans toutes les relations.
L’anarchie ne sera pourtant viable que par l’évolution, l’élévation, l’humanisation, la sensibilisation et la conscientisation de toujours plus d’individus.
L’anarchie s’épanouira comme la libre formation et l’émulation de la noblesse d’âme, du désintéressement et de la sagesse individuelle et collective, sans dogmes, sans systèmes, sans idéologie.
Elle sera la libération sans fin de toutes les potentialités créatrices de chaque individualité.
¹ Alexander Trocchi, « Technique du coup du monde », I.S., n° 8.
Extrait du chapitre 2 du Remède à tout.
