« Dans cette inversion perceptive universelle, n’importe quelle catastrophe ne saurait apparaître que dans sa version scénarisée, ce qui est en soi une catastrophe, et qui les contient toutes, car si le sol de la réalité s’est déjà largement dérobé sous les pieds de l’humanité, ceux qui en sont la base, au sens de La Boétie – les peuples – tantôt s’ébattent, mais plus trop et surtout se battent – entre mirages et marécages. »
La spectacularisation de tout n’a rien épargné ; ni la nature, devenue un vague décor d’arrière-plan, qui se fissure de partout ; ni l’humain ordinaire, simple figurant d’une réalité qui lui échappe jusque dans les choses les plus banales du quotidien ; ni les médiatiques, qui en sont les plus serviles bouffons, ni les politiques du monde entier, qui veulent « quoi qu’il en coûte » tenir le devant de la scène ; et bien sûr encore moins les rapports sociaux, devenus à peu près complètement virtuels, sans oublier les marchandises, ces prostituées plurimillénaires au service de l’argent, et donc bien sûr ni l’argent lui-même, l’idole sans visage qui paradoxalement façonne tout à son image.
En clair et en bref : la société du spectacle est bien la falsification de toute réalité et de toute perception de la réalité.
De sorte que quoi qu’il arrive dans le domaine sans cesse plus étendu des catastrophes sanitaires, militaires, économiques, sociales, écologiques , tout est filtré et formaté pour s’intégrer dans le scénario mondial de l’impuissance des individus et des peuples, à qui l’on demande seulement de s’aveugler les uns les autres, ce qui est assurément la fonction déterminante des réseaux sociaux.
Cette hypnose générale, démocratique, n’est que très ponctuellement, et de plus en plus rarement – depuis que s’est perdu le centre connaissable -, une stratégie maîtrisée des dirigeants et de leurs experts ; de leurs conseillers et de leurs mafias, qui viendront plutôt le plus souvent, tout cyniquement, y greffer leurs intérêts de dominants en proie aux doutes de l’effondrement. Les spectres d’une pandémie ou d’une guerre seront autant de sceptres.
Mais bien plus fondamentalement, c’est le spectacle lui-même, comme automate planétaire, comme entité autocratique universelle qui, développant son conatus dans la meilleure des illusions possible, distribuera les rôles, des petits jusqu’aux plus grands, et fera se mouvoir en tous domaines les acteurs qu’il a sélectionnés pour servir sa cause sans partage ; le déploiement, contre toute réalité, d’un mirage substitutif.
Car le spectacle mène avant tout une guerre sans merci à la réalité, qu’il a estimé très tôt, lorsqu’il prit son essor dans la deuxième moitié du vingtième siècle, comme étant de trop.
Ce sera donc ou lui ou elle, sur cette terre. Et si le spectacle, dans sa démente circularité, se voit évidemment gagnant, nous avons le réconfort de savoir qu’il dépend pourtant entièrement de la réalité pour survivre et se déployer, et que donc, plus il la fait apparemment reculer – reculer dans les apparences -, plus il la fait en quelque sorte se regrouper à son insu pour l’assaut final, dont l’issue ne fait aucun doute. Car à la fin, qui n’est plus très loin, la réalité, quelle qu’elle soit, reprend ses droits.
Nous pensons toujours que l’humain émancipé, qui en fait à juste titre pleinement partie, et qui se regroupe aussi secrètement par-delà les anciennes lignes de front abandonnées, peut encore y contribuer.
