La domination a fait abattre l’arbre gigantesque de la connaissance scientifique à seule fin de s’y faire tailler une matraque.

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On entend dire que la science est maintenant soumise à des impératifs de rentabilité économique ; cela a toujours été vrai.

Ce qui est nouveau, c’est que l’économie en soit venue à faire ouvertement la guerre aux humains ; non plus seulement aux possibilités de leur vie, mais à celles de leur survie.

C’est alors que la pensée scientifique a choisi, contre une grande part de son propre passé anti-esclavagiste, de servir la domination spectaculaire.

La science possédait, avant d’en venir là, une autonomie relative. Elle savait donc penser sa parcelle de réalité ; et ainsi elle avait pu immensément contribuer à augmenter les moyens de l’économie.

Quand l’économie toute-puissante est devenue folle, et les temps spectaculaires ne sont rien d’autre, elle a supprimé les dernières traces de l’autonomie scientifique, inséparablement sur le plan méthodologique et sur le plan des conditions pratiques de l’activité des « chercheurs » (…).

La domination spectaculaire a fait abattre l’arbre gigantesque de la connaissance scientifique à seule fin de s’y faire tailler une matraque.

Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle .

  • (Les mises en italique sont de nous)

Quel pouvoir ont les pouvoirs ?

Il va de soi que la domination existe et ne se prive pas de s’exercer aux quatre coins du monde, qu’elle est lourdement équipée, et qu’elle dispose de marges de manœuvres, y compris de basses manœuvres.

Debord dans les Commentaires sur la société du spectacle consacre une large place à l’analyse du fonctionnement des pouvoirs en place.

Mais, écrit-il, « Il faut pourtant ajouter, à la liste des triomphes du pouvoir, un résultat pour lui négatif : un État, dans la gestion duquel s’installe durablement un grand déficit de connaissances historiques, ne peut plus être conduit stratégiquement. »

En effet, quand l’histoire devient hermétique à ceux qui s’en veulent les figures présentes, c’est alors l’ensemble de leurs actions qui sont affectées par ce déficit : ils naviguent à vue en pleine nuit sur ce Titanic qui a déjà heurté la réalité et commencé de couler.

Ils affectent d’être aux commandes, mais celles-ci ne répondent plus ; ou bien leur répondent avec le froid mépris du désastre angoissant qui s’accomplit.

Les pouvoirs en sont donc réduits à trancher à l’aveugle, sans pouvoir mesurer vraiment ni les causes, ni les conséquences, quant aux décisions toujours plus urgentes qu’il faudra prendre dans tous les domaines.

Certes ils disposent comme jamais dans le passé d’une masse démente de paramètres réglés sur la perpétuation de leur domination, mais ils se heurtent à chaque fois, comme le relève aussi Debord, à la « contradiction entre la masse des informations relevées sur un nombre croissant d’individus, et le temps et l’intelligence disponibles pour les analyser ; ou tout simplement leur intérêt possible. L’abondance de la matière oblige à la résumer à chaque étage : beaucoup en disparaît, et le restant est encore trop long pour être lu. La conduite de la surveillance et de la manipulation n’est pas unifiée. Partout en effet, on lutte pour le partage des profits ; et donc aussi pour le développement prioritaire de telle ou telle virtualité de la société existante, au détriment de toutes ses autres virtualités. »

De sorte que les rivalités des pouvoirs de toutes sortes leur font continuellement miroiter l’espoir d’une « espèce d’hégémonie » qui se trouve, ajoute-t-il, « privée de sens. Car le sens s’est perdu avec le centre connaissable. »

Le spectacle ne nous aura sans doute rien épargné, mais il ne s’est pas arrêté aux portes des Palais : là-bas aussi, l’illusion sert de boussole.

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The limits of power of the powers.

It is true that Debord, in his Commentaries on the Society of the Spectacle, devotes a great deal of space to the analysis of the functioning of the powers that be.
But, he writes, « We must, however, add to this list of the triumphs of power a result that is negative for him: a state, in the management of which a great deficit of historical knowledge is permanently installed, can no longer be led strategically. « 
Indeed, when history becomes hermetic to those who want to be its present figures, it is then all of their actions that are affected by this deficit: they are navigating by sight in the middle of the night on this Titanic that has already hit reality and started to sink.
They pretend to be in control, but the controls no longer respond; or they respond with cold contempt for the agonising disaster that is taking place.
The powers that be are thus reduced to making blind decisions, without being able to really measure either the causes or the consequences of the increasingly urgent decisions that need to be taken in all areas.
Of course, they have at their disposal, as never before, an insane mass of parameters set to perpetuate their domination, but they come up against each time, as Debord also points out, the « contradiction between the mass of information gathered on a growing number of individuals, and the time and intelligence available to analyse it; or quite simply its possible interest. The abundance of material obliges one to summarise it at every level: much of it disappears, and the rest is still too long to read. The conduct of surveillance and manipulation is not unified. Everywhere, in fact, there is a struggle for the sharing of profits; and thus also for the priority development of this or that virtuality of the existing society, to the detriment of all its other virtualities. « 
So that the rivalries of powers of all kinds continually hold out the hope of a « kind of hegemony » which is, he adds, « deprived of meaning. For meaning has been lost with the knowable centre. « 
The show will no doubt have spared us nothing, but it did not stop at the gates of the Palaces: there too, illusion serves as a compass.