Bienvenue en démoctature.

Chaque mot est polysémique par nature en ce sens qu’une définition ne peut jamais épuiser la réalité qu’elle désigne : la réalité est plus vaste, plus fluide, changeante, diverse que ce que nous en saisissons, percevons, intellectualisons, en bref schématisons.

Le mot « dictature » n’échappe pas à ces limitations.

Ses définitions varient d’ailleurs selon les dictionnaires :

  • « pouvoir absolu exercé par une personne ou un groupe dans un domaine particulier ; tyrannie » ;
  • « régime politique qui se caractérise par une forme de pouvoir arbitraire, autoritaire, entièrement soumis à la volonté de celui ou de ceux qui gouvernent. Les tribunaux, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif sont alors directement liés aux décisions du dictateur. On n’y trouve aucun contrepoids: absence d’une presse libre, absence de partis d’opposition et absence de groupes de pression indépendants dans la société civile» ;
  • « régime politique dans lequel le pouvoir est entre les mains d’un seul homme ou d’un groupe restreint qui en use de manière discrétionnaire »,

Etc.

Notons en outre que l’usage de ce mot est élastique : « dictature de l’opinion », « du prolétariat », « du numérique », etc.

Notons enfin qu’à l’aide d’oxymores, son sens, tout en étant en partie conservé, échappe aux classifications habituelles.

Tocqueville parlait, pour décrire une société qui ressemble furieusement à la notre, de « tyrannie douce » (ce mot « tyrannie » étant accepté comme un synonyme de « dictature », bien que distinct. Exemple de définition : « gouvernement absolu, oppressif et arbitraire »).

Cependant, un mot, bien que nécessairement polysémique, n’en perd pas pour autant son sens, sauf à ce que la réalité qu’il désignait ait totalement changé de nature.

Par exemple le mot « démocratie » garde un sens pour désigner les sociétés où « les citoyens participent aux décisions politiques », mais cette « participation » pouvant devenir secondaire, superficielle, voire manifestement illusoire, il apparaît que la « démocratie » n’est pas incompatible avec une part plus ou moins importante de données dictatoriales.

On pourra enfin recourir à l’étymologie pour essayer de saisir le fond, l’essence signifiée par un mot.

Par exemple, le mot dictature dérive à l’origine du verbe « dictare »: « dire en répétant souvent, ordonner, commander. »

Ainsi le sens fondamental du mot « dictature » vise non pas seulement certains régimes autoritaires sans démocratie (d’autant que la plupart des régimes qualifiés ainsi se ménagent une apparence démocratique, en organisant des votes par exemple, etc.), mais pourra s’appliquer à une « démocratie » où deviendra dominante la part de contrôles, contraintes, mises au pas, mises à l’index, ostracisation, etc., actions soutenues et valorisées par une presse livrée à des groupes financiers, dépendante des aides de l’État, bref soumise. Le tout assorti de la division, de la ridiculisation, voire de l’effondrement des contre-pouvoirs, la discréditation de tout horizon alternatif, etc.

La conclusion que l’on peut utilement tirer de cette esquisse (*) est que deux mots de sens contraires peuvent se rapprocher voire fusionner, dans la mesure où les réalités qu’ils désignaient se sont elles-mêmes rapprochées, voire ont fusionné.

Nous vivons désormais – et cela ne va qu’empirer et devenir de plus en plus manifeste – dans une démoctature.

Photo de Pia Kafanke sur Pexels.com

  • (*) Nous y reviendrons plus en détail dans quelque temps.