
Il est remarquable que les sociétés modernes continuent de se représenter comme gouvernées par des lois, alors qu’elles le sont essentiellement par des récits, lesquels présentent sur les lois l’avantage décisif de ne pas avoir à être appliqués pour être efficaces.
Ce déplacement n’est pas le produit d’une conspiration, mais celui d’une évolution logique : à mesure que le réel se révélait rétif à toute maîtrise durable, il devenait nécessaire que son interprétation prît le relais de son gouvernement.
Il ne suffit plus qu’un homme soit interpellé, blessé ou tué ; il faut encore que cet événement soit immédiatement intégré dans une chaîne de significations qui le rende non seulement acceptable, mais nécessaire, de telle sorte que le fait brut, dangereux par ce qu’il pourrait susciter d’interrogations, soit neutralisé par l’interprétation qui l’accompagne.
La police fournit sa version, les médias la rendent audible, le pouvoir la consacre comme évidence, et ce qui a été fait apparaît aussitôt comme ce qu’il fallait faire, selon une logique dont la perfection tient précisément à ce qu’elle ne laisse aucune place à la question de savoir si les choses auraient pu être autrement.
Il serait naïf de croire que ce mécanisme repose sur le mensonge au sens traditionnel ; le mensonge est une technique trop grossière pour un monde qui n’a plus seulement besoin de falsifier, mais aussi désormais de précéder, car ce n’est pas celui qui dit vrai qui gouverne, mais celui qui parle le premier.
La victime est une anomalie narrative, le témoin un élément perturbateur, tandis que celui qui persiste à vouloir comprendre découvre qu’il n’existe plus de lieu audible où sa question puisse être formulée.
Ce qui veut se mettre en place n’est pas le totalitarisme ancien, fondé sur la terreur ou la censure directe, mais une forme plus accomplie de domination, dans laquelle il n’est plus nécessaire d’interdire la vérité, puisqu’il suffit d’organiser un monde où la question de la vérité cesse d’être pertinente.
On peut alors parler, sans emphase inutile, d’un régime dans lequel la police du récit et le récit de la police ont cessé d’être distincts, et où le pouvoir, n’ayant plus besoin d’être brutal, peut se contenter d’être évident.
