Spiritualité et spectacularité.

La spiritualité est sans nul doute la notion – et la réalité – la plus occultée par les situationnistes, au profit de la jouissance, du désir et du plaisir. Il est peu douteux que la spiritualité soit – de prîme abord – clairement moins excitante que la jouissance, et même qu’elle semble en être l’antonyme.

En effet, « vivre sans temps mort » exclut d’office toute spiritualité, qui implique quant à elle – et quelle qu’elle soit – justement d’en passer par une sorte de temps « mort » ; une distance face à soi-même, un espace d’apparente passivité. 

Quant à « jouir sans entraves », cela s’accorde mal a priori avec l’état de non désir – ou, à l’extrême, de vacuité – propre à la méditation.

Précisons : nous ne sommes en rien contre la jouissance, bien au contraire.

Mais, d’une part nous pensons qu’il est possible – et nécessaire – de savoir tirer de la jouissance même d’une entrave, d’autre part l’idée d’une jouissance absolue – toute autre serait entravée -renvoie à l’idée d’une vie divine, ce qui enclenche dans l’immédiat une réflexion spirituelle.

Enfin, pour ce qui est de « vivre sans temps mort », il nous semble que c’est accorder beaucoup trop d’importance au temps, et donc à la mort.

Nous n’allons pas passer en revue toutes les formules et toutes les postures prises par les situationnistes pour faire savoir à un monde d’ennui qu’ils étaient « du côté du plaisir ».
Ce que nous cherchons à illustrer ici, c’est une certaine limitation – une limitation certaine- dans le projet situationniste, qui voulait exclure – et radicalement en plus – tout intérêt pour toute forme d’intériorité.

Des gens pressés de vivre, car le temps n’attend pas.

Il nous semble tout au contraire qu’il n’y a rien qui presse sinon le temps ; et que se libérer de cette pression – cette oppression – est la bonne façon d’échapper déjà en partie au temps, de vivre – à temps – un au-delà du temps : un goût d’éternité, à la portée de tout amour.

Reprenons et poursuivons.

De quoi parlons-nous à propos de spiritualité ? De ce que les philosophes antiques désignaient comme « souci de soi ». Ce « souci » consiste essentiellement en une attention bienveillante et exigeante. Le garçon de café qui se prend pour un garçon de café rentre chez lui : là, il arrête de servir des clients, il arrête de voir les autres comme des clients, il arrête d’être garçon de café, il arrête de servir. Il n’est plus non plus pressé, il ne court plus après le temps, il se moque du temps. Il est assis, il ne fait rien extérieurement : il est vraiment rentré chez lui.

Il y voit défiler des personnages, dont il fait partie, et il remarque attentivement ce qui les fait se mouvoir, en paroles et en actes, un peu tous de la même façon convenue : il est juste en train de déconstruire la spectacularité.

Cette réflexion sur soi se déroule sur une sorte de scène intérieure où défilent des représentations, dont une image de soi. Mais celui qui observe ces images n’est justement pas lui-même une image : c’est là très précisément que l’on se ressaisit véridiquement.

C’est aussi en quoi et pourquoi la vie spirituelle est l’arme ultime et décisive contre la société du spectacle.

La libération par l’esprit est celle qui les contient toutes.

Face à soi-même, les masques tombent, et si l’on y regarde de plus près – et assez longtemps -, les marionnettistes – interieurs et extérieurs – sont eux aussi démasqués.

C’est là qu’on devient en quelque sorte un artisan en véridicité. Voire un artiste.

Vous en croisez parfois dans les rues : il y a en eux quelque chose de transperçant : quelque chose qui transperce les apparences. C’est parce qu’ils vivent déjà dans l’au-delà : l’au-delà du spectacle.

Il nous reste à préciser un point essentiel : quelle spiritualité ? Athée, bouddhiste,matérialiste, déiste, animiste, etc ? On s’en fiche. L’important est l’ouverture, la fluidité : laisser la voie libre aux dépassements possibles, aux dialectiques inattendues, aux déterminations imprévues.

Et pour couronner le tout, à la fraternité active et véridique.

Les futurs conseils révolutionnaires seront des assemblées spirituelles, leurs membres seront tous déjà vainqueurs.

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Spirituality and spectacularity.

Spirituality is undoubtedly the notion – and the reality – that is most obscured by the situationists, in favor of enjoyment, desire and pleasure. There is little doubt that spirituality is – at first glance – clearly less exciting than enjoyment, and even that it seems to be its antonym.

Indeed, « to live without dead time » excludes automatically any spirituality, which implies – and whatever it is – precisely to pass by a kind of « dead » time; a distance in front of oneself, a space of apparent passivity.

As for « unfettered enjoyment », this does not fit well a priori with the state of non-desire – or, at the extreme, of emptiness – proper to meditation.

Let us be clear: we are in no way against enjoyment, quite the contrary.

But, on the one hand, we think that it is possible – and necessary – to know how to derive enjoyment even from a hindrance, on the other hand, the idea of an absolute enjoyment – any other would be hindered – leads to the idea of a divine life, which immediately triggers a spiritual reflection.

Finally, as far as « living without dead time » is concerned, it seems to us that this is giving too much importance to time, and therefore to death.

We are not going to go through all the formulas and all the postures taken by the situationists to let a world of boredom know that they were « on the side of pleasure.
What we are trying to illustrate here is a certain limitation – a certain limitation – in the situationist project, which wanted to exclude – and radically at that – any interest in any form of interiority.

People in a hurry to live, because time does not wait.

It seems to us, on the contrary, that there is nothing in a hurry but time; and that to free oneself from this pressure – this oppression – is the right way to escape already in part from time, to live – in time – a beyond of time: a taste of eternity, within the reach of all love.

Let’s go back and continue.

What are we talking about in terms of spirituality? About what the ancient philosophers called « self-care ». This « concern » consists essentially of a benevolent and demanding attention. The waiter who thinks he is a waiter goes home: there he stops serving customers, he stops seeing others as customers, he stops being a waiter, he stops serving. He is no longer in a hurry, he no longer runs after time, he doesn’t care about time. He is sitting down, doing nothing outwardly: he has really returned home.

He sees characters pass by, of which he is a part, and he carefully notices what makes them move, in words and in deeds, all in the same conventional way: he is just deconstructing spectacularity.

This reflection on oneself takes place on a kind of interior stage where representations, including an image of oneself, are paraded. But the one who observes these images is not himself an image: it is precisely there that one re-seizes oneself truthfully.

This is also why the spiritual life is the ultimate and decisive weapon against the society of the spectacle.

Liberation through the spirit is the one that contains them all.

Facing oneself, the masks fall off, and if one looks closely enough – and long enough – the puppeteers – inside and outside – are also unmasked.

That’s when you become a sort of craftsman in truth. Even an artist.

You sometimes meet them in the streets: there is something piercing in them: something that pierces appearances. This is because they already live in the beyond: the beyond of the show.

There remains for us to specify an essential point: what spirituality? Atheist, Buddhist, materialist, deist, animist, etc? We don’t care. The important thing is openness, fluidity: to leave the way open to possible overtakings, to unexpected dialectics, to unforeseen determinations.

And to crown it all, to active and truthful fraternity.

The future revolutionary councils will be spiritual assemblies, their members will all already be winners.

L’entretien imaginaire.

En quoi êtes-vous situationnistes ?
– C’est simple : nous considérons que la caractérisation de la société comme société du spectacle est la plus juste, la plus opérationnelle, la plus élucidante. En un mot : le meilleur outil d’analyse.

Et c’est tout ?

– Nous apprécions aussi ce que Debord appelait « le style de la négation » : un certain tranchant dans l’emploi de l’intelligence, qui permet d’opérer une identification instantanée et parlante entre tout ce qui participe du spectacle et tout ce qui tend à s’en démarquer.

Nous trouvons aussi un intérêt dans l’idée de créer des situations qui permettent des sauts qualitatifs dans l’existence et dans la conscience.

En quoi vous différenciez-vous de l’I.S ?

– Nous ne reprenons pas du tout à notre compte l’ensemble du contenu et des pratiques immoralistes dont se sont gargarisés les suivistes de l’I.S, et dont la société actuelle s’est non seulement très bien accommodée, mais dont elle a même fait en quelque sorte le clou du spectacle : jouir, et vite. Les pratiques immorales dont les situationnistes se flattaient qu’elles scandalisent, sont devenues l’ordinaire des « élites », le modèle affiché de la réussite insolente.

Êtes-vous des moralistes ?

– Nous nous situons radicalement par-delà le moralisme et l’immoralisme. Ce qui nous intéresse, c’est le développement de la vie, dans ses dimensions individuelles ou communes comme totalité et comme unité. La jouissance éphémère et séparée, c’est pour les esclaves de la séparation, toutes celles et tous ceux qui se sont résignés à croupir dans le bagne du temps. L’épanouissement unitaire a quelque chose d’éternel, dont le goût est accessible en toutes choses. Maintenant et tout de suite.

N’est-ce pas une façon de ramener finalement la religion, et Dieu, dans les mentalités ?

– Dites-nous ce que vous appelez religion, vous nous ferez plaisir, et surtout vous y verrez plus clair.

Nous faisons évidemment nôtre la critique de la « religion » qui commence dès l’antiquité, et se poursuit jusque chez les situationnistes. La « religion » comme consolation illusoire et consommation de l’illusoire – en ce sens la société du spectacle est d’essence religieuse -, la religion comme domination et auxiliaire de la domination, et bien sûr la religion comme séparation. A ce titre, écarter toute religiosité de la perspective d’un homme total, vouloir la supprimer sans la réaliser, c’est une séparation majeure, qui est pour beaucoup dans l’échec situationniste, nous y reviendrons.

Si par contre on saisit la religion comme liaison créatrice avec la totalité vivante, nous sommes très religieux. Quant à « Dieu », puisqu’on nous dit qu’il serait mort, nous nous intéressons à ce qui n’est pas mort avec cette mort : nous considérons comme une vérité radicale, et même comme la radicalité de toute vérité que derrière l’appellation « Dieu » (qu’on en fasse un mot saint ou un gros mot nous indiffère), se trouve le fait que tout soit littéralement possible. Nous affirmons que c’est quelque chose d’expérimentable dans la vie la plus ordinaire. Voilà de quoi créer d’intéressantes situations !

Vous risquez surtout d’être doublement incompris et rejetés : par la tradition marxiste, anarchiste, situationniste d’une part ; par les religions d’autre part.

– Ce risque est plutôt une chance : si nous sommes dans le vrai, et qu’il pousse comme nous le disons, alors nous serons peut-être un moment de son chant, une des étapes de sa floraison. Un signe du Printemps.