I. Ils ont mis le monde dans un cadre assourdissant, Sans silence, sans nuit.
Je ne vis pas, je montre que je vis.
II. Je vois sans voir, je touche sans rien prendre, Je vis à l’écran de mes jours morcelés, Mon visage est pixel, mon souffle est à vendre, Et mon nom, un profil cerné de reflets.
III. Ce que je montre n’est pas ce que je suis, Mais l’ombre devenue paillettes. Je m’arrange, je filtre — Et disparais – variable.
IV. Une main dans ma poche fouille sans cesse Un mécanisme plus fort que la pensée. J’attends qu’il parle, qu’il me confesse, Mais c’est moi qui m’y suis effacé.
V. La foule regarde, la foule poste, La foule danse dans un miroir cassé. Et moi, j’écoute un reste d’étoffe, Une plainte que rien ne peut poster.
VI. Parfois, la lumière tombe autrement, Sur un arbre, un mur, une vieille main. Je m’arrête. Je suis vivant. Le réseau n’en saura rien.
VII. J’écris dans un carnet sans cloud ni partage, Des mots qu’aucun algorithme ne trie. Je suis un homme. Je suis naufrage. Je suis une île.
Juste choisir encore où je m’écris.
VIII. Qu’ils gardent leurs mondes de signes inversés Leurs likes, leurs flux, le bruit doré. Je marcherai vers où Parler veut encore dire vibrer.
Un vent violent souffle dans mon dos, tout le monde s’écarte, il ne fallait pas le dire.
Je sais, on m’avait prévenu, il ne fallait pas le dire, il ne fallait pas parler de ça, tant que tu fais semblant, ça passe, mais surtout, surtout, ne pas parler du sentiment de soi, je sais.
C’est trop tard maintenant, je l’ai dit, c’était au bord de mes lèvres depuis des mois et des mois, ça me rongeait de l’intérieur, c’était là tout le temps.
Les écrans s’éteignent, le son se coupe, la lumière s’éteint, il n’y a plus rien.
Merde, je l’ai dit, tant pis, maintenant ça va s’enchaîner les problèmes, c’est que le début, je sais.
Deux hommes s’approchent de moi, se penchent, me menottent, on va m’emmener dans la cellule anti-terroriste, avec un psychologue, un psychiatre, c’est très grave, il ne fallait pas le dire.
Tout le monde me regarde avec un air de dégoût, ma respiration est saccadée, ma bouche sèche, ils passent devant moi, l’air de rien, avec leurs petits dossiers ficelés et le tampon de la préfecture.
Putain, pourquoi est-ce-que je l’ai dit… ?
Certains peuvent rentrer chez eux, je sais, moi je ne pourrais plus, plus jamais, même le camp de base c’est pas sûr, je suis condamnée en fait, c’est un truc que j’avais pas compris tout de suite, mais quand t’es condamné ben y’à plus vraiment d’issue, les échappées c’est fini, les films à la con c’est fini aussi.
Je ne bouge pas, je me laisse faire, on me tire, d’un côté, de l’autre, direction la cellule d’isolement, quel bordel, pourquoi j’ai pas fermé ma putain de guelle.
J’entends des cris de détresse, une foule opaque, je baisse la tête, dehors ça cogne, il pleut des radiations, les systèmes se détraquent, c’est comme ça à chaque fois que quelqu’un en parle, ça fait tout disjoncter, le monde qui est déjà en loques se disloque encore un peu plus.
La cellule est toute petite, je suis recroquevillée, on m’interroge toute la nuit, enfin c’est surtout des injonctions, des paroles toutes faites, des menaces aussi, le tout entrecoupé de jeux vidéos.
Je ne bouge toujours pas, j’accuse les coups, il faut bien payer un jour, c’était plus fort que moi.
La tentation au bord de l’abîme, c’était tout le temps, sur mes lèvres, c’était en moi.
Je vais payer, il faut bien payer un jour, avoir mal un bon coup et puis en finir avec tout ça.
Les générations s’étaient séparées ; chacune avait son réseau avec des sous-réseaux, il fallait se tenir « à carreau » pour y rester.
A carreau, ça veut dire se tenir tranquille, on disait avant « ne pas faire de vagues », mais l’expression s’est perdue elle aussi, les vagues étant devenues si monstrueuses si souvent aux quatre coins de la planète.
« Quatre coins », ça veut dire de tous les côtés, ça réfère sans doute aux quatre points cardinaux, voire aux quatre évangiles, on ne sait plus, on ne déchiffre plus très bien les anciens documents.
Là j’écris en ancien français, c’était la langue qui a prévalu en zone C jusqu’en 2047.
J’y ai pris goût avec mon grand-père, qui me disait souvent : « Les mots vrais ce sont des ailes ».
Je ne sais pas ce qu’il appelait « vrai », peut-être l’ancêtre de la probabilité généralisée.
En tout cas quand j’utilise ce protolangage, j’ai l’impression de saisir quelque chose et ça me fait du bien.
Oh « saisir » c’est un bien grand ancien mot ; disons toucher, au moins j’espère effleurer la surface de la réalité, et ça me fait du bien, je le redis.
Mon grand-père disait aussi que sans les mots, les souffrances s’enfoncent, s’enlisent, se sédimentent, et nous asphyxient de l’intérieur.
Et quand j’y pense (ça se passe dans ma tête je crois, mais pas que), ça explique peut-être tous ces gens des quatre zones qui se suicident sans explication : je veux dire sans avoir eux-mêmes d’explication à leur geste.
C’est terrible quand même, mais en même temps je les comprends, car moi-même le plus souvent quand j’arrête de penser ancien (ce qui est un peu différent de calculer mais je ne sais pas l’expliquer), j’ai des vertiges et des angoisses atroces et je ne sais pas pourquoi mais le surveillant m’a dit que c’était normal.
En tout cas le fait d’utiliser les anciens mots dans cet ordre qu’on appelait grammaire me stabilise un peu, un petit moment et après je peux reprendre les discussions avec ceux de mon sous-réseau.
Je ne peux pas vous traduire ces discussions, parce qu’elles sont sans fil directeur, leur syntaxe est flottante (un peu comme sur les grosses vagues), et n’ont pas d’autre signification que d’être un besoin primitif pas encore surmonté, d’après le chef des surveillants.
Mais besoin de quoi ? « Pas de quoi, de qui !» m’a-t-il répondu en hurlant dans son micro.
Je n’ai rien compris parce qu’ensuite il a dévissé tous les mots.
Dévisser les mots c’est quand vous voulez arrêter une discussion à cause des vertiges et des angoisses.
Ce que je crois comprendre, c’est que les discussions sont nées sur les anciens réseaux sociaux : c’étaient des formes abrégées et mélangées des anciennes langues, et comme chaque sous-réseau avait ses propres formes, ses propres abréviations et ses propres mélanges, après quelques décennies a eu lieu « la rupture communicationnelle » (c’est étrange : mon grand-père, qui pourtant ne l’a pas vécue, m’avait dit de bien me souvenir de ces mots) : il y a eu des coupures de sens de plus en plus prolongées, des courts-circuits sémantiques, et aussi quelques viols linguistiques.
On a basculé dans ce qu’on appelle l’insinuiffisance mais une fois qu’on y a eu basculé, on ne savait plus ce que ce mot voulait dire exactement, et s’il appartenait aux anciennes langues ou au nouveau code de la voix.
« Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d’être inscrits pour la postérité dans l’histoire des cataclysmes. »
René Daumal
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Un jour, qui n’est plus très loin, seront déterrées et reprendront vie les connaissances existentielles fondamentales enfouies sous les idéologies, les interprétations intéressées, les compréhensions mutilées, les lettres mortes, et les champs de bataille. Ce sont elles qu’ont cherché à nous transmettre des poètes, des artistes, des philosophes, des révolutionnaires, mais même des gens qualifiés de « sages », « inspirés » ou « prophètes », et aussi la nature humaine, en nous et autour de nous, et non-humaine, également en nous et autour de nous, et les dites « mystérieuses » sagesses et les dites « étranges » relations pratiquées par les peuples premiers.
De nouveaux détournements devront être opérés, de nouveaux mots apparaîtront, de nouveaux noms, qui établiront leurs relations et leur demeure dans le vaste univers intérieur et extérieur, visible et invisible, connu et inconnu. Des mots créateurs donc, inspirés et inspirants, enchanteurs aussi, et libres, vivants, qu’aucune encre n’ancrera en aucun port d’attache.
Le langage redeviendra alors, en toute radicalité et à plus vaste échelle, ce « Grand jeu » esquissé au début du vingtième siècle, qui voulait retrouver, mais par des moyens un peu trop artificiels, « la simplicité de l’enfance et ses possibilités de connaissance intuitive et spontanée », appliquée à la totalité de l’existence.
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Introduction to revolution in its original sense.
« Beware, André Breton, of appearing later in the textbooks of literary history, whereas ifwe were to claim any honour, it would be that of being inscribed for posterity in the history of cataclysms.”
René Daumal
One day, which is not far off, the fundamental existential knowledge buried under ideologies, self-serving interpretations, mutilated understandings, dead letters and battlefields will be unearthed and brought back to life.
These are the things that poets, artists, philosophers, revolutionaries, but also people called « wise », « inspired » or « prophets » have sought to transmit to us, as well as human nature, in and around us, and non-human nature, also in and around us, and the so-called « mysterious » wisdoms and « strange » relationships practised by the first peoples.
New diversions will have to be made, new words will appear, new names, which will establish their relationships and their home in the vast universe within and without, visible and invisible, known and unknown. Creative words then, inspired and inspiring, enchanting too, and free, alive, that no ink will anchor in any port of call.
Language will then once again become, in all radicality and on a larger scale, that « Great Game » sketched out at the beginning of the twentieth century, which wanted to rediscover, but by means that were a little too artificial, « the simplicity of childhood and its possibilities of intuitive and spontaneous knowledge », applied to the totality of existence.
Les mots renvoient à des définitions et à des réalités : d’une part, les mots réduisent les réalités (la réalité est toujours plus vaste, plus riche que les mots qui la désigne) ; d’autre part, ils les interprètent (les mots ne sont pas neutres, mais renvoient sans le dire à des schémas culturels, qui orientent les compréhensions) ; enfin, il arrive que ces réalités changent, tandis que les mots restent les mêmes (par exemple : on appelle encore « démocratie » la servitude volontaire sous contrôle oligarchique, on appelle « science » une sélection-interprétation de faits sous conflits d’intérêts, etc.).
Bref, les mots ne disent pas la vérité de la réalité, mais rien qu’une de ses versions, qu’ils contribuent à imposer.
D’un point de vue social et politique, comme le remarquaient Debord et Vaneigem « le problème du langage est au centre de toutes les luttes pour l’abolition ou le maintien de l’aliénation présente (…). Nous vivons dans le langage comme dans l’air vicié (…). Les motstravaillent, pour le compte de l’organisation dominante de la vie. »
Pourtant, les mots ne travaillent que si on ne les fait pas jouer :
il s’agit soit d’un jeu gratuit, qui consiste à l’’extrême à dire n’importe quoi n’importe comment,
soit d’un jeu intéressé, qui vise à orienter la saisie de la réalité dans un certain sens avec une certaine visée ;
soit d’un jeu désintéressé, qui vise à approcher et peut-être atteindre une part de vérité.
L’appauvrissement d’un vécu massivement réduit à la consommation expansive et rotative d’images doit nécessairement réduire le langage lui-même à une succession d’images toutes faites.
Le spectacle nous apprend à parler son langage, qui est un perpétuel éloge de l’image, comme signifiant autoréférentiel.
C’est pourquoi la syntaxe à laquelle s’éduquent les nouvelles générations suit elle-même les lois de l’image, qui n’a pas besoin de sujet et qui est, sous des dehors exclamatifs, essentiellement injonctive.
Parler la langue du spectacle implique en outre d’utiliser un pass constitué d’une petite série d’images convenues propres à un milieu donné.
C’est pourquoi aussi la plupart des phrases qui se prononcent dans tel ou tel milieu auront un côté ésotérique pour tous les autres, et y seront rejetées.
C’est ainsi que l’universalité des significations possibles régresse et s’appauvrit, pour générer des apartés, qui formeront ensuite un vaste apartheid linguistique.
Avec ça, l’effort pour formuler des propos ayant quelque profondeur devient de plus en plus pénible et aléatoire : à quoi bon chercher à exprimer précisément le fond d’une pensée quand seule la surface est recevable, à condition encore d’être correctement formatée.
Ce modèle de communication s’étend jusqu’aux discours politiciens, qui regorgent d’images réduites à la simple fonction attractive ou répulsive, et qui devront être pris en exemple quand on voudra dire quelque chose d’important.
On comprend pourquoi, par contre, il n’est pas du tout important de justifier même des énormités, car leur valeur ne réside plus depuis longtemps dans leur possible vérité, mais seulement dans l’effet qu’elles produiront.
Cet alignement du langage sur les lois du spectacle rend évidemment ou comique, ou insupportable toute tentative d’entrer dans la nuance et la complexité, ce qui doit achever de mettre l’intelligence au chômage.
On ne nous demande pas de réfléchir, mais de répéter.
La liberté d’expression consistera donc à sélectionner dans quelle variante on est autorisé à répéter, selon le milieu que l’on veut atteindre, et l’effet que l’on veut y produire.
Nous noterons pour finir que cette heureuse simplification de l’usage de la parole présente néanmoins un inconvénient : la montée en puissance de l’alexithymie, ou incapacité à mettre des mots sur ses émotions et en particulier sur sa souffrance.
Les émotions seront donc elles-mêmes appauvries au strict minimum, ce qui favorise certes l’indispensable anesthésie dont on aura toujours plus besoin pour supporter l’impensable misère du monde mais qui, par effet de refoulement, tend à générer toutes sortes de pathologies aux effets sociaux imprévisibles.
De sorte que les actes incompréhensibles et incontrôlables doivent tendre à se généraliser.
L’universalité portée par le langage laissera ainsi la place à l’universalité de la barbarie.
The politics of language destruction.
The impoverishment of an experience massively reduced to the expansive and rotating consumption of images must necessarily reduce language itself to a succession of ready-made images. The spectacle teaches us to speak its language, which is a perpetual praise of the image as a self-referential signifier. This is why the syntax in which the new generations are being educated follows the laws of the image, which has no need of a subject and which is, under an exclamatory exterior, essentially injunctive. Speaking the language of the spectacle also implies using a pass made up of a small series of agreed-upon images specific to a given environment. This is why most of the phrases that are pronounced in this or that environment will be esoteric to everyone else, and will be rejected there. This is how the universality of possible meanings regresses and becomes impoverished, generating asides, which will then form a vast linguistic apartheid. With this, the effort to formulate words with any depth becomes more and more painful and random: what is the point of trying to express precisely the substance of a thought when only the surface is admissible, provided it is properly formatted. This model of communication extends to political speeches, which are full of images reduced to the simple function of attraction or repulsion, and which must be taken as an example when we want to say something important. It is easy to see why, on the other hand, it is not at all important to justify even enormities, because their value has long since ceased to lie in their possible truth, but only in the effect they will produce. This alignment of language with the laws of the spectacle obviously makes any attempt to enter into nuance and complexity either comical or unbearable, which must put intelligence out of work. We are not asked to think, but to repeat. Freedom of expression will therefore consist in selecting the variant in which one is authorised to repeat, according to the environment one wants to reach and the effect one wants to produce there. Finally, we note that this happy simplification of the use of speech nevertheless has a disadvantage: the rise of alexithymia, or the inability to put words to one’s emotions and in particular to one’s suffering. Emotions will thus be impoverished to the bare minimum, which certainly favours the indispensable anaesthesia that we will need more and more to bear the unthinkable misery of the world, but which, through the effect of repression, tends to generate all sorts of pathologies with unpredictable social effects. So that incomprehensible and uncontrollable acts must tend to become generalized. The universality of language will thus give way to the universality of barbarism.