Les possibles imaginaires (rêveries pour une autre vie).

Photo de ROMAN ODINTSOV sur Pexels.com

Il existe des possibles réalisables : ils seront ou ne seront pas réalisés. D’autres vraisemblablement irréalisables. Ceux-ci sont de deux sortes : certains radicalement, définitivement irréalisables (je ne peux pas être un stylo), d’autres momentanément : je ne peux pas me baigner ce matin.

A noter que quand un possible se réalise, il cesse d’être un possible, pour devenir une réalité.

Mais il existe une autre sorte de possibles : qui ne sont pas faits pour être réalisés, mais pour exister en tant que possibles. Un peu comme les rêves.

Ce sont les possibles imaginaires : des possibles qui se présentent à notre imagination sans but précis, sans volonté ou désir de les réaliser : ils émergent et disparaissent presque aussitôt ; ce sont des représentations fugitives, des évasions instantanées. Par exemple : je vois une peinture médiévale ; je me vois exister dans la scène représentée, parler à quelqu’un, continuer avec lui un bout de chemin.

Je ne vais pas rendre ça réel ; et m’obstiner à le vouloir ou à le désirer serait dommageable à ma réalité : je me sépare d’elle, me heurte à elle, en vain.

Les possibles imaginaires, qui nous attendent au coin de la rue, au détour d’une pensée, d’une situation, ne sont ni des fantasmes, ni des fantômes, ni des désirs. Ils témoignent de racines en nous qui ne sont ni matérielles, ni terrestres : non localisables, non spatialisables.

N’étant rien de tout ceci, ils ne relèvent pas de la réalité petit « r » ; je suis ici, maintenant, je fais ceci, j’ai fait cela, je vais faire ça – ou autre chose, c’est possible.

Mais je ne vais pas me retrouver au moyen-âge, ni un stylo.

Par contre, j’existe un bref moment au sein même de la possibilité imaginaire qui s’est présentée à moi.

Elle s’est réalisée en tant qu’elle-même, et cela lui suffit – et à moi aussi.

Elle n’a pas enclenché l’envie de la tirer vers mon réel petit « r » : elle m’a au contraire instantanément tiré de ce petit réel : elle m’a fait respirer le réel grand « R » : le « tout est possible ».

Elle a fortifié et nourri les racines en moi qui plongent dans le réel grand « R » ; elle m’a reconnecté avec une réalité personnelle qui ne se réduit pas à l’espace-temps que j’occupe (et qui m’occupe), ni à mes activités, mes rôles et fonctions sociales, ni même à ma biologie ; la possibilité imaginaire, en la laissant se réaliser, nous dilate spirituellement, psychologiquement, émotionnellement, métaphysiquement, poétiquement, existentiellement ; bref totalement.

Autrement dit, laisser venir, laisser vivre et laisser partir les possibilités imaginaires, ne change apparemment rien à ma réalité petit « r », sauf que j’y ai ouvert un passage vers la réalité grand « r » ; dans laquelle j’ai pris ou repris racine.

Quelque chose est donc bien passé du possible à la réalité : je n’ai pas réalisé un possible, mais ce possible m’a fait réaliser l’existence du « tout est possible »

Il en résulte un nouvel horizon de perception, une océanisation existentielle.

Si nous apprenons à y nager, nous pourrions bien basculer un beau jour dans la réalité grand « r ».